Un manga amérindien : l’art haïda, un métissage des genres

A Tale of Two Shamans. Michael Nicoll Yahgulanaas, Author provided

« De tous les arts dont subsiste le témoignage, celui des Premières Nations de la côte Nord-Ouest est certainement l’un des plus grands. »

C’est en ces termes que s’exprimait en 1974 Claude Lévi-Strauss, à l’occasion d’une exposition dédiée à l’artiste Bill Reid, l’un des plus connus de sa génération, d’origine haïda – nation indienne du Nord-Ouest américain (Colombie-Britannique).

Or, cet intérêt de l’anthropologue français pour l’art et la communauté haïda a séduit un autre artiste plus contemporain Michael Nicoll Yahgulanaas, inventeur d’un genre graphique original : le « manga haïda ».

Un style propre : la formline

Cette appellation, plutôt insolite, définit une forme d’expression visuelle hybride qui permet à l’auteur non seulement de célébrer la mémoire culturelle des Haïda, mais aussi de traiter des défis auxquels sont confrontés toutes les sociétés aujourd’hui : les conflits, les guerres, l’impact des activités humaines sur l’environnement et les changements climatiques ou encore les relations interculturelles.

Couvertures de l’œuvre, A Tale of Two Shamans. Author provided
Red, couverture. Author provided

Yahgulanaas introduit dans le manga un élément graphique et stylistique appartenant aux cultures de la côte Nord-Ouest, la formline ou ligne figurative. Elle est une ligne sinueuse peinte en noir qui s’enfle et se contracte, et délimite les contours du sujet représenté.

En l’utilisant dans ses mangas, comme A Tale of Two Shamans (2001) et Red (2009, un best-seller au Canada), l’artiste traduit ainsi matériellement une conviction inébranlable : celle qu’au-delà des différences entre les modes de pensée autochtone et occidental, les peuples quelle que soit leur origine peuvent s’unir autour d’interrogations communes.

Un artiste à l’interface de communautés qui s’ignorent

Les deux chamanes dans la ville de Sk’a.aaws. _A Tale of Two Shamans_, 2011, Author provided

Yahgulanaas est né en 1954 d’un père d’origine écossaise et d’une mère haïda appartenant à une longue lignée d’artistes qui ont fait la réputation de cet art tout au long du XIXe siècle.

Il a pour ancêtre le célèbre maître sculpteur et orfèvre, Charles Edenshaw (1839-1920), père de son arrière-grand-mère maternelle. C’est autour de la trentaine qu’il a accolé au patronyme de son père le nom du clan de sa mère « Yahgulanaas », Ceux-du-milieu-du-village, de la moitié Corbeau (les Haïda sont divisés en deux moitiés matrilinéaires, les Corbeaux et les Aigles), affirmant ainsi son double héritage.

Conscient des différences existant entre l’univers autochtone et l’univers non-autochtone, il s’efforce depuis son jeune âge d’« évoluer sur la ligne de partage entre les deux communautés » et se positionne clairement à l’interface de ces communautés qui s’ignorent, voire sont hostiles les unes envers les autres.

À l’instar d’un autre artiste et activiste haïda, Gujaaw (Gary Edenshaw), Yahgulanaas a mené pendant de longues années une lutte farouche contre l’exploitation forestière de l’archipel des Haïda Gwaii, marquée par l’organisation en 1985 d’un blocus de quarante jours d’une piste forestière sur l’île de Lyell.

Cette action a été couronnée d’un franc succès, conduisant à la création d’un parc national deux ans plus tard en accord avec les gouvernements fédéral et provincial de la Colombie-Britannique.

Un art graphique à l’interface de plusieurs mondes. Author provided

Tout au long des années 1970 et 1980, le jeune artiste a mis son talent de dessinateur au service de sa communauté en publiant des bandes dessinées pour dénoncer l’exploitation forestière, les répercussions des coupes à blanc et les risques environnementaux engendrés par la circulation des navires pétroliers dans le détroit d’Hécate qui sépare l’archipel des Haïda Gwaii du continent.

Ses longues années de militantisme consacrées à la défense du territoire haïda et de l’environnement ont marqué sa production artistique forte de milliers de dessins. Yahgulanaas est aussi un artiste multimédia, à l’imagination bouillonnante, qui réalise aussi bien des sculptures monumentales pour l’espace public que des œuvres de petites dimensions.

Le « manga haïda », un genre hybride

Si l’on en croit Yahgulanaas, le terme « manga » pour définir le type d’images qu’il produit lui aurait été suggéré lors d’un séjour au Japon par des étudiants qui le considéraient comme un mangaka, un auteur de mangas.

Cette désignation venait à point nommé pour définir un genre original conjuguant les modalités de représentations caractéristiques du manga japonais et le style graphique haïda influencé par la technique de la calligraphie chinoise, ce qui donne au tracé des lignes qui délimitent les cases une grande fluidité et au récit une plus grande fantaisie ou liberté.

La démarche de l’auteur se distingue des artistes produisant uniquement de l’art ethnique traditionnel. Red, Author provided

C’est dans ce cadre qu’il a forgé l’expression « manga haïda » : la formule dans laquelle les deux termes sont à la fois opposés et complémentaires subsume plusieurs lignes de force qui irriguent le discours de l’artiste : elles sont d’ordre artistique, culturel, politique, et identitaire.

Si bien évidemment, Yahgulanaas revendique haut et fort son origine haïda, sa démarche se distingue des artistes produisant uniquement de l’art ethnique traditionnel.

Dessinateur-illustrateur autodidacte, il maîtrise un vaste éventail de techniques qui inclut notamment celle de l’aquarelle chinoise apprise en 1999 auprès du peintre cantonnais Cai Ben Kwon.

Il tient aussi une partie de son inspiration des estampes japonaises de l’école ukiyo-e (images du monde flottant) et de la tradition des mangas.

L’objectif de Yahgulanaas est de s’affranchir d’une pratique artistique traditionnelle en travaillant un art visuel hybride empruntant à différentes traditions, qu’elles soient haïda, occidentales, chinoises ou japonaises, qu’il s’agisse d’une technique ou d’un mode de figuration singulier.

Au-delà de l’opposition entre tradition et modernité

Les récits qu’il met en scène trouvent leur origine dans la tradition orale haida. A Tale of Two Shamans est une libre adaptation d’une légende recueillie dans trois dialectes locaux par l’ethnologue John Swanton en 1900-1901.

Comme bon nombre d’intellectuels et d’artistes autochtones de cette région, Yahgulanaas mobilise pour la conception de ses scénarios les grands travaux classiques de l’ethnologie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe (dont Franz Boas avait fourni le modèle), et qui constituent aujourd’hui une source inépuisable sur la mythologie des sociétés de la côte Nord-Ouest.

Ainsi, l’histoire de Red (qui, à l’image de nombreux personnages de manga, a les cheveux roux) s’inspire d’une histoire vraie située dans un passé non défini et transmise au sein de la famille de Yahgulanaas. Il s’agit d’un jeune homme qui, aveuglé par le désir de vengeance, aurait pu entraîner sa communauté dans une guerre meurtrière.

Yahgulanaas à propos de Red et de sa technique.

Les images dessinées par Yahgulanaas sont par ailleurs inspirées de documents visuels ou d’objets haïda que les spécialistes peuvent aisément identifier.

Les deux récits ont pour cadre les paysages des Haïda Gwaii, certaines séquences se déroulant dans le décor des villages traditionnels avec leurs rangées de maison construites en bord de mer devant lesquelles se dressent des mâts héraldiques et des mâts funéraires.

Coffre mortuaire du chamane. _A Tale of Two Shamans_, 2011, Author provided
Coffre collecté par Charles Newcombe. Royal BC Museum and Archives, Author provided

Le lecteur averti peut par exemple aisément établir une ressemblance entre le dessin du coffre mortuaire où repose le cadavre du chamane (p.28-29) et l’objet collecté à Skedans par Charles Newcombe pour l’American Museum of Natural History, avec la figuration du blason de la chèvre de montagne qui en ornait un de ses côtés (photo du coffre in situ).

Les vêtements et les accessoires portés par les protagonistes sont caractéristiques des costumes « traditionnels » et renvoient soit à des rôles soit à une classe sociale.

Yahgulanaas joue aussi sur des temporalités historiques différentes. Ainsi un personnage masculin, Elder, a le visage barré d’une grosse moustache – le port de la moustache étant devenu à la mode chez les autochtones de la côte Nord-Ouest à la fin du XIXe siècle. Parmi les personnages féminins, l’une, Jaada, porte une robe à la coupe occidentale et un sac en bandoulière (p. 71, 106), tandis que la chamane Spirit Dangerous to Offend a l’allure d’une jeune femme sexy, torse nu, portant de grands anneaux aux oreilles.

Red. Author provided

Un genre adapté aux traditions haïda

Selon Yahgulanaas, le manga est mieux adapté au style narratif et à la spécificité des traditions orales haïda que la BD.

Il soutient ainsi que cette dernière a tendance à camper des héros bons ou mauvais alors que les personnages décrits dans les mythes de la côte Nord-Ouest offrent une très grande complexité, à l’instar, par exemple, du célèbre décepteur Corbeau, créateur du monde et des hommes, doté de qualités contradictoires puisque par exemple il est à la fois avare et généreux.

Ainsi, note-t-il :

« J’utilise un mélange unique de dessins style BD et de motifs traditionnels pour amener le lecteur à remettre en cause ses préjugés et ses fantasmes à propos d’un peuple qui produit des récits moralement ambigus comme c’est le cas pour Corbeau. »

Double reconfiguration

D’un point de vue artistique, la formule « manga haïda » permet à la fois l’adaptation d’un style « ethnique » avec ses règles canoniques à une autre tradition graphique et la mise à distance de la tradition de la BD grâce à l’adoption du style manga.

Cette double reconfiguration stylistique lui ouvre un espace imaginaire au sein duquel sont mises au jour, selon lui, des affinités entre les différentes cultures du Nord Pacifique, celles de la côte Nord-Ouest et celles de l’Asie septentrionale.

Elle participe également d’une posture d’ordre politique puisque l’association de ces deux styles relègue à l’arrière-plan l’influence graphique euro-américaine associée à l’idée de domination coloniale sur les cultures autochtones. Il explique :

« Le manga m’a séduit parce qu’il ne fait pas partie d’une tradition coloniale […] et qu’il n’est pas lié à la colonisation de notre pays ; en [plus] le manga a des racines dans le Nord Pacifique comme l’art haïda. »

« La ligne noire devient un support avec lequel un personnage entre en action »

Yahgulanaas est cependant allé plus loin dans l’expérimentation et le métissage des genres : il a en effet utilisé les formlines curvilignes comme les cadres des cases. Ce qui signifie que les espaces négatifs créés par les lignes figuratives noires ainsi définies dans les conventions de l’art de la côte Nord-Ouest deviennent dans le manga des espaces pleins au sein desquels se déroule l’action et évoluent les personnages.

Quand la ligne devient surface de l’eau. _A Tale of Two Shamans_, Author provided

Les formlines font partie du récit lui-même, le plein étant considéré comme l’espace de la narration. Parfois une scène ou un personnage – ou une partie de son corps – déborde du cadre et empiète sur une autre case. La ligne noire devient un support avec lequel un personnage entre en action, qu’il saisit ou auquel il s’accroche, ou au-dessus duquel il se penche. Elle se transforme en élément du paysage – elle se fait surface de l’eau sur laquelle navigue le canot d’Elder (A Tale of Two Shamans, p. 13), ou entre dans la composition du dessin d’un arbre ou de celui de la lisière de la forêt (Red, p. 97). Elle dessine les contours de la silhouette d’un personnage, ou devient une arme – en l’occurrence, l’arc qui va tuer Red, comme si l’arc était un fragment d’un tout.

La ligne de forme se change en arc. Author provided

Certains auteurs comme l’anthropologue Nicola Levell ou l’artiste Judith Ostrowitz ont remarqué que la formline n’est pas seulement pour Yahgulanaas un élément stylistique purement formel utilisé dans ses mangas.

C’est en quelque sorte une métaphore visuelle ou un support discursif à partir duquel il confronte la vision du monde haïda aux manières de voir occidentales, qu’il s’agisse des notions d’espace-temps ou de relations entre les êtres qui le peuplent et leur rapport avec l’environnement.

Dans sa démarche artistique, Yahgulanaas s’inscrit en faux par rapport à la tradition occidentale de la bande dessinée et le traitement des bordures blanches où l’espace devient le temps, ce qui structure le récit dans une forme narrative qui ne convient pas selon lui à l’esprit haïda.

Cette idée est exprimée graphiquement dans un dessin humoristique à l’encre intitulé « In the Gutter » (2011) où l’artiste se moque de la manière dont sont utilisés les bordures, qui sont des espaces vides auxquels il donne une signification politique et historique.

In the Gutter », reproduit dans Nicola Levell, Michael Nicoll Yahgulanaas. The Seriousness of Play, 2016, p75. Author provided

Ainsi pour Yahgulanaas – et cela est parfaitement illustré dans Red – la saturation des espaces vides ou cases par des images et le caractère « plein » (s’opposant au vide des caniveaux) des formlines est une manière d’administrer une leçon d’histoire en dénonçant le récit couramment admis que le territoire colonisé par les Euro-Canadiens était un espace vide – une terra nullius – alors qu’il était habité par des peuples souverains gouvernés par leur propres lois.

Enfin, Yahgulanaas instaure grâce à ses mangas haïda un dialogue à l’échelle mondiale. Dans Red, le montage d’images articulées autour du tracé sinueux et, à première vue, fragmenté des formlines, ne se comprend véritablement que lorsque le lecteur arrive en fin d’ouvrage.

Là, une double page l’accueille et reproduit la fresque murale de 5m de haut sur 2m de large, composée de 108 planches peintes à l’aquarelle, qui est à l’origine de la création du manga.

Les formlines des planches de Red, mises côte à côte, forment un nouveau dessin (p. 110-111). Author provided

La reconstruction du mural fait apparaître comme en surimposition l’image stylisée d’une entité surnaturelle ou d’un blason haïda (figure animale ou ancêtre d’un groupe social). Cette image stylisée fidèle aux canons de l’art bidimensionnel de la côte Nord-ouest, qui n’a rien à voir avec la trame du récit, fait le lien entre toutes les planches/pages de l’œuvre.

Non avare d’explications, Yahgulanaas souligne que la présence inattendue du motif doit faire prendre conscience qu’il existe différentes et diverses réalités en dehors de notre propre monde. Mais il y a plus encore :

« La fresque murale est une manière de comprendre comment nous sommes tous liés les uns aux autres et comment nous circulons dans un même espace. »


Billet publié en collaboration avec le blog de la revue d’anthropologie et sciences humaines Terrain.

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