Le groupe The Strumbellas, (Isabel Ritchie, Simon Ward, Darryl James, Jon Hembrey, Dave Ritter, Jeremy Drury), lors des Music Awards, à Los Angeles, en 2017. Leur. traduction de la chanson officielle de PLC a suscité autant la critique que la risée sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels. Shutterstock

Une chanson qui en dit long sur la dualité linguistique au Canada

À peine quelques jours après le début de la campagne électorale fédérale, la question de la langue et de la traduction s’invitait déjà dans les discussions.

En effet, la chanson officielle du Parti libéral du Canada, mal traduite, mettait en relief la complexité de la problématique linguistique au pays.

Pourtant, cet épisode partait d’un exercice interculturel louable. Le Parti libéral a obtenu l’autorisation du groupe ontarien The Strumbellas d’utiliser la chanson One Hand Up pour la campagne libérale de cet automne. Le Parti a également demandé au groupe d’adapter la chanson pour les francophones du pays, et d’en enregistrer une interprétation.

Le 15 septembre 2019, les versions française et anglaise de la chanson ont été lancées simultanément sur le réseau Twitter par le chef du Parti libéral Justin Trudeau. Or, la chanson officielle en français, Une main haute, a rapidement suscité la critique – et la risée – tant dans les réseaux sociaux que dans les médias traditionnels.

Par exemple, Gaétan Barrette, député libéral à l’Assemblée nationale du Québec, a écrit sur Twitter que cette mauvaise traduction, c'était « très très très gênant ». D’autres commentateurs ont dit que la chanson était incompréhensible, ou qu’il était mal avisé de confier l’interprétation de la chanson à des anglophones. Face aux critiques, les libéraux ont promis de faire retraduire la chanson et de reprendre l’enregistrement.

Voici les premières paroles de la chanson:

« On peut brûler fort si on le veut; Comme les étoiles qui brillent à grands feux; Et si on s’éclate comme par dynamite; On va où on va; On ne retourne pas; On va plus haut. »

Cette controverse illustre trois choses:

1) La difficulté pour les libéraux de Justin Trudeau de saisir la sensibilité linguistique des communautés linguistiques officielles du pays;

2) Le manque d’égards envers la traduction professionnelle au Canada;

3) Les problèmes de perception entre les communautés linguistiques au Canada.

En tant que traductrice agrée, cette histoire me dit que la traduction professionnelle devrait être valorisée davantage, notamment afin d'assurer la qualité du français sur la place publique canadienne.

Mais en tant que traductologue, soit une analyste de la traduction et de ce qu'elle véhicule, je trouve que les maladresses du premier ministre sont surtout associées à de mauvaises stratégies de communication, et qu'elles s'inscrivent dans un contexte traductionnel complexe.

Le PM Trudeau: d'une gaffe linguistique à l'autre

Déjà, à ses tout débuts, le député Trudeau avait du mal à répondre aux attentes de la population québécoise en matière de norme linguistique. Par exemple, en 2008, un internaute a comparé un discours maladroit de Trudeau au bilinguisme d’Elvis Graton, un personnage caricatural du cinéma québécois reconnu pour sa langue anglicisée.

Si Justin Trudeau s’est nettement amélioré depuis 2008, ses gaffes linguistiques n’ont pas complètement disparu. Les journalistes du panel At issue de la CBC expliquaient d’ailleurs en 2017 que le député québécois semble sourd aux questions linguistiques. Par ailleurs, selon la sociolinguistique américaine Yulia Bosworth, le concert de critiques envers la pauvre qualité du français de Justin Trudeau s’inscrit dans un contexte sociolinguistique et historique complexe. Elle note en outre que les erreurs commises par le premier ministre – les anglicismes, les erreurs de syntaxe, la pauvreté du vocabulaire – sont somme toute similaires à celles retrouvées chez les Québécois francophones en général.

Le chef libéral Justin Trudeau devant une affiche bilingue, lors d'une point de presse sur le contrôle des armes à feu, dimanche le 30 septembre, à Toronto. Le français du premier ministre sortant fait toujours couler beaucoup d'encre. La Presse Canadienne/Ryan Remiorz

Une tendance lourde

Il ne faudrait pas croire que le refus de la traduction professionnelle n’est que l’apanage du groupe The Strumbellas ou du Parti libéral du Canada. En effet, il s’agit d’une tendance lourde non seulement au Canada, mais sur toute la planète. On n’a qu’à lire les emballages multilingues mal traduits dans le commerce pour s’en convaincre.

Ce qui étonne au Canada, c’est que même dans un pays où l’industrie langagière est florissante et où l’expertise en la matière est remarquable, on « oublie » trop souvent de solliciter un professionnel pour la traduction des textes. Dans le cas qui nous intéresse, un membre de l’Association des traducteurs et traductrices littéraires du Canada, de l’Association des traducteurs et interprètes de l’Ontario ou de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec, pour ne nommer que ces corporations, aurait pu adapter la chanson.

Le refus de la traduction professionnelle est peut-être très présent dans le monde politique canadien, mais il existe dans d’autres domaines: dans les médias, la traduction n’est presque jamais effectuée par des professionnels (voir notamment les recherches de Lucile Davier sur la traduction journalistique en Suisse). Comme le rappelle le traductologue canadien Brian Mossop, les journalistes n’ont pas de formation en traduction et ils commettent souvent des erreurs. On comprend donc que l'absence de traduction professionnelle est extrêmement répandue, et ce, même chez des professionnels spécialistes de la communication comme les journalistes.

Intolérance linguistique

La dernière fausse note des libéraux en matière linguistique montre également les problèmes de perception entre les communautés linguistiques: les anglophones et les francophones ont peu de tolérance pour les individus qui s’expriment mal dans l’autre langue officielle. C’est la raison pour laquelle plusieurs ont déploré que la chanson libérale soit chantée par des anglophones.

Pourtant, étant donné la situation de lutte de pouvoir entre les communautés linguistiques officielles, où les francophones sont désavantagés, il est sain que la communauté anglophone dominante s’exprime en langue française, et particulièrement sur la place publique. Mais tant dans les médias d’expression anglaise que française, on a souvent peu de patience pour les politiques qui s’expriment dans l’autre langue officielle. Pensons à Stéphane Dion, cet ancien chef du Parti libéral qui peinait à s’exprimer en anglais. « Personne ne comprend le chef lorsqu’il s’exprime » raillait l’humoriste Rick Mercer sur les ondes de CBC.

Conclusion: même si la question linguistique n’est pas vraiment au cœur de la campagne, au grand dam d’ailleurs de certains commentateurs, l’intérêt pour les enjeux sociolinguistiques reste immense au Canada. Les vagues de critiques suscitées par la chanson mal traduite ont été commentées dans la plupart des grands quotidiens et des médias d’expression française rançaise (La Presse, Le Journal de Montréal, Le Devoir, Le Droit, Radio-Canada,TVA) mais aussi par de nombreux médias anglophones (Global News, CBC, The Gazette, The National Post).

C’est dire que même les maladresses en français du premier ministre intéressent la communauté linguistique anglophone. Au Canada, le pouvoir politique et démographique des francophones est peut-être moins grand que celui des anglophones, mais il reste assez important pour que les anglophones s’intéressent de près à tout aléa linguistique susceptible de rebrasser les cartes.