Vendredi 13, ou l’émotion dans la sphère du politique

Cérémonie aux Invalides, le 27 novembre 2015. Philippe Wojazer/AFP

C’est dans les entrailles, dans les cœurs, dans les souffles, dans les larmes, dans les peurs, que – plus que jamais ces derniers temps – la politique a été plongée. L’émotion a été partout en cette année 2015, du début à la fin, du 7 janvier au 13 novembre, mais aussi le 27 novembre lors des cérémonies conduites par François Hollande en président-père-de-la nation. Ou encore lors du « choc électoral » – évoqué à la « une » du Figaro et de l’Humanité du 7 décembre – qu’ont été ces élections régionales marquées par un vote FN historiquement élevé ?

Et pourtant, la science politique à la française n’aime guère prendre en compte ce registre émotionnel. Les sondages le permettent peu, les études, quant à elles, se plaisent souvent à dire que l’électeur vote au regard de ses intérêts, qu’il calcule, qu’il est « rationnel » ou carrément « stratège ».

Et pourtant, ces séquences en cascades prouvent, s’il en est encore besoin, combien les émotions aboutissent à des actions politiques, combien elles peuvent conduire à mettre un bulletin dans une urne, combien elles peuvent expliquer un vote, combien des affects peuvent être maniés, récupérés, stimulés, ou tout simplement mêlés à nos choix politiques.

Travaillant sur le FN depuis les années 90, nous écrivions déjà à l’époque qu’il n’était pas possible de comprendre le rejet ou l’adhésion au FN sans passer par le registre de l’émotionnel. Quelques années plus tard, en 2007, nous pouvions décortiquer les discours de Nicolas Sarkozy ou de Ségolène Royal au regard de cette « variable invisible mais bien réelle » qu’est l’émotion. Une typologie concernant ce registre est proposée ici, et nous pouvons repérer quatre effets induits par les émotions.

Émotion-terreur et effet d’anxiété

De façon évidente, il y a un effet de terreur : c’est la mise en scène de l’horreur par Daech décapitant, massacrant, exécutant des individus vêtus en orange, à genoux devant des bourreaux sans visage, aux couleurs de la mort. C’est Daech qui sème la terreur, l’angoisse, l’inquiétude, l’affolement en faisant claquer des bombes au cœur de nos activités les plus quotidiennes. Daech ne manie que l’émotionnel, que la folie paranoïaque dans laquelle ils veulent nous plonger. Ce projet politique est totalement construit autour de l’émotion-terreur ; la boucle est parfaitement bouclée.

De façon bien moins violente, voire incomparable, mais travaillant sur les mêmes registres, on trouve ici ou là des émotions maniées par nos politiques. C’est ce que l’on peut appeler l’effet d’anxiété où l’on va convaincre grâce à du pathos. Cet effet d’anxiété serait, selon certains politologues américains dont Marcus, un vecteur idéal pour préparer les citoyens à changer d’avis. La dirigeante du FN a toujours beaucoup scandé combien « il fallait rétablir nos frontières nationales d’urgence » ou combien elle était « terrifiée du laxisme de nos gouvernants », allant jusqu’à comparer la crise migratoire à la chute de l’Empire romain. Mais que ce soit Nicolas Sarkozy ou Manuel Valls, aucun responsable politique ne tourne le dos à cette création d’« effet d’anxiété » pour mieux proposer – en réaction – des solutions paraissant plus en adéquation avec le drame qui se joue.

Empathie et ritualisation

Cette dramatisation attend son pendant, à savoir l’effet d’empathie. Empathie à l’égard des victimes du 13 novembre pour François Hollande, des chômeurs pour nos gouvernants, des jeunes pour la ministre de l’Éducation nationale. Mais l’empathie peut aussi se tourner vers le responsable politique lui-même lorsqu’il qui se livre, qu’il dit sa famille. C’est le cas de Christian Estrosi qui évoque, le 9 décembre dernier, son père, « arrêté par la Gestapo, emprisonné à Clermont-Ferrand puis déporté vers les camps ». Ou celui de Marine Le Pen qui justifie son action politique à travers son rôle de mère : « Avant d’être la fille de Jean-Marie Le Pen, je suis la mère de mes enfants, et c’est pour eux que je me bats, pour leur avenir ».

Enfin, reste un effet qui donne toute sa verticalité au monde de ceux qui nous gouvernent : c’est cet effet de mise en ritualisation, cette sacralisation du politique. C’est François Hollande, seul, prononçant un discours devant les familles des victimes civiles dans une cour militaire, c’est le même président devant le Congrès à Versailles affirmant que « nous sommes en guerre » et proclamant l’état d’urgence. C’est tous ces moments faits d’affect, de pathos, d’émotions tout simplement qui finissent par tenter de panser des plaies trop vives. Cette mise en héroïsation d’un président, cette messianisation d’un dirigeant font bien partie de cet effet de mise en ritualisation.

Tout cela nous conduit nous à penser que si la science politique en tant que « science » ne veut rien avoir à faire avec l’émotion, elle se trompe. Elle devrait mettre à jour ce logiciel qui fait de l’électeur un Homo politicus sans chair. Ce qui est une erreur majeure. Malgré ces terribles moments, c’est le tout média-émotionnel qui dicte, en grande partie, nos pas politiques. Et ce jusque dans un isoloir ou dans son abstention.

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