#YouToo : quand le prédateur est votre conjoint

Scène de violence domestique jouée au théâtre en pleine rue, à Chandigarh, en Inde, 2016. Biswarup Ganguly/Wikimedia, CC BY-NC

En 2018, la journée internationale des droits des femmes sera incontestablement marquée par la dynamique #MeToo, phénomène récemment salué par le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme.

Mais, si les violences sexistes sont désormais sous les projecteurs, quel que soit le contexte, il ne faut cesser de souligner que, parmi les très nombreux cas de harcèlements, de viols et de violences sexistes, une grande partie des faits sont causés par le conjoint.

L’affaire Jonathann Daval s’inscrit dans cette mouvance. Non, le meurtre de son épouse, Alexia, ne peut être décrit comme un « crime passionnel », l’épithète trop souvent accolée à ce type de situations, mais doit être reconnu comme relevant de la violence conjugale, comme l’avaient déjà rappelé en 2017 de nombreuses voix féministes.

Ces meurtres sont hélas bien trop fréquents. Les assassinats de 19 femmes en 18 jours en Argentine avaient ainsi suscité une vague massive de manifestations qui se sont ensuite répercutées à travers l’Amérique latine ces deux dernières années sous le slogan « Ni una mas » (pas une de plus).

D’après les chiffres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 38 % des meurtres où la victime était une femme (contre 6 % d’hommes), ont été commis par un conjoint (actuel ou passé).

La violence conjugale atteint des taux épidémiques : 30 % des femmes dans le monde au sein d’une relation conjugale consentie ont déjà fait l’expérience d’une violence physique ou sexuelle de la part de leur conjoint. Certes, des hommes sont aussi victimes, mais dans la grande majorité des cas, y compris en Europe, ce sont les femmes qui sont les victimes, et leur partenaire le coupable.

Des femmes manifestent le 11 avril 2017 à Buenos Aires sous le slogan « Ni una menos » (Pas une de plus). Un meutre de femme a lieu toutes les 30 heures en Argentine. Eitan Abramovich/AFP

Les conséquences en terme de santé, de situation économique et sociale pour les femmes, leurs familles ou leurs communautés sont considérables, et, trop souvent, ne reçoivent pas l’attention politique méritée.

Si l’on compare les résultats observés avec les femmes n’ayant pas subi ce type de violence, on remarque que ces femmes sont deux fois plus nombreuses à subir une grossesse non désirée – et éventuellement un avortement consécutif – deux fois plus nombreuse à entrer en dépression ou à donner naissance à des enfants prématurés ou en sous-poids.

Près de la moitié des femmes ayant souffert de violences sexuelles ou physiques de la part de leur conjoint ont subi des blessures si importantes qu’elles ont dû recourir à une assistance médicale.

Une multiplicité de facteurs

Une décennie de recherches portant à la fois sur les pays développés et en développement montrent qu’une série de facteurs individuels, relationnels, communautaires et sociétaux sont associés à ces situations.

Les facteurs individuels incluent par exemple le fait qu’un enfant soit témoin de violences à l’encontre de sa mère, ou bien soit lui-même victime de violences sexuelles ou physiques. L’abus d’alcool peut être aussi déclencheur des comportements violents. Par ailleurs, si un individu véhicule l’idée même que la violence peut-être un comportement acceptable et justifié dans certains cas, le recours à celle-ci semble d’autant plus probable.

Les éléments relationnels portent sur le besoin de contrôle du partenaire sur sa conjointe, les discordes conjugales ou bien encore une importante différence d’âge ou d’éducation entre les conjoints.

Les risques au niveau de la communauté sont à mettre en parallèle avec les hauts taux de chômage, de pauvreté et de criminalité. Une population peu alphabétisée ou des individus tolérant voire justifiant les violences à l’encontre des femmes ont tendance à renforcer ces facteurs.

Les inégalités de genre sont aussi tributaires de cette forme de violence. Comme le rappelle l’OMS :

« L’inégalité de genre et la domination masculine réduisent les opportunités pour les femmes d’être impliquées dans la prise de décision à tous les niveaux ; cela réduit les ressources accessibles aux femmes et contribue à une vision normalisée de l’usage de la violence envers les femmes. »

L’éducation et la propriété comme remparts

On observe cependant dans les pays en voie de développement que l’accès à l’éducation pour les femmes est un élément majeur de réduction des risques physiques à leur encontre, notamment pour celles qui ont terminé leurs études secondaires.

Le fait d’être économiquement indépendante ou très active est un élément plus complexe à analyser : dans certains cas cela peut réduire les risques de violences, dans d’autres, cela n’a aucune incidence ou, au contraire, impacte négativement les femmes.

En revanche, il semblerait que lorsque le contrôle et la gestion des ressources, notamment matérielles et immobilières, reviennent aux femmes, ces dernières en bénéficient lors de conflits au sein du couple.

Elles ont ainsi plus de chances concrètes de pouvoir échapper à la violence en quittant leur domicile, de mener des actions juridiques à l’encontre de leur conjoint, voire de le forcer à quitter le foyer.

Ce rôle protecteur de la propriété a été particulièrement bien étudié en Inde et aux États-Unis.

Cependant, les ressources (terres, propriétés, finances) nécessaires à renforcer le pouvoir et l’influence des femmes au sein du couple – et donc leur capacité à négocier ou résister aux violences- dépendaient fortement du contexte.

Carmen Diana Deere et ses co-auteurs ont ainsi démontré que le volume du budget du ménage directement géré par la femme influençait fortement la relation. Elles ont ainsi découvert qu’en Équateur, cette part de richesse protégeait la femme contre des violences physiques, tandis qu’au Ghana, elle agissait comme un rempart contre les abus émotionnels.

Ce que fait l’État

L’État joue également un rôle crucial dans l’amélioration (ou la détérioration) des inégalités de genre. La déclaration des Nations unies pour mettre fin aux violences contre les femmes signée en 1993, et qui a reconnu ces violences comme portant atteintes aux droits des femmes, a marqué un tournant sur le plan mondial.

Les gouvernements du monde entier ont depuis promulgué des lois et attribué plus de ressources afin de combattre ce phénomène.

Les lois permettant de protéger les victimes, de les assister avec des demandes de garde d’enfants ou de soutiens financiers ont renforcé la position des femmes, leur permettant de mettre un terme à des relations conjugales toxiques.

Un soutien adéquat aux victimes, de même qu’une formation appropriée des personnels soignants, la mise à disposition de centres ou refuges dédiés, la formation de la police et du système judiciaire sont autant d’atouts nécessaires permettant d’endiguer la détresse des femmes soumises à ces violences.

Une initiative innovante a consisté, ces dernières années, à mettre en place des unités de police féminines dédiées afin de mieux répondre aux besoins des femmes, et ce dans la plupart des pays.

Tous ces programmes peuvent aider les victimes de violence à sortir de leur silence tout en les protégeant de représailles éventuelles, voire même réduire les niveaux de violence. Aux États-Unis, l’expansion des programmes d’aide juridique depuis l’Acte contre les violences faites aux femmes (Violence against Women Act of 1994) a contribué à réduire les violences domestiques de 21 % d’après une estimation, à peine quatre ans après sa mise en place.

Plus généralement, et comme nous l’avons vu plus haut, une amélioration du statut social des femmes à travers un meilleur accès à l’éducation, à la propriété et à l’influence politique est essentielle.

Ceci dit, les véritables solutions continueront de nous échapper tant que nous nous contenterons de concevoir les violences domestiques comme étant un « problème de femmes » au lieu de le requalifier comme « un problème d’hommes ».

L’initiative sociale « Slap her » (gifle-là !) filme les réactions de jeunes garçons confrontés à la violence envers les filles.

Seuls des programmes de prévention de la violence impliquant directement hommes et garçons peuvent vraiment marquer un changement radical dans les comportements, notamment au moment de l’adolescence.

En République démocratique du Congo, un pays où près d’un tiers des femmes ont rapporté des faits de violence conjugale, un programme de 15 semaines a ainsi ciblé 324 hommes et leurs partenaires. Trois ans plus tard, la plupart des participantes ont déclaré que les violences avaient cessé.

À Mumbai, en Inde, après une série d’ateliers consacrés à ce thème, le nombre de jeunes hommes qui admettaient avoir eu des comportements violents envers leurs compagnes a été au moins divisé par deux.

La volonté politique et le financement de ce type de programmes nécessitent l’appui des hommes en tant que partenaires et alliés. L’émergence actuelle d’organisations gérées par et avec des hommes, pour les hommes, se faisant les chantres de cette cause, par exemple l’organisation non-gouvernementale d’origine brésilienne Promundo sur le plan international ou encore Les Hommes contre la violence aux États-Unis ou bien les Hommes pour l’égalité au Chili sont autant de signes encourageants pour l’avenir.


Cet article s’inscrit dans le cadre d’une série de contributions du Panel international sur le progrès social), une initiative académique mondiale de plus de 300 universitaires issus de toutes les branches des sciences humaines et sociales, qui prépare un rapport sur les perspectives de progrès social au XXIe siècle. En partenariat avec The Conversation, cette publication offre un aperçu du contenu de ce rapport et des recherches de leurs auteurs.

This article was originally published in English

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