À Notre-Dame-des-Landes, les opposants ne désarment pas

Le 9 juillet, à Notre-Dame-des-Landes. Jean-Sébastien Evrard/AFP

Après la nette victoire du « oui » lors de la consultation publique, organisée par l’État le 26 juin en Loire-Atlantique, dans le but de conférer au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes l’onction du suffrage universel, et ainsi espérer renforcer sa légitimité auprès de l’opinion publique, 25 000 opposants se sont rassemblés sur place les samedi 9 et dimanche 10 juillet. Mais le gouvernement socialiste semblerait ne plus vouloir perdre de temps. La date de la nouvelle tentative d’évacuation par la force publique de la ZAD (« Zone à défendre ») et de ses habitants – condition préalable pour que les travaux puissent, enfin, débuter – se précise.

Comme il y a quatre ans, une opération de « pacification » du territoire de Notre-Dame-des-Landes, où doit voir le jour l’aéroport du Grand-Ouest, pourrait intervenir au début de l’automne prochain. Satisfait d’avoir remporté la bataille électorale, après avoir pris néanmoins les dispositions nécessaires pour augmenter ses chances de succès avec l’exclusion du périmètre de consultation de la Bretagne (région particulièrement hostile à ce projet), le gouvernement voudrait pousser son avantage en faisant sauter le verrou que constitue l’occupation sans titre de ces centaines d’opposants au projet de transfert d’aéroport tant décrié depuis les années 1970.

Une fois « l’opération César » entamée le 16 octobre 2012, mise en échec et suspendue au mois de décembre, ces derniers avaient continué à vivre sur les terres fertiles devant être détruites à cause des travaux, tout en les mettant en valeur par leur travail productif, en lien étroit avec les opposants historiques de culture paysanne.

Après le vote du 26 juin, une sortie de crise est-elle envisageable ou une nouvelle épreuve de force entre les parties aux prises depuis des années est-elle a contrario inévitable ?

La magie de la règle majoritaire

Pour qu’il y ait une sortie de crise à court terme, il faudrait qu’une des deux parties consente à renoncer à ce que pour quoi elle se bat. Soit le gouvernement décide d’abandonner le projet, en dépit du feu vert donné par une majorité de citoyens-votants de Loire Atlantique ; soit les opposants renoncent à leur lutte qui dure depuis des décennies, laissant par voie de conséquence l’aéroport se construire.

Or, ces mêmes opposants ont été clairs dès le soir des résultats de la consultation démocratique du 26 juin dernier : ce vote, considéré comme nul et non avenu, ne les engage en aucun cas. Leur réaction était prévisible, attendue même, et ni le gouvernement, ni les partisans de l’aéroport n’étaient suffisamment naïfs pour imaginer que les contestataires allaient devenir « raisonnables » par la seule magie de la règle majoritaire et renoncer in fine à occuper illégalement la ZAD.

Non, les opposants à ce projet de transfert d’aéroport, jugé à la fois inutile et surtout scandaleux d’un point de vue environnemental, ne quitteront pas spontanément les lieux. Pour faire face à l’intervention des forces de l’ordre, appréhendées comme des « forces d’occupation », ils sont prêts à défendre collectivement autant la biodiversité menacée, leurs espaces de vie que leur droit à l’autonomie (la défense d’un mode de vie basé essentiellement sur l’autoconsommation et l’autoproduction). Pour ce faire, ils sont prêts à recourir à des modes d’action variés, y compris l’usage délibéré de la force physique à des fins politiques : interactions violentes avec les policiers cherchant à « pacifier » la ZAD, attaques de lieux de pouvoir, à l’instar des préfectures…

Lieu d’aimantation

La lutte contre le projet d’aéroport est devenue avec le temps un lieu d’aimantation pour des milliers de femmes et d’hommes parce qu’elle cristallise la volonté partagée de remettre en cause la continuité productiviste, parce qu’elle symbolise l’espérance de faire bifurquer l’humanité pour l’amener à prendre un autre chemin que celui de l’ordre productif capitaliste qui conduirait inexorablement l’humanité à sa perte programmée.

Cela peut être un facteur d’explication pour comprendre pourquoi le processus d’identification dépasse très largement Notre-Dame-des-Landes, la région du Grand-Ouest, et pourquoi l’opposition à ce projet s’est progressivement nationalisée avec l’existence de plusieurs dizaines de collectifs à travers le pays.

Dans la ZAD, en 2013. Non à NNDL/Flickr, CC BY

La ZAD est ainsi devenue un lieu d’expérimentations et de convergence des espérances qui, par-delà leur multiplicité, ont pour dénominateur politique commun le refus de considérer la société capitaliste comme la seule forme d’organisation sociale possible. Elle est la démonstration concrète qu’il est possible de faire collectivement défection, de fuir le système, à défaut de le faire fuir, en travaillant à la création de nouveaux autrement ici et maintenant, par en bas, sans attendre un hypothétique changement systémique par la loi.

École de formation

Le vote du 26 juin risque d’être le prélude à de nouveaux affrontements violents, car ce sont des milliers de personnes venues de toute la France, et même de pays frontaliers, qui convergeront, dès que l’information d’une éventuelle intervention policière sera connue, vers Notre-Dame-des-Landes afin de venir soutenir les actuels occupants.

En 2012, le gouvernement socialiste, dirigé alors par Jean-Marc Ayrault, avait commis l’erreur politique de sous-estimer la réalité de l’opposition à ce projet, de minorer sa base sociale et la capacité de résistance sur place des zadistes en lien avec les paysans, opposants historiques. Confronté à la détermination et à l’unité plurielle des protestataires, il a fallu au gouvernement temporiser et finalement renoncer à conduire cette opération de maintien de l’ordre jusqu’à son terme.

Mais l’histoire pourrait se répéter, d’autant plus que la mobilisation contre la loi travail, bien que défaite, a été une excellente école de formation pour des milliers de jeunes gens, le cœur à gauche, également sensible à la question des « grands projets inutiles imposés », dont l’aéroport Notre-Dame-des-Landes constitue l’archétype. Ainsi, il est certain que nombre d’entre eux, revanchards, ne manqueront pas de « réinvestir » les savoir-faire, acquis au cours de ces mois de lutte, pour contribuer à la mise en échec de l’État.

Retour au point de départ

Quatre années ont passé, et nous voici donc revenus au point de départ. Face à des opposants qui ont profité de ces quatre années d’accalmie pour créer du fait accompli, en multipliant les constructions habitables sur la ZAD, mais aussi en érigeant de nombreuses barricades, au point de renvoyer l’image d’une citadelle imprenable, le gouvernement socialiste sait qu’il ne pourra pas faire l’économie d’un recours à la force publique pour débarrasser ce lieu de la présence indésirable de celles et ceux personnifiant le refus obstiné de la « logique productiviste mortifère ».

Pour les opposants au projet, sortir de la « logique productiviste ». Non à NNDL/Flickr, CC BY

Il faudra que le gouvernement, qui sort affaibli de quatre mois de mobilisations contre la réforme structurelle du Code du travail, fasse un choix définitif :

  • Soit refuser de perdre la face et décider de continuer à soutenir jusqu’au bout ce projet approuvé par une majorité de votants en Loire-Atlantique. Dans ces conditions, il lui faudra assumer une offensive sécuritaire d’envergure pour pouvoir le mener à bien et donc l’explosion de violence qui, inévitablement, aura lieu en réaction sur la ZAD, mais aussi ailleurs en France.

  • Soit, alors que la menace « terroriste » est plus que jamais à l’ordre du jour, juger que l’opération d’évacuation est trop risquée, trop coûteuse en hommes – plusieurs milliers d’agents de la puissance publique seront nécessaires pour faire évacuer et sécuriser la zone –, admettant du même coup que les conditions ne sont plus réunies pour qu’un tel projet se fasse.

Calendes grecques

Le renoncement à un tel projet serait, certes, interprété par les commentateurs comme une nouvelle défaite politique et le gouvernement subirait à n’en pas douter un procès en capitulation de la part des droites. Toutefois, un tel choix lui éviterait la perspective d’un nouvel enlisement comme à l’automne 2012, car les mêmes causes (opération de police d’envergure) produiront à n’en pas douter les mêmes effets (défense acharnée de milliers d’opposants) ; avec le risque de commettre à nouveau l’irréparable, si la répression devait tourner au drame comme à Sivens, en octobre 2014, lorsque la mort faucha brutalement le jeune militant écologiste Remi Fraisse.

Au bout du compte, seul le gouvernement peut empêcher un tel scénario de grandes violences, mais pour cela il se doit de renvoyer aux calendes grecques ce projet de construction aéroportuaire, dont la pertinence a été encore remise en cause ces derniers mois par différents organismes.

Après quatre mois d’obstination au sujet de la loi Travail, alors que les ponts sont définitivement coupés avec des pans entiers de l’électorat des gauches, il est encore temps pour l’exécutif de se montrer raisonnable…sinon la « bataille de Notre-Dame-des-Landes » aura lieu à nouveau.

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