Attentats : quand l'école fait face à l'horreur (1)

Les attentats vus par les enfants. Dominique Macaire, Author provided

Cela fait maintenant un mois… oui, un mois déjà depuis ce vendredi 13 à jamais gravé dans les esprits et les cœurs… Comment les classes que nous avions contactées ont-elles vécus ce mois ? Quelque chose a-t-il changé ? Comment fait-on face à la barbarie ?

Sur les réseaux sociaux et les sites des associations d’enseignants, des propositions ont continué à fuser pour aborder en classe la question des attentats, de la violence, des extrémismes.

Ces dernières semaines n’ont pas été un soufflé vite retombé. La mobilisation est restée forte. Certaines réalisations ont été originales, comme celle de cette classe qui a découpé des formes de colombes dans du papier, puis a écrit le mot « paix » en autant de langues que possible, avant de fabriquer des mobiles, reprenant une activité d’éducation aux langues et aux cultures (sur une proposition que j’avais moi-même formulée en 2001. Ou cette autre, émouvante, qui a mis en scène et en musique le poème de Kipling, « Tu seras un homme mon fils ».

Plan Vigipirate

Le Ministère de l’Éducation nationale a répertorié une série de ressources issues de la presse pour parler du terrorisme au travers de son site eduscol et du réseau canopé. Car l’actualité récente en France a été très riche avec la COP21, les élections régionales et avec bien d’autres sujets qui auraient pu détourner les élèves de ces drames et de leur lot de questions.

Dans un autre registre, se sont ajoutés les exercices face aux consignes de sécurité du plan Vigipirate, puisque la « vigilance renforcée » s’applique sur le territoire français et le « niveau alerte attentat » est valable sur toute l’île de France.

Les élèves ont été astreints à des répétitions de séries d’alertes pour apprendre les gestes à suivre. Les jeunes ont ainsi réalisé qu’une époque différente s’est installée dans les établissements. La réalité des menaces leur apparaît plus réelle, les dangers sont à la porte des établissements. Il va falloir vivre avec.

Un espace de parole et de créativité

Les enseignants interrogés reviennent souvent sur leur première séance de l’après-attentats. Comme si, à leurs yeux, cette première séance avait représenté une prise de position personnelle forte au-delà du geste professionnel. Et parce que ces dramatiques tueries avaient eu un effet notable sur eux.

Lorsqu’ils ont donné la parole, le crayon ou le pinceau aux élèves, un espace d’expression s’est installé. Quels que soient leurs classes et leurs niveaux d’enseignement, ils ont eu le sentiment de devoir jouer un rôle nouveau depuis le 13 novembre, d’avoir une responsabilité à laquelle ils n’étaient certes pas préparés, mais qu’ils ont assumée.

Il fallait libérer les mots pour approcher l’indicible.

Ainsi Alain, professeur de français dans un lycée, dit :

« J’ai demandé à mes élèves de BTS comme de Seconde de prendre une feuille, de la couper en deux, de mettre leur nom sur chacune pour assumer leurs propos et les inciter à être sérieux, puis d’écrire … Sur l’une des moitiés, je leur ai demandé d’inscrire une question qui leur trottait dans la tête à propos des événements qui venaient de se produire… Sur l’autre, je leur ai demandé d’écrire trois mots qui leur venaient à l’esprit lorsqu’ils pensaient aux attentats. J’ai ramassé toutes les demi-feuilles de questions et je les ai triées selon les thématiques (certaines se recoupaient) et j’ai alors posé leurs questions à l’oral, en préservant l’anonymat. Certains ont juste écrit “Pourquoi ?”, d’autres ont demandé s’ils pourraient encore aller faire du sport au Parc de la Pépinière, d’autres encore, avec une angoisse perceptible, si une guerre se profilait. Chacun pouvait alors s’exprimer, proposer sa réponse ou même d’autres questions. J’ai ensuite pris les feuilles de mots et lu ces mots en les commentant ou en interrogeant l’assemblée sur le sens de certains de ces mots. Cette organisation a permis à chacun d’oraliser ses craintes, ses doutes, ses tristesses, de les exorciser par le pouvoir de la parole et la cohésion de la classe. Je crois qu’ils y ont trouvé un apaisement et moi aussi ! »

Angoisses et peurs

La semaine suivant les tragiques évènements, Emmanuelle, enseignante de CE2, a fait dessiner les élèves.

Ils ont 8 ou 9 ans et ne savent pas tous exprimer par des mots les angoisses et les peurs qui les habitent. Tous les enfants sentent les peurs autour d’eux, ils n’échappent pas à la télévision, aux conversations des adultes.

Partant des couleurs du drapeau français, Emmanuelle a distribué de grandes feuilles de papier sur lesquelles les enfants ont dessiné leurs ressentis et ce qu’ils perçoivent des évènements.

Ils disent leur amour de Paris, où ils ne sont pourtant jamais allés. Ils commentent à leur manière les termes de liberté, égalité, fraternité. Tout cela fait écho à des discussions : « C’est quoi un terroriste ? », « Il y en a partout ? ».

L’enseignante n’en est pas restée là. Les élèves ont décidé d’afficher leurs dessins dans la salle de motricité et elle a proposé d’en parler avec les parents qui le souhaiteraient. Elle s’inscrit dans la durée, la seule solution pour elle.

La semaine prochaine, sa collègue Clémentine proposera une activité créatrice à partir des trois couleurs du drapeau détournées et de photos qu’elle a prises dans la ville et que lui ont envoyé ses amis (des guirlandes bleu blanc rouge de Noël, des pelotes de laine, des vêtements tricolores, etc.). Pour que le dialogue avec les enfants se poursuive.

Prochain article : « Après les attentats, une meilleure communication dans les classes ».