Ce que les demandeurs d’asile pensent du système d’accueil d’urgence belge

Un centre d'accueil près de Namur, l'un des plus grands en Belgique. LUCA MANUNZA/lucalasius/instagram, CC BY-NC

Lorsqu’on évoque la question des réfugiés ou des migrations contemporaines, les médias et les spécialistes se concentrent souvent sur les raisons qui expliquent ces migrations et leur lien avec les débats houleux qui animent aujourd’hui toute l’Europe.

Certains évoquent aussi des conditions d’accueil des migrants et des demandeurs d’asile dans les pays européens, mais on s’intéresse rarement à ce que pensent les réfugiés et les migrants eux-mêmes du système, de la structure et des procédures d’accueil en Europe.

Les initiatives citoyennes ont joué un rôle clé

Le système d’asile belge, tout comme celui d’autres pays européens, est en crise depuis 2015 en raison du nombre de demandes de protection internationale qui dépasse régulièrement les capacités des structures d’accueil mal préparés et inadaptées. Pourtant, ce nombre reste moins élevé qu’à la fin des années 1990 et au début des années 2000 (52 689 en 2014 et 2015, contre 78 470 en 1999 et 2000) et a eu tendance à fluctuer de manière prévisible et cyclique durant les vingt dernières années.

Pour tenter de répondre à cette crise, le gouvernement et l’Agence fédérale pour l’accueil des demandeurs d’asile (FEDASIL) ont décidé dans l’urgence de simplifier et de généraliser les procédures de sélection ainsi que d’ouvrir une série de centres d’accueil collectif s à travers le territoire.

Dans ce contexte, des initiatives citoyennes ont vu le jour et ont apporté un soutien indispensable aux migrants arrivés pendant l’été 2015. Ces initiatives ont en effet remplacé des institutions incapables de répondre immédiatement aux besoins les plus élémentaires des migrants, notamment en hébergeant les migrants, en distribuant de la nourriture et des vêtements, ou en leur apportant une aide administrative et juridique. Les citoyens mobilisés sont aussi allés au-delà des considérations purement matérielles, en ouvrant des espaces permettant aux migrants de retrouver leur identité, souvent niée tout au long de leur périple ou perdue dans des procédures administratives perçues comme déshumanisantes.

BxlRefugees est une plate-forme créée pour aider les demandeurs d’asile et les réfugiés en Belgique.

« J’ai mis du temps à recommencer à faire des choses normales »

Tout au long de notre travail de recherche sur le terrain, qui nous a servi de base pour un article en cours d’édition, il est apparu que les structures et les procédures mises en place dans l’urgence ont été des facteurs de déshumanisation pour les migrants mais qu’en parallèle, grâce aux relations nouées entre les citoyens mobilisés et les migrants, ces derniers ont pu retrouver de leur humanité. Comme l’explique B. :

« Le périple ne s’arrête pas là. Vous arrivez à la gare, vous allez au commissariat, et puis vous prenez le bus pour le centre. Je suis arrivé sous la pluie par une soirée glaciale. […] J’ai mis du temps à recommencer à faire des choses normales, à avoir des pensées normales. On devient un numéro. […] J’ai beaucoup d’amis parmi les gens qui viennent ici de l’extérieur. Je suis redevenu une personne normale grâce à eux. Je joue au foot, on sort ensemble, on va au cinéma. C’est super important. Je me suis fait des amis ici. »

Presque tous les migrants, demandeurs d’asile ou réfugiés qui ont participé à notre étude ont souligné la nature arbitraire et l’injustice inhérente du système d’asile. Leur histoire personnelle, notamment les raisons et les circonstances tragiques qui les ont poussés à partir de chez eux, était évacuée sous la pression de la procédure de sélection.

L’entretien au Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides, le CGVS/CGRA, chargé d’examiner en profondeur les demandes d’asile, est la procédure principale qui dépouille les migrants de leur identité personnelle, comme l’explique A., qui vivait dans le centre d’accueil de Namur en mai 2018, après deux ans de démarches et un avis négatif du CGVS/CGRA.

« Tu es là, avec ton histoire, ton parcours, la famille que tu as laissée derrière toi. Ça ne compte pas, ils s’en foutent. Ils te posent des questions, suivies d’autres questions. Ils veulent te déstabiliser et te demandent la même chose, encore et encore, jusqu’à ce que tu t’embrouilles. Alors ils disent que tu n’es pas un vrai réfugié et ta demande est rejetée. Ce que tu as vécu avant d’arriver là n’a pas d’importance. »

La procédure standard prévoit que quand le statut de réfugié ou de protection subsidiaire est refusé à un demandeur de protection internationale, il peut faire appel auprès du Conseil d’État. Si la décision est confirmée, un ordre de quitter le territoire est émis. La demande d’asile, les entretiens, les recours et la procédure complète peuvent prendre plusieurs années.

Des hommes au centre d’accueil d’urgence de la Croix-Rouge, installé sur un ancien site militaire à Sijsele, dans la province de Flandre-Occidentale, le 4 septembre 2015. Kurt Desplenter/AFP

Une vie figée dans l’espace-temps

La notion du temps est centrale dans le ressenti et la frustration des migrants. Comme nous l’avons remarqué lors de nos entretiens, la plupart ont l’impression que le temps s’est arrêté. Les centres d’accueil traduisent concrètement, dans leur dimension spatiale, ce sentiment d’être coincé, piégé dans l’immobilité, l’incertitude et l’impuissance.

La temporalité compte pour beaucoup dans l’impression des demandeurs d’asile d’être face à une procédure de sélection déshumanisante et arbitraire. Une longue attente est subitement interrompue par de courtes périodes où la procédure est réactivée et où l’on demande aux migrants de se montrer soudain proactifs. Là encore, l’entretien auprès du CGVS/CGRA est le principal élément qui cristallise les sentiments négatifs des personnes que nous avons interrogées.

« Qu’est-ce qu’ils veulent ? Tu attends des mois et puis, un jour, le Commissariat te convoque. Au début, tu y penses tous les jours mais, au bout d’un moment, tu as envie de retrouver une vie normale […] Un jour, on t’appelle et tu dois aller répondre à leurs questions. Ils te mitraillent de questions. […] Ils veulent que tu te replonges dans ton dossier, mais tu es fatigué. Très fatigué. »

Après une longue période passée dans des structures collectives, les migrants commencent parfois à redouter la vie à l’extérieur. Même après avoir obtenu leur statut de réfugié, ils n’ont plus l’habitude des relations interpersonnelles, des tâches quotidiennes, de la vie ordinaire. La désorientation est d’autant plus grande chez ceux qui vivent dans des structures loin des centres urbains :

« Vous imaginez vivre ici pendant un an ? On est au milieu des champs, à plusieurs heures de la ville, avec aucun bus le week-end. […] Au bout d’un moment, on s’habitue à cette vie et on a l’impression de n’avoir besoin de rien d’autre. Mais c’est pas une vie, c’est pas normal. J’ai vu des gens devenir fous quand ils devaient partir d’ici. […] Bien sûr, ils étaient contents, mais ils avaient peur. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. »

« On se regardait les uns, les autres comme du poisson à l’étal du marché »

Les pratiques de sélection sont une autre grande source de frustration. Après tout, le principe de sélection est essentiel dans la manière dont les démocraties modernes aspirent à gérer les flux migratoires mondiaux, et il est au centre des débats sur la migration depuis les années 1950.

Ce qui caractérise la question des réfugiés, et la crise de 2015 en particulier, c’est l’extrême simplification et généralisation des critères. En 2015, la Commission européenne a notamment relancé la discussion sur la création d’une liste de « pays d’origine sûrs » pour les demandeurs d’asile. La Belgique a approuvé cette liste en 2016.

S., un Sénégalais en attente d’une première décision, exprime toute sa déception et frustration face au système et aux critères de sélection retenus par le CGVS/CGRA. Selon lui, la procédure de demande d’asile crée une rupture dans les relations interpersonnelles au sein du centre d’accueil :

« Vous savez, on finit par se regarder les uns, les autres comme du poisson à l’étal du marché. On juge de ceux qui sont bons, de ceux qui sont mauvais. La seule chose qui compte, c’est le pays d’où on vient. […] Si on considère que ton pays d’origine est sûr, tu peux faire une croix sur ta demande. […] On voit des gens passer ici mais on sait que certains resteront des années [dans le centre d’accueil], et que d’autres ne seront jamais acceptés. […] Parfois c’est injuste, inacceptable. J’ai vu des personnes dans le besoin, qui méritaient de rester, que l’on rejetait. J’ai aussi vu des sales types être acceptés. On ne considère plus les gens pour ce qu’ils sont. On devient jaloux et commence à ressentir de la haine envers les autres. »

Ceux que nous avons interrogés nous ont confié avoir peur de ne plus être considérés comme des individus dont on doit garantir les droits en toutes circonstances. Ils se sentent seulement classés en différentes catégories selon qu’ils « courent a priori un risque » ou qu’ils sont a priori « en sécurité », s’ils sont là a priori « légalement » ou « illégalement ».

Des résidents d’un centre de la Fedasil à Petit-Château, Bruxelles, en 2011. Virginie Lefour/AFP

« Ils s’en foutaient complètement que j’ai subi des tortures »

Les organismes chargés de la sélection mettent l’accent sur l’analyse et la vérification permanente de l’authenticité des profils des demandeurs d’asile. Un interprète payé pour les assister pendant l’entretien au CGVS/CGRA constate que l’on consacre beaucoup d’efforts à vérifier qu’ils viennent bien de la région ou de la ville dont ils affirment être originaires.

Cependant, d’après notre source, le personnel engagé lors de la crise d’accueil n’a reçu qu’une formation superficielle et était très mal préparé à identifier les origines géographiques et culturelles variées des demandeurs d’asile. Dans ce contexte, l’analyse et la vérification des profils des demandeurs sont perçues par ces derniers comme une recherche d’incohérences dans leur discours plutôt que comme une collecte de données et une analyse rigoureuses de leur passé et de ce qui les pousse à demander l’asile :

« Ils m’ont posé cent fois la même question. J’avançais, ils me demandaient d’autres choses, puis ils revenaient à cette question stupide. […] “De quelle couleur était l’uniforme des gardiens de la prison où vous étiez enfermé ?” […] J’ai été torturé ! Ils s’en foutaient complètement que j’aie subi des tortures, tout ce qu’ils voulaient, c’est m’embrouiller. Et vous n’avez pas intérêt à dire que vous ne vous souvenez pas. »

L’inefficacité des situations d’urgence

Nous sommes convaincus que ce que nous ont raconté les migrants interrogés dans le cadre de notre étude est essentiellement dû à l’urgence dans laquelle l’État fédéral belge et l’ensemble de l’Union européenne ont dû agir pendant et après l’été 2015.

Nous nous demandons dès lors dans quelle mesure cette urgence n’a pas servi, au fond, l’approche anti-migratoire adoptée par de nombreux gouvernements et les tendances à une sélection stricte des migrants qui fascinent aujourd’hui les responsables politiques.

Début 2018, l’État fédéral belge a tenté de réduire les capacités d’accueil, avant de faire marche arrière dès la reprise des arrivées de migrants cet été-là. Critiquant de manière à peine voilées la politique du gouvernement, le directeur de la FEDASIL, Jean‑Pierre Luxen, a qualifié cette augmentation des demandes de « malheureusement prévisible » dans son avant-propos du rapport annuel 2018.

Dans ce contexte, nous suggérons, en tant que chercheurs (et en tant qu’êtres humains, citoyens et contribuables), d’adopter d’autres formes d’accueil, rigoureusement organisées et fondées sur des solutions locales à (plus) petite échelle, afin de favoriser les échanges interpersonnels avec les citoyens, et l’intégration future des demandeurs d’asile dans nos sociétés.


Traduit de l’anglais par Valeriya Macogon pour Fast ForWord.

This article was originally published in English