De quoi Don Quichotte peut-il être le nom ?

L'Homme qui tua Don Quichotte : Adam Driver, Terry Gilliam. Diego Lopez Calvin

Le 19 mai 2018 est sorti en France un film improbable, L’homme qui tua Don Quichotte de Terry Gilliam, fruit d’une aventure de près de 20 ans, qui a failli ne jamais voir le jour. Ce film est le fruit du combat acharné du grand réalisateur britannique, ex-Monty Pithon (réalisateur de Sacré Graal, Brazil, ou Les aventures du Baron de Munchausen) pour le mener à son terme contre vents et marées. Jusqu’au bout, ce “Don Quichotte” aura bien failli ne jamais exister. Comme le montre cette magistrale saisie en référé du tribunal de grande instance de Paris de la part du producteur portugais pour que le film de Gilliam ne fasse pas la clôture du festival de Canne 2018.

Terry Gilliam e(s)t Don Quichotte…

En 2000, Terry Gilliam commence à tourner en Espagne une première version du film avec Jean Rochefort dans le rôle de Don Quichotte et Johnny Depp dans celui de Toby, avatar de Sancho Pança. Mais le tournage multiplie les difficultés avec une météo exécrable, des ennuis de santé pour Jean Rochefort et la défection de Vanessa Paradis qui devait interpréter le rôle de Dulcinea. Le naufrage de ce tournage est retracé dans un documentaire unique en son genre réalisé par Keith Fulton et Louis Pepe (2002) intitulé Lost in La Mancha.

Jean Rochefort dans le documentaire de Keith Fulton et Louis Pepe, Lost in La Mancha (2002).

Terry Gilliam relance le projet en 2009 avec Robert Duvall et Ewan McGregor qui reprennent les rôles titres mais le financement capote et le tournage est reporté à 2012 puis finalement annulé. En 2014, le réalisateur en digne héritier de Georges Méliès ou Orson Welles reprend le scénario et planifie un nouveau tournage avec John Hurt (Don Quichotte) et Jack O’Connell (Toby) mais Hurt se voit diagnostiqué d’un cancer.

Ilustration de Gustave Doré pour Don Quichotte. El Pais

Retour aux sources du Don Quixote de la Mancha

Don Quichotte, Page titre de la première édition (1605).

Roman des origines et origine du roman, El ingenioso hidalgo don Quixote de la Mancha, l’œuvre de Miguel de Cervantès, est publiée en deux volumes en 1605 et 1615. Il s’agit à la fois d’un roman médiéval, d’un roman de chevalerie et du roman de la modernité naissante. La figure du chevalier errant, fou ou poète, inventeur de mondes irréels, qui dénonce la fausseté de la société, pose la question de la critique de l’ancien par le nouveau ainsi que du risque de la pureté d’une intention : « être chaste en ses pensées, honnête en ses paroles, vrai dans ses actions, patient dans l’adversité, miséricordieux à l’égard de ceux qui sont dans la nécessité, et enfin, combattant de la vérité, même si sa défense devait coûter la vie » : telle est la vocation que s’est donné Don Quichotte.

Mais il est impossible d’évoquer le chevalier errant à la triste figure sans référence à son fidèle serviteur Sancho Pança, sensé, posé modérateur qui essaie de raisonner son maître tout au long du roman. Comme dans l’épisode mythique dans lequel Don Quichotte combat des moulins à vent qu’il prend pour des géants envoyés par des magiciens :

« En ce moment ils découvrirent trente ou quarante moulins à vent qu’il y a dans cette plaine, et, dès que don Quichotte les vit, il dit à son écuyer :

– La fortune conduit nos affaires mieux que ne pourrait y réussir notre désir même. Regarde, ami Sancho ; voilà devant nous au moins trente démesurés géants, auxquels je pense livrer bataille et ôter la vie à tous tant qu’ils sont. Avec leurs dépouilles nous commencerons à nous enrichir ; car c’est prise de bonne guerre, et c’est grandement servir Dieu que de faire disparaître si mauvaise engeance de la face de la terre.
- Quels géants ? demanda Sancho Panza.
- Ceux que tu vois là-bas, lui répondit son maître, avec leurs grands bras, car il y en a qui les ont de presque deux lieues de long.
- Prenez donc garde, répliqua Sancho, ce que nous voyons là-bas ne sont pas des géants, mais des moulins à vent et ce qui paraît leurs bras, ce sont leurs ailes, lesquelles, tournées par le vent, font tourner à leur tour la meule du moulin.
- On voit bien, répondit don Quichotte, que tu n’es pas expert en fait d’aventures : ce sont des géants, te dis-je et, si tu as peur, ôte-toi de là et va te mettre en oraison pendant que je leur livrerai une inégale et terrible bataille.

En parlant ainsi, il donna de l’éperon à son cheval Rossinante, sans prendre garde aux avis de son écuyer Sancho, qui lui criait qu’à coup sûr c’était des moulins à vent et non des géants qu’il allait attaquer. »

Tout le monde est Don Quichotte

Et si Don Quichotte était la figure de cet « Autre que nous ne pouvons être » selon l’expression de Daniel Serra et Jaume Serra (2004), dans Cervantes y la leyenda de don Quijote ? Et si le roman racontait la rencontre improbable entre Sancho Pança, l’homme du réel et Don Quichotte, l’homme du rêve pour qui « le réel n’a pas eu lieu » ? Et si le grand Jacques (Brel) avait raison :

« Tout le monde est Don Quichotte… Tout le monde a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… La phrase importante est “Et la folie suprême n’est-elle pas de voir la vie telle qu’elle est, et non telle qu’elle devrait être ?” C’est un triomphe du rêve. Qu’il gagne ou qu’il ne gagne pas, le rêve gagne toujours. »

Mais si le rêve peut gagner comme le suggère Brel, « c’est précisément au moment où il devient visible pour un autre, parce qu’alors il quitte la sphère de l’illusion pour devenir quelque chose d’autre. En assumant le rôle de cautionner Don Quichotte, Sancho incarne la dimension fondatrice de l’acte de faire confiance » nous explique le philosophe Emmanuel Delessert dans Oser faire confiance (2015).

Don Quichotte et Sancho Pança, c’est l’histoire de l’acte fou d’un homme de la terre, d’un paysan, qui choisit de faire confiance à un intellectuel dévoyé, un être fantasque qui s’est perdu dans le monde des rêves et des idées. Le véritable héros de Don Quichotte est Sancho pour Michel Onfray car il ose faire confiance, c’est-à-dire qu’il décide que l’Autre peut être réel, avec sa part de folie et de rêve. Ce geste créateur de faire confiance est premier, central, scandaleux en ce qu’il conteste la réalité de l’ordre établi pour imposer l’urgence d’une réalité plus humaine.

Dans Don Quichotte, « Sancho incarne cette puissance de l’acte de confiance à créer un espace humain où la sortie de la solitude est enfin possible » écrit Emmanuel Delessert (2015, p. 64).

Terry Gilliam (réalisateur) et Paulo Branco (producteur) se sont fait confiance, malgré leurs conflits et déboires, pour faire surgir devant nous ce film qui vient de clôturer ce 71e festival de Cannes. L’Homme qui tua Don Quichotte existe comme la trace d’une aventure humaine et artistique unique en son genre et comme une élégante leçon de cinéma. A voir pour le croire !

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