Des régions en trompe-l’œil

Passage de relais entre l'actuel président de la région PACA Michel Vauzelle (PS) et son successeur Christian Estrosi (LR) Bertrand Langlois / AFP

Ils ne sont pas passés. Dans aucune des quatre régions qui semblaient à la portée des candidats FN. Cela malgré des stratégies différenciées et bien que ce fût très juste en Bourgogne-Franche-Comté (BFC), où l’écart faible à l’avantage de la droite ainsi que la modestie des réserves ont rendu jusqu’au bout la situation incertaine. En fin de compte, avec cinq régions continentales pour la gauche et 7 pour la droite, la façade du vieil ordre politique peut sembler sauvegardée. Pour les deux principaux partis de gouvernement, le péril annoncé n’a pas éclaté, le feu à la maison ayant été contenu. Le FN peut bien s’enorgueillir de ses 358 élus, il ne contrôle aucun des centres de pouvoir.

Certes, l’addition est lourde pour les socialistes : ils perdent 10 des 21 régions qu’ils détenaient, dont l’île-de-France (IdF), Rhône-Alpes, Nord-Pas-de-Calais, PACA ; ils disparaissent totalement du paysage régional dans deux régions, dont leur (jusqu’alors) inoxydable bastion du Nord. De même, le gain est moins impressionnant que prévu pour une droite qui, sans même parler de son rêve de grand chelem, voit lui échapper le Centre et BFC que tout lui laissait espérer, et qui ne l’emporte dans deux régions que grâce au retrait de la liste de gauche. Mais chacun, à droite et à gauche, pourrait se croire en situation de tirer un certain profit du commentaire, oubliant que, comme disait Lessing, « la victoire un résultat, pas une preuve ».

Impressions soleil couchant

Si le soulagement à l’issue du second tour est pleinement compréhensible, il serait toutefois dangereux de s’arrêter à l’ornière du résultat. Et de laisser le sable des victoires effacer la fragilité du socle électoral.

La réalité est en effet beaucoup plus confuse, et inquiétante pour les deux partis dominants. La nouvelle donne politique que nous avons analysée en amont s’est avérée parfaitement opérante. Le triphasage, terme plus adapté que tripartition car il induit un mouvement entre les trois termes, devient la manière pertinente pour interpréter la situation. Le classique duel droite/gauche ne disparaît certes pas, mais il devient second derrière la triangulation imposée par l’expansion du FN, avec la difficulté conséquente à fixer la position des sommets du triangle.

C’est ce qui nous avait amenés à parler d’incertitude dominante pour le second tour. Il n’en reste pas moins que [la nouvelle carte]((https://theconversation.com/un-troisieme-tour-a-lombre-du-fn-52279) recoupe très majoritairement nos hypothèses. À deux exceptions près : Centre et Nord-Pas-de-Calais-Picardie (NPCP), deux régions très fortement marquées par les effets du triphasage – ce qui explique fort probablement la singularité du résultat.

En NPCP, qui se rangeait dans la catégorie des « explosées », la gauche s’était retirée de la compétition : avec 61,25 %, la participation y est une des trois plus fortes en France, après Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées (62,02 %) et juste avant BFC (61,15 %). Avec 273 000 votants supplémentaires, la liste de droite gagne 732 873 voix, multipliant par deux son capital du premier tour (+111,64 %). Ce qui indique une surprenante qualité du réflexe républicain chez les électeurs de gauche. Chose dont on trouve la réplique, a priori plus étonnante encore, en PACA où, avec 558 252 voix en sus (+108,35 %), la droite fait plus que doubler son score.

On notera que, comme dans toutes les régions à l’exception d’Ile-de-France, le FN lui aussi progresse d’un tour à l’autre. Progression qui est la plus forte en BFC (+24,34 %), en Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées (23,71 %) et en Alsace-Chapagne-Ardenne-Lorraine (+23,71 %). La région Centre était placée au cœur de notre schéma : elle faisait partie, avec BFC, de celles où le triphasage prenait une valeur exemplaire. Pour une poignée de 8 736 voix, la droite se voit privée du bénéfice de la victoire. Cela malgré une progression très sensible de la participation (+9,68 %), dont elle est la première à profiter (+77 527 voix). Mais pas la seule. La triangulation permet simultanément à la gauche, plus forte déjà de la qualité de ses reports, de faire progresser de 58 985 voix son capital de départ. Et au FN d’élargir son potentiel de 46 268 voix.

Fatale tripartition de la hausse de la mobilisation, comme nous l’avons observé chez sa commère BFC. Encore plus nettement dans cette dernière où l’on peut lire, accentués, les mêmes effets du ménage à trois. Un des deux plus spectaculaires bonds de la mobilisation (+10,60 %, après ACAL +11,10 %) profite très majoritairement à la gauche, mais permet également au FN de bloquer la droite en Franche-Comté (où, à la différence de la Bourgogne, la gauche serait restée majoritaire dans l’ancien découpage). Comme dans la région Centre, on peut noter, face au FN, une faible réactivité (pour ne pas dire plus) d’une part importante de l’électorat de droite.

Exception granitique bretonne

Ce deuxième tour d’un scrutin aux enjeux totalement nationalisés était destiné à se dérouler en tension entre une volonté de vote sanction à l’égard de la majorité en place, et un front de refus vis-à-vis du FN. Les deux ont joué, mais de manière différenciée en fonction du degré de triphasage. Si partout, un réflexe républicain a amené les électeurs (et essentiellement ceux de gauche malgré leur perte de confiance) à mettre en avant le rejet du FN, le dosage varie suivant l’équilibre des forces en présence.

Sans surprise, cette cartographie recoupe pleinement notre schéma : ce sont dans les régions les plus concernées par le triphasage que le vote anti-FN opère de manière écrasante, sinon exclusive. Il enlève à la gauche deux régions (PACA, NPCP) et prive la droite du gain de deux autres (BFC, Centre). Il sauve la gauche dans une cinquième, Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.

De l’autre côté, on trouve le groupe des biphasées. C’est là, parce que l’on y est moins directement confronté à la menace du FN, que les réflexes politiques classiques ont pu opérer, chacun suivant sa pente annoncée : Bretagne, Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes à gauche ; à droite, Pays de la Loire, où le vote sanction est le plus net, et IdF, où l’issue est plus étroite. Le vote sanction opère en contrepoint avec le refus du FN dans les deux régions en transition vers le nouveau système : Normandie, Auvergne-Rhône-Alpes, où il fait pencher la balance à droite – très fragilement en Normandie, beaucoup plus nettement dans la seconde.

On soulignera l’exception granitique de la Bretagne, seule région à donner à un camp politiquement homogène une majorité absolue de suffrages. C’est là que la participation (l’une des deux plus basse avec IdF) progresse le moins (+5,30), et où la discipline des reports s’exerce sans faille. Chose que l’on ne peut affirmer aussi clairement pour IdF.

Contre-jour sur un système en crise

S’il y avait à saluer l’acteur principal de l’issue de cette confrontation, il faudrait ériger une stèle à l’électeur inconnu. C’est en effet l’armée de secours des néo-participants qui a sauvé les deux grands partis de gouvernement d’une lourde déroute. Forte de ses 3 117 152 électeurs supplémentaires (chiffre sans doute inférieur à la réalité, du fait de ceux qui ne sont pas revenus au second tour), elle a permis tantôt des victoires d’une ampleur indiscutable, tantôt de renverser une situation compromise.

Mais ce sauvetage en mer démontée ne saurait faire durablement illusion. La façade peut paraître propre. Elle cache de profondes lézardes. Pour la deuxième fois depuis le début du jeune siècle, des électeurs de gauche ont été massivement amenés à voter à contre-sens de leur penchant. Rien ne dit qu’ils soient prêts à faire une habitude de cet état de supplétif auquel on les réduit.

Plus gravement encore, force est de constater l’extrême fragilité d’un dispositif déséquilibré. Avec en tout et pour tout trois majorités absolues en voix, dont deux acquises en trompe-l’œil par défaut d’un des deux termes de l’alternance, on se retrouve avec des régions renvoyées à leur situation de 1998, avant la réforme du mode de scrutin. Avec des écarts infimes entre le gagnant et le vaincu, le résultat demeure peu significatif d’un avenir stable : 4 751 voix séparent les deux premiers en Normandie, 8 736 dans le Centre ; la marge est très étroite en IdF et en BFC. Enfin, on ne devrait pas perdre de vue que l’étiage des abstentions reste très élevé, à 40 %.

Rarement la distance entre le pays légal et le pays réel n’a semblé aussi grande. Un quotidien du soir soulignait qu’il s’agissait d’un sursis plus que d’un sursaut. À droite comme à gauche, le système est au bord de l’implosion. Ces élections régionales n’ont pas seulement changé le décor de la pièce, elles en ont changé le sujet, créant un état d’urgence à rénover la programmation du théâtre. Courageusement et rapidement.

Certes, des signes de prise de conscience apparaissent ici et là. Les deux vainqueurs de NPCP et de PACA, Xavier Betrand et Christian Estrosi, l’ont dit avec grande dignité et forte conviction. Mais tout laisse à craindre que les bonnes intentions se fracassent sur l’implacable logique présidentielle déjà à l’œuvre.

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