Erdoğan, la guerre tous azimuts

Le président Erdogan, à son arrivée au G20 en Chine le 4 septembre. Etienne Oliveau/AFP

« Yurtta harp, cihanda harp »
(Guerre dans la patrie, guerre dans le monde)

La célèbre citation de Carl Von Clausewitz, l’officier prussien qui a ferraillé contre Napoléon au début du XIXe siècle, m’a toujours semblé une erreur, un prétexte inventé de toutes pièces, pour justifier une situation de conflit physique alors qu’il existe une autre option, même si celle-ci ne peut être appelée « la paix » si facilement. La guerre n’est pas la continuation de la politique par d’autres moyens. La guerre est le contraire de la politique, le contraire de la gestion des affaires de la cité. Tout au plus peut-elle être considérée comme un outil qui légitimerait l’absence de politique.

Depuis les élections du 7 juin 2015, où – en l’absence relative de conflit physique en Turquie – la politique a pu regagner ses lettres de noblesse et provoquer un effritement logique du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan, ce dernier a bien appris sa leçon. Lui qui espérait vivre, à travers ce nouveau mandat, sa période de Usta (maître), à l’issue de celles d’apprenti et de compagnon, considère désormais qu’il doit mener une guerre à l’intérieur comme à l’extérieur. Et constate, avec une délectation mélangée à de la paranoïa, que la guerre continue lui garantit des pouvoirs absolus que la paix (ou du moins l’absence de guerre) ne lui garantissait pas.

Cette guerre est tridimensionnelle.

Une guerre horizontale

Il s’agit tout d’abord d’une guerre horizontale : celle-ci est très étendue dans l’espace. Elle se déroule notamment dans le Kurdistan turc et dans le Kurdistan syrien, mais pas seulement. La totalité du territoire national et ses marges sont vues comme des espaces de conflit légitime – des grandes villes aux petites localités rurales. Les combats visent l’État islamique (EI), mais aussi les Kurdes de Turquie, de Syrie et du nord d’Irak. Des villes entières comme Cizre, Şırnak ou Sur, le quartier historique de Diyarbakır sont la scène de violences quotidiennes entre l’armée, les forces spéciales et le PKK qui joue sa partition.

Plus largement, toutes les villes du pays – des plus grandes aux plus petites – sont le théâtre de violence entre divers groupes : le TAK (Teyrêbazên Azadiya Kurdistan, les Faucons de la Liberté du Kurdistan), l’État islamique, le DHKP-C (Devrimci Halk Kurtuluş Partisi-Cephesi, Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple) et les forces armées de Turquie. Il s’agit, dans la plupart des cas, d’une violence provoquée, calculée et voulue par ceux qui s’en nourrissent et qui assoient ainsi leur pouvoir dans ce climat de conflit permanent. Dans un tel contexte, la parole politique est inaudible.

Les affaires de la cité sont sujettes à la violence et sont gérées selon les paramètres de cette violence et non pas selon le « bien public ». Ainsi, même si le terme n’est pas prononcé (car trop effrayant), la construction d’une route est-elle présentée comme une réponse à la guerre, le réajustement des impôts est justifié par le conflit, de même que le limogeage d’un ministre ou la révocation d’un haut fonctionnaire. Autant de mesures « nécessaires » en « temps de « guerre »…

Une guerre verticale

Cette « guerre » est également verticale : elle est continue dans le temps. Il s’agit d’une guerre structurelle durable, parsemée à intervalles réguliers de Blitzkrieg. Elle est l’outil principal de domination depuis la fondation de la République : guerre contre les forces réactionnaires, contre les islamistes, contre les tenants de l’ancien régime, contre les Kurdes… Ces guerres multiples ont toujours permis de justifier les mesures exceptionnelles de pression et de répression. Il s’agirait de conjurer le danger du « séparatisme ». Il en a toujours été ainsi, même quand les revendications kurdes ont été réduites à des simples demandes de droits linguistiques.

L’action menée par le régime d’Erdoğan s’inscrit donc pleinement dans la tradition républicaine, inversant simplement les rôles : les kémalistes attaquaient les islamistes et les Kurdes ; aujourd’hui, les islamistes attaquent les kémalistes, les gauchistes et les Kurdes. Demeure une constante : la guerre contre les revendications des Kurdes. De 1925 à 2016, ces derniers ont été la cible principale de la violence, quel que soit le régime.

Funérailles, le 6 septembre, à Ankara d’un soldat tué dans des combats avec les groupes armés kurdes dans l’est de la Turquie. Adem Altan/AFP

Et pourtant, entre les années 2011 et 2015, à la faveur d’une période globalement pacifique, une fenêtre s’est entrouverte sur la politique et a été mise à profit, tant bien que mal, par une coalition dirigée par le mouvement politique kurde HDP et incluant toute une série d’organisations politiques et civiles – des écologistes au mouvement LGBT, de la gauche radicale aux libéraux, des jeunes de Gezi aux révolutionnaires revigorés.

La réussite relative du HDP aux élections du 7 juin 2015 a eu deux conséquences immédiates :

  • pour la première fois depuis 2002, l’AKP (le parti au pouvoir à Ankara) perdait la majorité absolue à l’Assemblée nationale.

  • pour la première fois également, les actions violentes du PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan), l’organisation armée installée au nord d’Irak mais également bien implantée dans les montagnes du Kurdistan turc, perdaient toute justification.

Un combattant kurde (peshmerga) lors de la prise de la ville à l’État islamique, en décembre 2014. Kurdishstruggle Suivre/Flickr, CC BY

Ainsi la politique faisait progresser la question kurde, et la démocratisation de toute la Turquie. Or, dès l’attentat de Suruç en juillet 2015, le cycle de la violence a été réamorcé, d’abord timidement à l’égard de l’État islamique, pourtant soutenu pendant des années directement et indirectement par Ankara, comme l’ont démontré plusieurs documents russes ainsi que la publication du quotidien Cumhuriyet des photos des convois de camions livrant des armes en Syrie. Ce scoop a d’ailleurs valu à son rédacteur en chef, Can Dündar, un emprisonnement avant l’exil à Berlin.

La violence a ensuite repris ouvertement contre les Kurdes d’Irak et de Syrie afin d’empêcher l’établissement d’une région autonome kurde dans le nord de la Syrie, à Kobane.

Ainsi, en Syrie la guerre a visé tout à tour trois forces présentes sur le terrain :

  • le régime de Bachar al-Assad, longtemps allié, puis érigé en ennemi dans l’espoir d’installer à Damas un régime sunnite dirigé par les Frères musulmans.

  • l’État islamique, qui a commencé à organiser des attaques sur le territoire turc, tel un monstre se retournant contre son créateur sans jamais revendiquer ses attentats

  • contre le PYD, l’organisation armée kurde de Syrie, très proche du PKK des Kurdes de Turquie.

En somme, un cycle ininterrompu de violence dû aux gigantesques erreurs du régime d’Ankara en matière de politique étrangère comme de politique intérieure, mais instrumentalisées par le pouvoir afin d’instaurer un régime d’exception (qui devient la règle) dans le Kurdistan turc.

Une guerre dans la profondeur

Mais surtout, cette guerre cible en profondeur la société et le système politique turc. Pour ainsi dire, elle est « totale ». Recep Tayyip Erdoğan est en effet en train d’instaurer un régime alla turca, sans séparation des pouvoirs. Toute représentation politique et civile qui n’apparaîtrait pas comme un soutien du régime devient aussitôt un ennemi de la patrie. Ne pas être opposant ne suffit plus.

Avec la tentative ratée de putsch du 15 juillet 2016, attribuée au mouvement guleniste – lui aussi ex-allié principal pendant une décennie avant d’être érigé en ennemi principal –, une occasion en or a été donnée au pouvoir d’étendre l’état d’exception à l’ensemble du pays et, par conséquent, de s’affranchir de tout cadre juridique. Depuis lors, aux yeux du régime, tout le monde est guleniste et tout le monde est putschiste : fonctionnaires, militaires, officiers, enseignants, juges, avocats, procureurs, journalistes, universitaires, écrivains, chercheurs, médecins, commerçants, hommes et femmes d’affaires, intellectuels. Ainsi que leur famille, leurs époux et épouses, leur mères et pères. Tout le monde, sans exception.

Des centaines de milliers de personnes ont ainsi été révoquées de la fonction publique. À tel point que les organisations de la défense des droits de l’Homme ne peuvent plus suivre le rythme des « décrets de force de loi », proclamés à minuit et suivis d’arrestations le lendemain à l’aube. A une semaine de la rentrée universitaire, un récent décret, lui aussi pris à minuit, a provoqué la révocation de 2 346 universitaires, dont une centaine de signataires de l’appel pour la paix de janvier 2016 qui avait suscité depuis l’ire du Président.

La plupart de ces universitaires, comme les centaines qui les ont précédés depuis janvier, sont des intellectuels de gauche, défenseurs des droits humains, situés à mille lieues du mouvement guleniste, transformé en bouc-émissaire. Il s’agit là rien de moins que de mener une guerre contre la classe intellectuelle pour installer dans les universités des « universitaires nationaux », selon les termes du Président, et non des « traîtres à la patrie ».

Une guerre contre l’État

En réalité, depuis le divorce fracassant de l’AKP et du mouvement guleniste en décembre 2013 – suite aux accusations de corruption massive visant Erdogan lui-même, sa famille, ainsi que trois ministres qui ont du démissionner –, nous sommes témoins d’une chasse aux sorcières permanente où, par paquets, des fonctionnaires sont virés et/ou emprisonnés, remplacés par des cadres entièrement soumis au régime, voire par des militants du régime. Depuis le 15 juillet 2016, cette purge sans précédent a pris des proportions difficiles à décrire. Il s’agit bien d’une guerre menée par le pouvoir contre son propre État pour le vider de sa substance et pour en installer un nouveau. Dans cette République de décrets, le droit n’est et ne sera bientôt qu’une chaîne brisée.

Fetullah Gulen, l’ancien allié devenu la bête noire d’Erdogan. VOA/Wimedia

L’un des adages les plus usités de Mustafa Kemal Atatürk, le leader du mouvement qui a fondé la République de Turquie, était le suivant : « Paix dans la Patrie, paix dans le Monde » (Yurtta Sulh, Cihanda Sulh). En 1923, il s’agissait de mettre fin, d’une main de fer, à l’état de guerre en vigueur depuis un siècle pour s’atteler à la fondation d’un nouvel État et d’une nouvelle société en utilisant de temps à autre « l’outil » de la violence. Après l’extermination des Arméniens en 1915 et l’exil forcé des Grecs en 1923, les kémalistes s’étaient évertués à assimiler les Kurdes de force, et d’user la force si nécessaire (comme ce fut le cas à Dersim en 1938).

Un siècle plus tard, Recep Tayyip Erdoğan est en passe de devenir le premier homme politique – selon toute vraisemblance – dont le règne sera plus long que celui du héros national : Atatürk a dirigé l’État turc pendant 15 ans, Erdoğan est déjà dans sa 13e année, et ce à la moitié de son premier mandat présidentiel. Mais ce dernier opte pour une stratégie inverse par rapport à celle de son célèbre aîné pour fonder un nouvel État aux ordres et forger une société cimentée par l’islamisme et le nationalisme. Sa devise est désormais : « Guerre dans la Patrie, guerre dans le Monde » (Yurtta harp, Cihanda Harp). Avec, de temps à autre, mais de plus en plus rarement, des périodes d’accalmie.