Et si les entrepreneurs poussaient par le milieu, telles des herbes folles ?

Le bambou.

Elles poussent partout, y compris là où ne les attend pas. Elles envahissent les espaces, s’immiscent entre les dalles de béton, longent les murs pour marquer encore plus leur capacité de création, d’adaptation et de résistance. On les traite de folles quand on a l’esprit poétique et qu’elles soulignent la part créative de la nature, de mauvaises quand on s’apprête à engager une guerre contre elles.

Bambous. Gunera/Flickr, CC BY-SA

Une autre herbe réussit à maintenir plus durablement son ambivalence : le bambou. Si vous avez déjà eu l’occasion de vous promener dans une majestueuse forêt de bambous (telles les Bambouseraies d’Anduze ou d’Arashiyama), vous avez probablement pu admirer ces jeux de lumière associés au doux bruissement des feuilles.

Or, ces plaisirs intenses font fréquemment oublier que le bambou est une herbe, un rhizome plus précisément, dont la majestuosité est à la mesure du casse-tête qu’il représente pour les jardiniers. Sa propagation est extrêmement difficile à contrôler et requiert un mur en béton profondément enfoui dans le sol et qui en stoppe la progression, ou un fossé suffisamment large pour être infranchissable.

Steve Jobs. Phalinn Ooi Flickr, CC BY

L’herbe, sous sa forme la plus banale ou ses manifestations les plus expressives, n’a pas a priori la carrure pour être le personnage principal d’un article sur… l’entrepreneuriat ! Et pourtant… quand Steve Jobs est chassé d’Apple par John Sculley, il réapparaît comme la pousse de bambou sous les traits du fondateur de Pixar ou de NeXT. Il en est de même de ces serial entrepreneurs qui disparaissent ici pour ressortir sous un autre jour là, et que rien ne semble pouvoir arrêter. En quoi ces herbes, folles ou mauvaises peuvent-elle affiner notre compréhension de l’entrepreneuriat ?

La philosophie pour éclairer l’entrepreneuriat

Si “rhizome” est un terme du domaine de la botanique, il l’est aussi, pour notre plus grande surprise du domaine de la philosophie. Et c’est au philosophe français Gilles Deleuze qu’on doit l’origine de son introduction. En effet, Deleuze devrait grandement intéresser le monde du management par sa préoccupation centrale : la création et les manières par lesquelles chaque domaine exprime ses désirs en faisant, en produisant, en fabriquant.

Gilles Deleuze (portrait peint). thierry ehrmann/Flickr, CC BY

Mais pour qu’il y ait création, il faut qu’il y ait résistance aux principes établis, que la production ne soit pas reproduction, que la création surprenne les normes et dispositifs de pouvoir, quitte à ce qu’elle soit aberrante !

C’est là qu’intervient la figure du rhizome. Il manifeste pour Deleuze un type de mouvement particulièrement apte à suivre le déploiement du désir, n’hésitant pas à se déployer presque anarchiquement. Il s’oppose en cela au mouvement arborescent. L’arbre se dirige nécessairement vers le haut et ses branches se dédoublent progressivement toujours en rapport au tronc ou aux branches plus épaisses, prenant toujours son origine dans ses racines.

Rhizomes d’iris. Rhian/Flickr, CC BY

Un rhizome contient un organe de réserve (à l’instar du stock d’un bricoleur) qui lui permet de se déplacer horizontalement en profite des faiblesses et aléas du sol pour s’étendre. Il bifurque sans prévenir et prolifère en tout sens de telle sorte qu’il n’a plus véritablement d’origine déterminable. Pour le “comprendre”, il faut pouvoir saisir des connexions reliant “n’importe quel point du rhizome avec n’importe quel autre point”, sans ordre particulier, à la différence de l’ordre de succession que nous impose l’arbre.

Steve Jobs illustre parfaitement ce mouvement rhizomique lors de son discours de Stanford. Il y défend notamment l’idée que :

« Vous ne pouvez pas mettre les choses en lien en regardant vers le futur, prospectivement ; vous pouvez seulement le faire rétrospectivement. Vous devez ainsi avoir confiance dans le fait que ces liens se feront un jour ou l’autre. Vous devez croire en quelque chose, vos tripes, la vie, le destin, peu importe. Cette approche ne m’a jamais laissé tomber, et cela a fait toute la différence dans ma vie » (« You can’t connect the dots looking forward ; you can only connect them looking backwards. So you have to trust that the dots will somehow connect in your future. You have to trust in something – your gut, destiny, life, karma, whatever. »)

Discours de Steve Jobs (2005)

S’il eut l’idée de faire du Macintosh le premier ordinateur typographique contenant de véritables polices de caractères, c’est parce qu’il a suivi 10 ans plus tôt son instinct en s’inscrivant à un cours gratuit de calligraphie. Or, ce “parce que” ne désigne pas une intention planifiée, un “connecting the dots loocking forward” mais bien plutôt une rencontre hasardeuse et à partir de laquelle Steve Jobs a créé de la valeur “by looking backwards”. La trajectoire n’est donc pas calculée par avance, mais suit des lignes diverses qui rencontrent des points éloignés dans le temps et l’espace, hautement hétéroclites (calligraphie <=> ordinateur), rencontres qui se font fréquemment par sérendipité.

Repenser l’idée d’un entrepreneur héroïque

Comprendre le processus entrepreneurial comme un déploiement rhizomatique pourrait en première analyse conforter les propos, devenus aujourd’hui communs, concernant ces générations Y et Z chercheuses de sens et expressives de leurs désirs, cherchant à remplacer les hiérarchies trop rigides par un réseautage horizontal plus souple. Ce mouvement générationnel s’alimente d’un « storytelling » entrepreneurial vantant une sorte d’héroïsme, modeste par le fait que chacun peut prétendre réussir l’aventure entrepreneuriale.

Elon Musk Closing the 2016 Tesla Annual Shareholders’ Meeting (Mai 2016). Steve Jurvetson/Flickr, CC BY

Il suffit, dans une certaine mesure, de suivre les pas des héros des temps modernes tels Steve Jobs, Elon Musk ou, plus près de nous Xavier Niel ou Frédéric Mazzela qui ont remplacé dès le début des années 1980 les figures des grands scientifiques. La continuité était d’ailleurs toute trouvée entre un Edison et un Elon Musk mettant leur génie scientifique, et surtout leur persévérance au service de l’industrie pour le plus grand bien de l’humanité.

Cependant, la pensée Deleuzienne ne se laisse pas facilement domestiquer par une norme sociétale comme l’est ce « tous entrepreneurs ! » qui semble sous-jacente aux actuels discours générationnels. En effet, pour Deleuze, tout acte de création est un acte de résistance !

C’est pour cela qu’une approche rhizomatique de l’entrepreneuriat déstabilise profondément cet idéal de l’entrepreneur héroïque (même modestement) ayant ses racines dans un garage ! Quand l’arbre pousse à partir de ses racines, le rhizome pousse par le milieu. Cette référence au milieu est omniprésente dans la pensée de Deleuze en tant qu’espace d’émergence créateur :

« Tout autres sont les fonctions créatrices, usages non conformes du type rhizome et non plus arbre, qui procèdent par intersections, croisements de lignes, points de rencontre au milieu ».

Le corrélat de cette pensée du milieu, c’est la disparition de la question des origines, qui, dès lors ne fait plus sens. Une fois de plus, l’univers entrepreneurial traditionnel s’en trouve potentiellement bouleversé. Car l’identité de l’entrepreneur va de pair avec des origines clairement identifiées, d’ailleurs les plus humbles possibles – combien d’entreprises prestigieuses ont commencé dans un garage, malgré les démentis des protagonistes parfois les mieux placés pour contester le mythe.

Dire que les choses poussent par le milieu, c’est privilégier le « qu’est-ce qui se passe » plutôt qu’un « d’où ça vient », et accepter aussi de rompre avec le confort d’une origine simpliste trop souvent utilisée pour ancrer l’identité de l’entrepreneur dans un passé clarifié.

Mind map. Matthias Melcher/Flickr, CC BY-SA

Penser la rencontre comme le cœur du processus entrepreneurial

L’entrepreneur lisant ce texte pourra peut-être se remémorer les moments clés dans sa réflexion et son projet de création d’entreprise : telle discussion avec telle personne, telle rencontre au cours d’une soirée ou dans un incubateur, tel texte lu dans un train, telle affiche aperçue dans la rue ou en attendant le bus… autant de rencontres se déployant tel un rhizome et pouvant in fine amener à un Eurêka que l’on pourrait également schématiser comme la jeune pousse de bambou qui s’extrait de terre pour petit à petit prendre forme et s’affirmer.

Car le rhizome progresse et bifurque par l’intermédiaire des rencontres, par ces moments où la situation le met dans l’inconfortable situation de ne pas comprendre ce qui se passe, de ne plus avoir les mots pour dire l’événement qui se produit sous ses yeux.

Une rencontre pour Deleuze, c’est une violence faite à la pensée qui force celle-ci à, précisément, penser, transformant son cadre de croyance. Mais cette rencontre n’a pas le caractère dramatique du pivot. Elle crée des microdétournements de trajectoires, des bifurcations qui introduisent une grande part de hasard dans le processus entrepreneurial.

En effet, le terme de pivot, entré dans le vocabulaire entrepreneurial depuis quelques années maintenant, désigne cette capacité cruciale pour tout entrepreneur souhaitant survivre à changer son fusil d’épaule, à revoir en profondeur son business modèle pour ne pas “aller dans le mur”.

Le pivot est donc une justification rationnelle aux faiblesses d’une projection business (souvent représentée dans un business plan) qui se heurte à la réalité du marché. Mais il maintient la dimension héroïque du processus entrepreneuriale en désignant un moment dramatique, celui où le héros doit tourner casaque comprenant qu’il a perdu la bataille, tout en ne se résignant aucunement à gagner la guerre.

La vision rhizomatique du processus entrepreneurial met finalement moins l’accent sur la réussite d’étapes rationnellement définies que sur la multiplicité des moments lors desquels l’entrepreneur se laisse perturber par ce qu’il rencontre. Elle souligne la nécessité d’être aux aguets et, dans le même temps, d’être ouvert à la surprise. Surtout, elle évacue l’idée d’une héroïsation en supprimant la question, devenue idiote, des origines du projet entrepreneurial.


Ce texte fait essentiellement référence à l’article de recherche suivant : Duymedjian R., Ferrante G., 2016. Le rhizome deleuzien, nouvel éclairage du processus entrepreneurial : une théorie de l’entreprendre rhizomatique, Management International, 20, 2 : 42-51