Félix Fénéon et Jean Grave, des passeurs entre art et anarchisme

Félix Fénéon à la Revue blanche (1896), gouache sur carton de Félix Vallotton. Wikipédia

L’exposition « Felix Fénéon, Les Temps Nouveaux » fermera ses portes au Musée de l’Orangerie le 27 janvier, avant de s’envoler pour le MoMA à New York. C’est l’occasion bienvenue de (re)découvrir les liens créatifs et amicaux existant entre les cercles artistiques et anarchistes de la Belle Époque.

La référence du titre aux « Temps Nouveaux » convie à cette exploration une autre figure méconnue mais essentielle dans ces échanges artistiques et politiques : Jean Grave (1854-1939), l’éditeur, justement, du journal anarchiste Les Temps Nouveaux (1895-1914) et de son prédécesseur La Révolte (1887-1894). Un écho au portrait de Fénéon par Signac se trouve ainsi dans le portrait, par le même Signac, du peintre néo-impressionniste Maximilien Luce lisant La Révolte) – témoignage de ces amitiés artistiques et militantes et de l’importance de l’engagement anarchiste pour de nombreux néo-impressionnistes. Fénéon comme Grave illustrent tous deux cette symbiose.

Jean Grave dessiné par l’illustrateur suisse Theophile Steinlen. Gallica

« Mon cher Grave »

Moins charismatique, visionnaire et éclectique que Fénéon, Grave est un militant anarchiste qui attire la sympathie et l’admiration de nombreux artistes contemporains. « Ma collaboration vous est acquise d’avance », lui promet Hermann Paul, tandis que Camille Pissarro « ne demande pas mieux » que de lui faire des dessins, comme « La Charrue » ; tous l’appellent amicalement « mon cher Grave ».

Grave et Fénéon ont en commun leurs multiples intérêts : Grave est un activiste, auteur de livres de pédagogie reconnus et de romans (moins réussis que les nouvelles en trois lignes de Fénéon cependant). Tous deux sont des hommes de réseaux très connectés, et néanmoins très discrets. Grave est un militant tandis que Fénéon est un critique d’art, collectionneur et auteur, qui s’associe à l’anarchisme pendant sa période « héroïque » (fin des années 1880-début des années 1890), durant laquelle de nombreux artistes et écrivains d’avant-garde s’intéressent à l’anarchisme.

La diffusion de la doctrine de la « propagande par le fait », visant à déclencher la révolution « par la parole, par l’écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite » suscite alors une vague d’attentats d’inspiration anarchiste, comme la bombe de Ravachol en 1892 puis l’assassinat du président Sadi Carnot en 1894. Voilà pourquoi Grave et Fénéon comparaissent côte à côte lors du célèbre Procès des Trente, où ils sont accusés puis acquittés d’Association de Malfaiteurs, au pic de la fièvre anti-anarchiste de l’époque ; une coupure du Figaro d’août 1894 les représentant tous deux au procès figure d’ailleurs à l’Orangerie.

Mais c’est moins le terrorisme que l’art qui lie ces deux figures de passeurs. Une grande exposition a déjà été consacrée à l’art des Temps Nouveaux au Musée d’Orsay, en 1988. Plus récemment, la prestigieuse Duke University, aux États-Unis, a rendu hommage à ces œuvres. Dans les pages des journaux édités par Grave, en couverture de ses livres et brochures, dans les tombolas au profit du journal, on croise entre autres Signac, grand ami de Fénéon et fidèle soutien de Grave, Angrand, Cross, Van Rysselberghe, Willette et Kupka.

Illustration de Kupka dans Les Temps Nouveaux, 24 fevrier 1906. BnF

La collection de lithographies vendue au profit des Temps Nouveaux en 1912 donne un minuscule aperçu d’une œuvre à faire saliver les collectionneurs… et souvent restée invendue à l’époque

Théorie politique de l’art

Les journaux de Grave, de tendance dite « communiste anarchiste », sont dans la ligne du journal Le Révolté (1879-1885), créé à Genève par Pierre Kropotkine et Élisée Reclus pour diffuser leurs théories anarchistes. Mais c’est Grave, leur protégé, qui en fait à partir des années 1880 et contre leur avis, un lieu essentiel pour diffuser et conceptualiser ce qu’on appelle alors « l’art social », c’est-à-dire une théorie politique de l’art.

Les journaux de Grave, souvent arides et dogmatiques, font pendant au Père Peinard (1889-1894) édité par Émile Pouget, célèbre pour son argot, son humour et son association avec les avant-gardes ; Félix Fénéon y contribue d’ailleurs, de même que Maximilien Luce, Lucien Pissarro et Felix Vallotton.

L’apport financier de tous ces artistes à la propagande anarchiste, toujours fauchée, est inestimable. En retour, ils puisent dans l’anarchisme des thèmes et modes de représentation qui vont au-delà de leur contribution à la presse anarchiste. Les conceptions et idéaux anarchistes de Kropotkine, Reclus et de l’anarchiste Charles Malato imprègnent par exemple le chef d’œuvre de Signac, Au Temps d’Harmonie (présent à l’Orangerie), qui célèbre le pouvoir libérateur de la machine, l’union paisible entre l’homme et la nature, le rôle des arts et des loisirs dans la société future… Ainsi existent un vrai dialogue et un échange à la fois amical, philosophique, esthétique et financier entre art et anarchie.

Paul Signac, Au temps d’harmonie, 1893-95. Wikipedia

Certes, il ne faut pas gommer des tensions importantes dans ce dialogue. Tous les progressistes de l’époque sont loin d’être férus d’anarchisme, pour commencer : Grave s’attire les foudres de nombreux auteurs, et surtout d’Émile Zola, en reproduisant sans autorisation leurs œuvres dans le supplément littéraire de La Révolte. Certains artistes se désengagent de l’anarchisme après la propagande par le fait. Parfois, c’est simplement l’indifférence progressive de certains ou la lassitude de travailler gratuitement pour la propagande qui l’emportent.

Artistes et anarchistes s’opposent sur la hiérarchie entre création artistique et utilisation politique. Ainsi, Fénéon définit le néo-impressionnisme par la couleur et le style, sans parler de politique ; Signac, dans les colonnes de La Révolte, insiste sur l’indépendance de l’artiste et refuse de suivre une ligne politique rigide. En 1914, ce même Signac est profondément déçu lorsque Grave renonce brusquement à l’antimilitarisme anarchiste pour soutenir l’effort de guerre, et ne s’en cache pas : « un de mes grands chagrins de ces horribles temps, a été causé par votre évolution au début de la guerre […] Je n’ai pu comprendre que vous admettiez la guerre ».

De la politisation à la marchandisation

En filigrane, l’exposition témoigne enfin de la singulière évolution d’un courant artistique initialement associé à la propagande prolétaire et révolutionnaire anarchiste. Luce, qui s’excusait dans une lettre à Grave de ne pas pouvoir soutenir financièrement le journal car « c’est la dèche, la dèche noire », se vend aujourd’hui fort bien. Le portrait de Fénéon par Signac (qui sert d’affiche à l’exposition), prêté par le MoMA, était déjà à l’affiche d’une autre exposition à Paris il y a deux ans, à la luxueuse Fondation Vuitton. Il est désormais décliné en marque-page, boule à neige et porte-clefs. On peut sans prendre trop de risques supposer que Fénéon comme Grave auraient été quelque peu sceptiques face à cette marchandisation… St-Tropez, qu’affectionnaient tant les Néos proches de Fénéon comme de Grave, qui voyaient dans le sud de la France l’incarnation de l’utopie anarchiste, « le plus beau pays du monde » selon Signac, est devenue ce que l’on sait.

Ainsi vont souvent les avant-gardes, certes. Ces ironies font sourire et, pour les historiens de l’art, appellent recherches. Pour en comprendre pleinement l’histoire et le sens, cependant, il est essentiel de ne pas perdre de vue les origines anarchistes et prolétaires de ces œuvres.

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