Hip Hop Management

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Frédéric Oudéa doit-il démissionner ?

Ken le Survivant.

Quand j’étais gamin, il y avait un dessin animé qui hantait mes fantasmes, que je dégustais le mercredi après-midi et je crois bien que je n’étais pas le seul. Délirant au sens propre, il véhiculait une sorte de magie – peut-être parce qu’il était porteur d’une Scène esthétique au sens de Franck Tannery et Michel Filippi. Ce dessin animé, c’était Ken le Survivant. Avec cette formule, devenue culte : « tu ne le sais pas encore, mais tu es déjà mort… ».

Pour le gamin que j’étais, si ce dessin animé était un vrai moment de bonheur, c’était aussi parce qu’il était porteur d’un espoir. Venu de nulle part, littéralement seul contre tous, Ken était une sorte de Bruce Lee : les ennemis, il les abattait un à un, à la chaîne. Ils étaient dix, cent, mille, et ils ne pouvaient rien y faire : avec un doigt, Ken faisait imploser les cervelles. Et ceci, toujours au nom de la justice, puisqu’il s’agissait de défendre le faible contre le fort, le seul contre la bande, le martyr contre les voyous.

Comme je n’y connais rien en mangas, comme de ce Ken le Survivant j’avoue ne plus avoir qu’un très lointain souvenir – sinon que les dialogues étaient à hurler de rire… –, je préfère m’arrêter sur la formule stratégique de notre super-héros, celle qui lui confère ses super pouvoirs, ce fameux : « Tu ne le sais pas encore, mais tu es déjà mort… ».

Quand l’arrogance finit par imploser

Dans chaque épisode, si ma mémoire est bonne, revenait inlassablement cette dramaturgie : un doigt, posé au milieu du front, annonçait le pire quelques secondes plus tard pour l’adversaire de Ken. En gros, il lui semblait impossible de perdre la tête, et c’était pourtant bel et bien ce qui allait lui arriver.

Ce temps, suspendu, avait quelque chose de fascinant. Le regard de Ken était empli d’une détermination sans faille mêlée d’un sentiment presque troublant d’une condamnation à la fatalité : Ken avait fait ce qu’il avait à faire, il n’allait prendre aucun plaisir à l’agonie d’un adversaire mille fois plus fort que lui, et il ne subsistait donc que cette assurance : l’avenir était déjà écrit. Comme ce rêve que font tous les écoliers (ou étudiants) : au moment du contrôle (du partiel), le stylo avance seul et donne les bonnes réponses.

Évidemment, ce qui donnait toute sa saveur à la scène, c’était le corps figé et le regard médusé de l’adversaire : « Tu penses me vaincre avec un doigt ? Ta cervelle doit être aussi dense que de l’eau… », rétorquait-il (chaque adversaire ayant sa personnalité et son style propre avant l’implosion de son crâne). Et le point commun était toujours celui-ci : l’adversaire, pétri d’arrogance et d’assurance dans sa force invincible, ne pouvait donner crédit à Ken qu’il pourrait être « déjà mort », au surplus avec un simple « doigt » posé au milieu du front. Quelques secondes plus tard, il essayait de fuir en hurlant de douleur, avant d’imploser littéralement.

Stratégie et super-héros

Je ne sais si des travaux de recherche en stratégie se sont sérieusement interrogés sur la mythologie que véhicule le personnage de Ken le Survivant. J’ignore aussi ce que sont les ressorts qui créent cette attraction pour le super-héros, le sauveur, le superman ou l’avenger. Et je ne sais pas non plus pourquoi les enfants ensuite, quand ils enfilent leurs déguisements, font plus que se rêver en Ken, ou Batman mais le deviennent, l’espace de quelques instants.

Ce que je sais en revanche, c’est que cela fonctionne, indéniablement, et qu’il n’y a rien de raisonnable là-dedans puisqu’à l’évidence on ne peut pas voler, on ne roule pas dans des Batmobiles et qu’on ne peut pas faire exploser la tête d’un adversaire avec un doigt.

Super-pouvoirs et contre-pouvoirs

C’est d’ailleurs pour ça que, dans la vraie vie, comme tout un chacun peut être emporté au-delà de lui même par le vertige de ses réussites, ou – ce qui revient au même – être victime d’une sorte d’aveuglement au désastre, on a inventé des choses étonnantes qui permettent de ne pas en arriver à de tels extrêmes (le fameux doigt au milieu du font avec les conséquences que l’on connaît). Ces choses s’appellent des contre-pouvoirs. Leur objectif ? Préserver autant que possible les petits face aux délires des grands… parce que sinon ce ne serait « pas juste ».

En gouvernance d’entreprise, le contre-pouvoir principal porte un nom : le conseil d’administration. C’est lui qui nomme, mais qui peut aussi démissionner un P-DG lorsqu’à l’évidence il a failli à l’exercice de la mission pour laquelle il est rémunéré : certes, se soucier de la richesse des actionnaires, pour la société de capitaux, cotée ; mais aussi être le garant de cette « chose » qui n’existe pas (en droit) mais au développement de laquelle des milliers d’employés agissent tous les jours à en accomplir l’œuvre commune : l’entreprise.

Les conseils de « voisin Totoro »

Évidemment, ce conseil d’administration est composé d’élus. Il a lui aussi des comptes à rendre quant à la façon dont il exerce sa mission. Il est composé de membres clairement et nommément identifiés, avec des durées de mandats. Et parfois il a juste besoin d’une petite pichenette – au milieu du front ? – pour trouver ce tout petit supplément d’âme qui se situe à l’antécédence d’une indépendance non pas espérée mais bien réelle : le courage, comme l’explique Claude Bébéar.

Claude Bébéar, cette sorte peut-être moins de « Ken le Survivant » que de cher « voisin Totoro » d’un capitalisme français qui en manque souvent cruellement. Puisqu’il reste dans mon esprit de jeune chercheur comme celui qui aura été à l’origine d’une sacrée jurisprudence stratégique : un doigt, posé au début de l’été, sur le front de Jean-Marie Messier. Lequel peinait visiblement lui aussi, à l’époque, à reconnaître que cela faisait longtemps qu’il était déjà trop tard pour espérer continuer.

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