Paroles de livres

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Heliopolis, mon amour

Frédéric Ciriez. ©David Kerhervé

Lorsque vous aurez lu Je suis capable de tout, le dernier opus de Frédéric Ciriez, vous ne considérerez jamais plus la lecture sur une plage de sable fin, l’été, de la même manière… L’huile solaire, les drinks, les ice creams, la mer et le sable fin sont bien là et font partie du décor qu’on devine être celui de l’île du Levant, Heliopolis, repaire de naturistes décontractés. Une femme divorcée, spécialiste des éoliennes comme Don Quichotte des moulins à vent, et son adolescente de fille, lisent sur la plage, chacune isolée dans son monde : la première un manuel de coaching mental à même de lui redonner confiance en une love story encore possible, la seconde un « yaoi », ces mangas aussi appelés « boys’ love », contant des histoires sentimentales entre des hommes, à forte charge sexuelle et destinées à un public exclusivement féminin.

Frédéric Ciriez, collections Verticales, Gallimard.

Dans ce roman très construit en forme de diptyque où tout semble placé sous le signe du deux (du couple, du duo, du face-à-face, mais aussi du devant-derrière, de la médaille et de son revers), on rit beaucoup. Par exemple, lorsque Frédéric Ciriez radicalise le coaching, le comble de ce dernier ou de son aberration étant de risquer « un fatal coaching » avec la Mort elle-même, sous les traits d’une vamp tout droit sortie d’un thriller de série B qui donne lieu à une scène désopilante…

De quoi se convaincre qu’avec des écrivains comme Frédéric Ciriez (renouant ici avec la veine hilarante de son premier roman, Des Néons sous la mer), il est possible à la littérature actuelle d’être foncièrement drôle. Drôle et non moins dérangeante.

Reines et rois nus…

Car l’Éden que constitue cette île où des Adams et des Èves, nus comme des vers, cherchent le paradis dans un « see, sex and sun » dénaturé où les serpents et les voyeurs pervers ne sont pas oubliés, et où le fruit défendu est pour cause l’arbouse méditerranéenne dont l’étymologie dit qu’on n’en mange qu’une fois, cet Éden est aussi notre monde en petit : solitude de nos univers ultrabranchés et connectés, narcissisme corporel d’estivants incultes, besoin d’être coaché et addiction au sexe qui trahissent « l’ère du vide » qui est la nôtre, rêves de grand amour dignes des magazines féminins qui pour vendre du cosmétique ou du vent, ressassent aux femmes comme des coachs qu’elles le valent bien…

La nudité est aussi une mise à nu qui – c’est la marque de fabrique de l’auteur – donne à voir avec bienveillance, mais sans complaisance aussi, la pauvreté de nos vies. Et bien mieux qu’un Houellebecq qui aurait pontifié dans de grands développements cyniques et misogynes sur nos soumissions modernes, Frédéric Ciriez place çà et là, aux détours des phrases, des indices et des détails d’un monde qui ne peut être que le nôtre, de Daech aux missiles, des concours de beauté aux menus végétariens pour des corps glorieux à condition d’être sans graisse ni poils.

« La lecture, une porte ouverte sur un monde enchanté » ? (Mauriac)

Si le coaching que lit Julie en quête d’un « Jules » est bien cet approfondissement des compétences et l’amélioration de ses performances, mais écrit par un dangereux psychopathe sans qu’elle ne semble s’en douter le moins du monde, c’est au domaine du sexe qu’elle va en appliquer les préceptes. Giacomo, Casanova de pacotille aux six doigts de pied rencontré sur un site de rencontres, sera son « boy love » ou son sex toy, pour elle, la naïve érotomane, et l’on devine déjà, par le jeu des symétries entre les deux parties du livre, l’intrication complexe et subtile des espaces de fiction dans la fiction, et la platitude cultivée des discours, que « l’humour du désastre » (expression de Volodine) va bientôt triompher…

Mais derrière tout cela, c’est bel et bien la lecture contemporaine que Frédéric Ciriez met en abîme et interroge, et dont il pointe les réalités : lecture « mode d’emploi » pour lectrices névrosées et Bovarys postmodernes aux rêves navrants de Prince Charmant, lecture mainstream de jeunes lectrices, amazones du sexe gérant en s’amusant leurs conquêtes sexuelles, plus libres en cela que leurs mères, et pouvant se rêver « mangacritik », l’une et l’autre sont les symptômes d’un désarroi contemporain que Frédéric Ciriez réussit comme nul autre à pointer, tout comme la vanité des livres à nous sauver de nous-mêmes. Les lettres à demi effacées du nom de l’auteur sur une pierre tombale – « F-E-ERIC C-RIEZ », écrire ou aimer, ne serait-ce finalement que rêver ? – sur laquelle urine son personnage, comme le livre ensablé des dernières lignes du texte, bien loin de la métaphore du livre infini de Borges, en sont comme les emblèmes terribles et dérisoires.