Il y a 63 ans, les sciences informatiques naissaient en Europe

La Pascaline : une des premières machines à calculer, ancêtre de nos ordinateurs. Wikipedia

Il y a 63 ans naissaient les sciences informatiques en Europe continentale.

Cette naissance a été largement analysée par des travaux comme ceux de Pierre Mounier-Kuhn. Ce dernier dresse un constat sans appel : « La France est le seul pays industrialisé où la recherche publique n’a pas réussi à construire d’ordinateurs dans la période pionnière (1945-1970) ». Difficile de comprendre néanmoins comment ce raz-de-marée à venir dont les conséquences quelques dizaines d’années plus tard sont le cloud, le big data et les blockchains, était perçu par des observateurs indépendants.

C’est du monde anglo-saxon que déferlent les vagues de changement technologique et elles ne vont pas se diriger en direction de la France. Ainsi, dans la revue des questions scientifiques Russo, épistémologue, assiste à la naissance de la cybernétique en Europe continentale et rapporte ses premières impressions. Le Congrès international de cybernétique de Namur en juin 1956 et ses observateurs fournissent une perspective intéressante, dans un contexte de défiance et de scepticisme.

Lors de ce colloque organisé à Namur se relaient des spécialistes de l’informatique naissante. L’informatique est largement diffusée aux États-Unis, suite aux travaux de Von Neumann et de Turing, relayé en France par Couffignal, qu’en est-il des scientifiques indépendants de l’époque ?

Un mouvement sans précédent dans l’histoire des sciences

La constitution d’une puissance de calcul est en enjeu lié à la constitution des états, mentionnons ici quelques innovations qui jalonnent l’histoire de ces derniers ; probablement en 500 av. J.-C. en Orient marque l’invention du boulier, puis en 1623, la première machine à calculer comportant des composants mécaniques et construite par Schickard pour venir en aide à l’astronome Kepler. Il se heurte aux autorités religieuses de l’époque qui détruisent l’unique exemplaire de la machine.

En 1884, le recensement démographique de la population américaine impose de traiter les informations grâce à des machines disposant de compteurs. Hollerith remporte le marché grâce à un système comportant des cartes perforées. Il crée la Tabulating Machine Company (qui deviendra IBM).

La machine à compilation était une machine électromécanique conçue pour aider à résumer l’information stockée sur des cartes perforées. Inventé par Herman Hollerith. Wikipedia

Peu après en 1948, les Américains Bardeen, Shockley et Brattain, chercheurs des laboratoires Bell inventent les transistors, basés sur de matériaux semi-conducteurs, qui vont se substituer aux tubes. Les circuits intégrés, constitués de plusieurs transistors suivront en 1958 pour aboutir à partir de 1969 aux microprocesseurs composés de plusieurs milliers à plusieurs centaines de millions de transistors sur une même puce de silicium.

Pour ce qui a trait aux langages, les progrès sont fulgurants, le COBOL, COmmon Business Oriented Language, est défini en 1959 pour les applications de gestion de l’administration américaine. Dans les années 1980, le langage SQL d’interrogation des bases de données relationnelles, développé à partir des travaux d’E. Codd s’impose. Il précède la naissance de l’informatique de gestion. En 1994, T. Berners-Lee est considéré comme l’inventeur du langage HTML en 1992 permettant l’émergence du World Wide Web communément appelé Internet.

Et en France ?

Connu dans des champs aussi éloignés que la philosophie, les mathématiques ou encore le journalisme, on sait moins que Blaise Pascal fut également l’inventeur d’une des premières machines à calculer mécanique, la pascaline en 1642 à l’âge de 19 ans. Elle est une réponse aux besoins de calculs générés par les nouvelles fonctions de son père chargé de recouvrer l’impôt pour l’administration fiscale de l’époque.

Blaise Pascal.

Couffignal organise un colloque au CNRS portant sur les machines à calculer et à penser en 1951. Le colloque rassemble de nombreux spécialistes dont Wiener. Pourtant, aucun calculateur français ne verra le jour à la suite de cette manifestation.

Russo ne peut cacher son émerveillement devant la naissance d’une nouvelle science.

« Après les séances consacrées à un échange de vue sur la conception d’ensemble de la cybernétique, le congrès, divisé en quatre sections, est entré dans des études spécialisées : questions philosophiques, automatisme, machines à calculer, biologie. Signalons quelques thèmes parmi les plus intéressants : traduction mécanique des langages (B. Bernard, IBM), théorie abstraite des machines (J. Riguet), mathématiques et information (P. Braffort), information et statistique linguistique (V. Belevitch) ».

Une perplexité quant à l’objet, la définition et la délimitation

L’auteur évoque des temps nouveaux :

« Ce congrès a manifesté, au-delà des cloisonnements entre disciplines et types de recherche, un désir profond de compréhension entre chercheurs de domaines très divers. Dans une atmosphère d’euphorie quasi messianique on a vu à Namur le philosophe et l’ingénieur s’entretenir cordialement et sembler se comprendre mutuellement, le biologiste et le mécanicien, soucieux d’échanger des points de vue, l’économiste ou le sociologue s’instruire auprès du logicien et du mathématicien. N’y a-t-il pas là l’indice de l’avènement de temps nouveaux ? Tel est, plus que les exposés techniques, cependant si intéressants, le bénéfice majeur de ces journées.

Russo concède :

« Si, comme l’ont montré d’ailleurs les discussions du congrès, la cybernétique ne peut encore recevoir de définition satisfaisante, il reste que, plus ou moins explicitement, physiciens, biologistes, mécaniciens, électroniciens, documentalistes, mathématiciens, logiciens, philosophes, linguistes, organisateurs, économistes et bien d’autres encore, sentent qu’en dépit de la spécificité de leurs recherches propres, un quelque chose de commun les unit, un élargisse ment de perspective s’impose, qui doit permettre une meilleure intelligence de la discipline où ils œuvrent. Ce quelque chose de commun, c’est ce que, faute d’un meilleur terme, l’on s’accorde assez largement à désigner du nom de cybernétique. »

Russo offre une définition plus que séduisante. « Nous avons, quant à nous, proposé de définir la cybernétique comme la technique de l’information captée, transmise, stockée, et enfin élaborée c’est-à-dire soumise au calcul ». Cette définition peut intéresser des disciplines théoriques et appliquées comme le contrôle de gestion.

Territoires, réseaux de pouvoir et architecture des savoirs

Le texte de Russo oppose les structures de pouvoir aux producteurs de savoirs. Le constat est particulièrement sévère : « les institutions en France ne sont pas représentatives des savoirs scientifiques mais des réseaux de pouvoir en place, dont certains sont déconnectés du travail de recherche ».

Selon Russo, à qui s’oppose les vrais scientifiques ? À l’Académie des sciences qu’il nomme explicitement. Il écrit : « Les gens sérieux se risqueront-ils en un genre si nouveau de réunion ? Et, si l’on avait connu la décision que devait prendre un mois plus tard l’Académie des Sciences de Paris de ne pas employer le terme cybernétique au sens général où le prenaient les organisateurs du congrès, pour le limiter à la qualification de l’étude des systèmes asservis, afin d’éviter des rapprochements, jugés peu scientifiques, entre disciplines distinctes, n’aurait-on pas eu des raisons supplémentaires d’être sceptiques devant un tel projet ? »

Mais, les révolutions scientifiques n’ont que faire des structures et des rouages, Russo souligne le décalage entre la puissance de la révolution en marché et le fait qu’elle survienne dans des territoires délaissés par les élites, « La charmante et si accueillante ville de Namur ». « Purs amateurs, rêveurs ? Non point. Mais, grâce à une sélection dont on ne saurait trop féliciter les organisateurs du congrès, à de très rares exceptions près, tous les participants étaient valablement qualifiés en une discipline : technique, scientifique ou philosophique. »

À noter qu’à quelques centaines de kilomètres se structure en France un laboratoire de recherche en informatique de premier plan, le Loria dans ce qui deviendra l’université de Lorraine, loin, très loin, du microcosme parisien et du système.