Iran, un effondrement économique amorcé bien avant les sanctions américaines

Les gouvernements successifs ont toujours ignoré les avertissements des économistes. Anton Watman / Shutterstock

Il n’est pas possible de comprendre l’impact des sanctions américaines sur l’économie de la République islamique d’Iran (RII) sans tenir compte de son contexte politique et des évènements de ces dernières années. En mai 2018, le président américain Donald Trump se retire unilatéralement du Plan d’action global commun (PAGC, Joint Comprehensive Plan of Action – JCPA – en anglais), l’accord nucléaire signé en 2015 entre le régime islamique et les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU plus l’Allemagne, pour lancer une campagne de « pression maximale » sur la RII en vue de renégocier un accord.

Le 5 novembre, les États-Unis infligent de nouvelles sanctions à la RII, annoncées quelques jours plus tôt sur le fil Twitter de Donald Trump par une photo pastiche de la série « Game of Thrones » ( !). Le Trésor public vise plus de 700 personnes, entités, avions et navires iraniens ou liés à l’Iran. Cette mesure porte à plus de 900 le nombre de cibles liées à la RII sanctionnées par l’administration Trump en moins de deux ans. Parmi elles figurent 50 banques et filiales iraniennes, plus de 200 personnes et navires, la compagnie aérienne publique iranienne Iran Air et plus de 65 de ses avions. Les sanctions américaines gèlent tous les avoirs que les personnes visées possèdent dans les juridictions américaines. Ils interdisent aux citoyens américains de faire affaire avec eux et pénalisent les firmes non américaines, dont des françaises, qui traitent avec des entreprises et des fonctionnaires iraniens sanctionnés.

En mai 2019, des sanctions encore plus sévères sont imposées. Depuis lors, les exportations de pétrole sont passées de 2,5 millions de barils par jour sur une production de plus de 3,8 millions avant les sanctions, à environ 300 000 en juin 2019. En outre, la RII ne peut pas rapatrier les devises fortes qu’elle tire des ventes de pétrole dans le commerce international. La sanction n’est pas seulement liée au dollar mais à toutes les transactions interbancaires internationales en devises.

Ce niveau d’exportation et de recettes pétrolières ne peut pas satisfaire le gouvernement islamique dans la conduite de ses opérations quotidiennes. Les ventes de pétrole représentent environ 80 % de tous les revenus de l’État en Iran. Avec un déficit budgétaire, l’administration du président Hassan Rohani ne peut financer les nombreuses entreprises et institutions publiques qui représentent au moins plus de 60 % des dépenses budgétaires de l’État et le poids prédominant de l’activité économique du pays. Pour y parer, le régime islamique vend des dollars provenant des revenus pétroliers à un taux beaucoup plus élevé que le taux officiel affecté à l’importation des produits essentiels pour couvrir ses dépenses d’exploitation intérieure. En l’absence de transparence, les diverses évaluations estiment les réserves de devises étrangères de l’Iran entre 25 et 100 milliards de dollars.

Le pétrole pénalisé, mais pas que…

Le pétrole n’est pas le seul produit interdit à l’exportation. Depuis mai 2019, les sanctions américaines visent principalement les industries sidérurgiques et pétrochimiques, ainsi que la force militaire d’élite du régime islamique en tant qu’organisation terroriste étrangère. La RII perd cependant plus de revenus d’exportation, et lutte pour financer les importations de produits essentiels. Les sanctions entravent également des investissements indispensables dans le pays.

Les sanctions américaines sont plus sévères que le régime islamique ne l’avait prévu. L’économie iranienne se contracte en 2019 pour la deuxième année consécutive. Selon les estimations de la Banque mondiale, la croissance économique de l’Iran devrait ralentir encore davantage au cours des prochains mois.

Évolutions et prévisions de la croissance iranienne. Banque mondiale (2019).

De nombreux secteurs économiques en souffrent. Le marché du logement et de la construction, deuxième activité du secteur industriel après le pétrole et avant l’automobile, a enregistré une baisse des ventes. Le système bancaire est en ruines. Les banques insolvables et le gouvernement empruntent de l’argent à la banque centrale pour aider les entreprises en faillite à payer les travailleurs et éviter les protestations. La Banque centrale inonde l’économie de liquidités. Dans ce contexte, peu de mesures sont prises pour s’attaquer aux problèmes de blanchiment d’argent signalés par les organismes de surveillance internationaux au sein du Groupe d’action financière internationale sur le blanchiment de capitaux.

Chômage, inflation, misère

La récession entraîne le chômage. L’emploi se détériore même pour les personnes instruites. Un tiers des hommes et la moitié des femmes de moins de 30 ans titulaires d’un diplôme universitaire sont au chômage. 44 % des chômeurs ont un diplôme universitaire. 20 000 personnes commencent un programme de doctorat chaque année, pour seulement 4 000 à 5 000 emplois disponibles.

L’inflation approche les 40 %. Les prix de nombreux produits alimentaires doublent ou triplent, et de nombreux médicaments sont en pénurie. Jusqu’à présent, les responsables iraniens envisageraient des mesures pour fournir des produits de base tels que le pain, le riz, le sucre et la viande aux couches à faible revenu de la société. Cela a pu être utile autrefois, mais n’a pas moins attisé la corruption et la mauvaise gestion. Deux indices officiels des prix à la consommation iraniens, ceux du Centre de statistiques et de la Banque centrale, estiment respectivement à 5,4 % et 6,1 % le taux d’inflation en septembre 2018, soit une inflation de 88 % et de 103 % pour l’ensemble de l’année. Le taux d’inflation a grimpé à 37,6 % au premier trimestre de l’année civile iranienne, qui débutait le 21 mars 2019.

Avec l’inflation, la parité de la monnaie nationale, le rial, se détériore également. Fin septembre 2018, les pressions de l’État sur les traders ont eu tendance à arrêter par la force la chute du taux de change. Le régime a arrêté de nombreux traders, et condamné à mort au moins deux fournisseurs d’or et de devises. Le taux s’est artificiellement stabilisé pendant un certain temps, mais s’est finalement établi à environ 120-140 000 rials pour un dollar américain, soit trois fois son taux, au moment du Nouvel an iranien.

Évolutions et prévisions de la croissance iranienne. Banque mondiale à partir des statistiques et de la Banque centrale iranienne (2019).

Le gouvernement continue de soutenir le rial au lieu de s’attaquer aux autres problèmes. La récession a toutefois réduit la demande de devises étrangères depuis l’entrée en vigueur des sanctions. Les taux de change fixes controversés drainent les finances publiques et enrichissent les élites corrompues. La Banque centrale a annoncé le 20 octobre l’octroi de 9,5 milliards de dollars à un taux officiel de 42 000 rials par dollar pour les biens essentiels. Toutefois, de nombreuses données indiquent que bon nombre de ces produits sont vendus à des prix qui font écho au taux du marché libre, c’est-à-dire environ 12 à 14 000 rials par dollar. À ces problèmes s’ajoute le fait que l’économie souterraine se développe également au détriment du bien-être intérieur.

La combinaison du chômage et de l’inflation fait s’envoler « l’indice de misère », mesure informelle de l’état d’une économie générée en additionnant le taux d’inflation et le taux de chômage, qui a atteint 39 % l’hiver dernier, alors qu’un an auparavant, selon le dernier rapport du Centre statistique de l’Iran (CSI), il était de 19,4 %. Les économistes indépendants font des estimations beaucoup plus élevées du chômage et de l’inflation. Les faibles statistiques officielles en Iran considèrent une heure de travail hebdomadaire comme un emploi. Le revenu mensuel de millions de travailleurs est maintenant d’environ 100 dollars, ce qui est bien inférieur aux estimations du seuil de pauvreté du pays. En 2018, la valeur de la monnaie iranienne a diminué de deux tiers.

La politique économique en cause

Tout espoir que les pays européens qui soutiennent le PAGC puissent contrebalancer, ne serait-ce que partiellement, les sanctions américaines s’est dissipé. Ces pays offrent un nouveau véhicule spécifique du système de paiement européen alternatif à celui basé sur le dollar, appelé Instex. Cependant, aucun de ces pays ne peut obliger ses banques et ses entreprises à faire du business avec l’Iran. Même s’ils le pouvaient, ils n’ont aucun intérêt à se placer dans la ligne de mire du département du Trésor américain. Les entreprises et institutions financières européennes se sont empressées de se désengager de leurs incursions post-PAGC sur le marché iranien. Pour l’instant, l’Instex se concentre sur la fourniture de nourriture, de médicaments et de matériel médical à l’Iran. Mais encore une fois, ces produits ne sont pas par définition soumis aux sanctions.

Comme le révèle ce qui précède, l’impact de la « pression maximale » américaine sur l’économie de la RII est considérable. Cependant, l’amère réalité est que ces sanctions ne sont pas à l’origine des difficultés économiques en Iran. Elles les ont aggravées. Le véritable générateur de difficultés économiques est le régime islamique et sa politique de recherche de rentes, qui avait déjà causé de graves problèmes avant l’application des sanctions.

Les ventes de pétrole représentent environ 80 % de tous les revenus de l’État en Iran. Travelmania/Shutterstock

La politique révolutionnaire de nationalisations et d’expropriations massives menée par le régime islamique depuis sa création en 1979 a considérablement étouffé les entreprises industrielles à croissance rapide qui avaient contribué au développement de l’économie nationale pendant les décennies 1960 et 1970. Les sociétés expropriées, confiées à des militaires, des religieux et des locataires affiliés, ont progressivement disparu.

En 1977, l’année « normale » précédant celle du début des troubles en 1978 et la révolution en 1979, l’Iran était la 18e économie mondiale, devant la Turquie, 20e, ou encore la Corée du Sud, 28e. En 2018, l’Iran se classait au 28e rang, la Turquie au 19e et la Corée au 12e. En 1977, le volume de l’économie iranienne était supérieur de 26 % à celle de la Turquie, et de 65 % à celle de la Corée. En 2017, le PIB nominal de l’Iran était 2,4 et 7,2 fois inférieur à celui de la Turquie et de la Corée. En 1980, première année du régime islamique, le PIB nominal par habitant de l’Iran (2 374 dollars) était encore supérieur à celui de la Turquie (2 169 dollars) et de la Corée (1 711 dollars). En 2018, il était bien plus faible : 4 838 dollars en Iran, contre 11 125 en Turquie et 32 774 en Corée.

Le poids des pasdarans

L’indice de liberté économique de la RII est de 51,1, ce qui fait de son économie la 155e sur la liste des pays du monde selon l’indice 2019. L’Iran occupe le 13e rang parmi 14 pays de la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, et son score global est inférieur à la moyenne régionale et mondiale.

De puissants groupes d’intérêts principalement liés aux pasdarans, la garde révolutionnaire formée après la révolution islamique de 1979, et les institutions religieuses, s’opposent à la poursuite de la libéralisation économique et au réengagement dans l’économie mondiale. Le penchant des Gardiens de la révolution islamique pour la construction de barrages – 600 au cours des 30 dernières années, contre 14 au cours des 20 dernières années du Shah – enrichit considérablement leurs partisans, mais cause malheureusement des problèmes environnementaux tels que le détournement d’eau vers des projets agricoles inefficaces et l’exposition de cette source rare au soleil ardent d’un pays très chaud.

Indice de liberté de l’Iran en 2019. Heritage.org

En réponse aux protestations de nombreux militants écologistes, les forces armées des pasdarans du régime procèdent à des arrestations et des persécutions. Cependant, le président Hassan Rohani et son administration restent conciliants envers ces forces, car malgré des différends tactiques, elles sont toutes parties prenantes du même régime et le soutiennent. Tout ce que Rohani demande aux pasdarans, c’est d’être plus tolérants envers son gouvernement et ses politiques, du moins jusqu’en 2021.

Les importations diminuent et les exportations hors pétrole ont augmenté de 13,7 milliards de dollars d’avril à septembre 2018, contre 11,1 milliards un an auparavant. Toutefois, dans les statistiques nationales islamiques, les exportations de produits élaborés à base de pétrole sont considérées comme celles de produits non pétroliers.

Mi-octobre 2018, plus d’une trentaine d’économistes ont rencontré le président Hassan Rohani pour lui faire part de leurs préoccupations concernant les décisions politiques « à court terme » du gouvernement, et la qualité douteuse des membres de son équipe économique. Ce n’était pas le premier avertissement que les économistes iraniens adressaient aux gouvernements islamiques. Hassan Rohani a réagi comme les gouvernements précédents, en les ignorant.

Affrontement inéluctable ?

Ce qui est évident, c’est que la vie devient de plus en plus dure pour les Iraniens qui blâment dorénavant leur gouvernement pour les difficultés économiques. L’un des slogans majeurs des manifestations est bien : « L’ennemi n’est pas l’Amérique, notre ennemi est juste ici ». Compte tenu des positions, il est difficile de voir comment les parties peuvent sortir de l’escalade des tensions.

L’administration Trump ne semble pas disposée à réduire les sanctions et espère qu’elles ramèneront l’Iran à la table des négociations. Le 21 mai, le secrétaire d’État Mike Pompeo a présenté une liste de 12 demandes qui doivent être satisfaites pour que les sanctions soient levées. Entre autres, le régime islamique doit mettre fin à son programme de missiles, cesser de soutenir les groupes terroristes du Moyen-Orient, notamment le Hezbollah, le Hamas et le Djihad islamique palestinien, retirer toutes les troupes sous son commandement en Syrie et démobiliser les milices chiites en Irak.

Liste des demandes américaines à l’Iran formulées le 21 mai dernier. Iran.liveuamap.com

Le régime islamique ne s’y accommode pas et prend une décision délibérée et risquée pour démontrer aux États-Unis qu’il peut leur infliger des coûts importants s’ils suivent une stratégie qui ne comprend que des bâtons et pas de carottes. En voici quelques exemples :

En février 2019, la RII annonce le « test réussi » d’un nouveau missile de croisière, Hoveizeh, d’une portée de plus de 1 350 km. Plus tard, le régime islamique est accusé d’avoir attaqué plusieurs pétroliers internationaux à l’intérieur ou à proximité du détroit d’Ormuz, le plus important corridor énergétique du monde, certaines infrastructures de pipelines en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis en juin 2019, et d’avoir abattu un drone militaire américain.

Aujourd’hui, la RII s’éloigne des limites qui lui sont imposées dans le cadre de l’accord nucléaire en dépassant le stock des 300 kg d’uranium faiblement enrichi qu’il peut avoir en sa possession et en enrichissant plus que les 3,67 % autorisés aux termes de l’accord. Le régime islamique précise, du moins publiquement, qu’il ne renouvelle aucune négociation avec les États-Unis à moins que ces derniers n’assouplissent considérablement les sanctions. La médiation entre les belligérants échoue à son tour. Le premier ministre japonais puis l’envoyé du président de la République française ont quitté Téhéran les mains vides. Il faut dire que la médiation n’a pas été facilitée par le président Donald Trump qui, en parallèle, menaçait de nouvelles sanctions sur Twitter…

Y a-t-il alors un moyen de sortir de ce bourbier ? Deux scénarios sortent du lot :

Beaucoup pensent qu’un compromis est encore possible entre une Amérique qui accepterait de rétablir les dérogations pour certains pays afin d’acheter du pétrole iranien, et un régime islamique qui respecterait à nouveau l’accord nucléaire et promettrait en coulisse des ajouts au PAGC.

Un scénario moins probable, mais émergent, serait un changement radical en Iran, soit à l’extérieur soit à l’intérieur de l’establishment, pour remplacer le régime idéologique par un État pragmatique et démocratique.