Isolement, mépris de soi, intérêts pour des réseaux extrêmes : les signes complexes de la radicalisation

Graffiti, Shoreditch, Londres, intitulé « Haine » de Ben Slow sur Hanbury Street, 2013. MsSaraKelly/Wikimedia, CC BY-NC-ND

Benndorf, 2 100 habitants un village allemand avec ses pavillons aux façades rénovés et jardins entretenus où se condense des panneaux solaires et commerce de proximité. À 880 kilomètres de là, Gonesse et ses résidences sociales bordées d’espaces verts, environ 26 000 habitants, une commune française située dans le Val-d’Oise dans l’arrondissement de Sarcelles.

Dans ces deux lieux respectifs vivait Stéphane Balliet l’auteur de l’attentat de Halle en Allemagne qui fit deux morts et deux blessés et Mickael Harpon, responsable de la tuerie au sein de la préfecture de Paris dont le bilan fut de cinq morts. La « traque » aux signaux de radicalisation semble être désormais lancée. Le 20 octobre, les services de police auraient déclaré ainsi 17 signalements pour « radicalisation ».

Pourtant, ce faisant, les pouvoirs publics semblent oublier une nouvelle fois les sempiternelles questions difficilement solubles par des explications liées uniquement à des signaux rationalistes.

Prendre en compte le cheminement biographique des personnes

Il semble ainsi important de prendre en compte le cheminement biographique de sujets se projetant à commettre des violences extrémistes. En d’autres termes il s’agit de considérer l’ensemble du parcours et des choix qui ont pu conduire à de tels actes, un tout disparate, composé de ressorts psychosociaux, politiques, religieux, économiques, idéologiques, territoriaux.

Ces éléments de compréhension nous semblent cruciaux pour mieux établir des stratégies politiques de prévention de la violence.

La volonté de compréhension de passage à l’acte violent nécessite de porter une attention aux formes marginales des intérêts que peuvent porter des sujets dits « radicalisés » envers des idéologies extrémistes.

En effet l’appréhension de certaines lignes vitales existentielles de sujets extrémistes peut laisser subodorer des motifs de compréhension de possibles passages à l’acte brutaux. Si en aucun cas on ne peut parler de profil type, il est possible d’observer des traits de similitudes conditionnelles dans les processus d’endoctrinement.

Balliet et Harpon, l’espoir de la reconnaissance

Stéphane Balliet fut un enfant unique ayant abandonné précocement ses études et enfermé la plupart du temps dans l’appartement de sa mère. Quasiment inconnu des jeunes de son âge de son quartier, il effectuait de temps à autre un jogging la tête baissée. Son père le voyait de manière occasionnelle, il le décrivait comme quelqu’un de solitaire :

« Il n’était ni en paix avec lui-même ni avec le monde, il blâmait toujours les autres. Nous nous disputions encore et encore, mon opinion ne comptait pas. Je n’arrivais plus à l’atteindre. »

Durant la scène du crime filmé en direct, ce dernier s’invectiva à plusieurs reprises ; « T’es un looser incompétent ! » « Je suis ici, et puis je meurs, le looser que je suis ».

Des voitures de police stationnées le 10 octobre 2019 devant le domicile de Stephan Balliet, à Benndorf, en Allemagne de l’Est, auteur d’un attentat devant la synagogue de Halle. Axel Schmidt/AFP

Mickael Harpon souffrait de problèmes d’audition, un handicap issu d’une méningite infantile. Ce père de deux enfants en bas âge originaires des Antilles s’était converti à la religion musulmane.

Bien qu’inséré socialement, ce spécialiste de la maintenance informatique était décrit par certains de ses collègues comme une personne inhibée, à l’image d’un « geek ». Selon plusieurs témoignages, il souffrait d’un manque de reconnaissance dût entre autres à un désir de promotion non pris en compte depuis plusieurs années et aurait également été victimes de railleries récurrentes de par certains de ses collègues. À ce jour il n’existe pas de serment d’allégeance de sa part à Daech, ni revendications du mouvement.

Cependant, les quelques éléments biographiques diffusés par les médias permettent de mettre en perspective certains ressorts psychosociaux. On retrouve chez les deux hommes une compensation de leur désaffiliation relationnelle c’est-à-dire un processus fait de ruptures de liens sociaux et d’appartenance par une surrafiliation à des réseaux extrémistes au sens, d’un investissement total au niveau des relations et attaches (physique, moral, émotionnel, spirituel…).

Pour l’auteur allemand présumé de l’attaque contre la synagogue cela se retrouve dans un « manifeste » publié sur Internet et dans lequel il exprime ses opinions antisémites. Pour Harpon, l’affiliation à une vision radicale de l’islam et l’apologie du terrorisme est mise en avant à travers des déclarations prisant l’attentat commis contre Charlie Hebdo en 2015 ou les 33 SMS envoyés à son épouse avant l’attaque tous à connotation exclusivement religieuse.

Dispositif de sécurité autour de la préfecture de Paris, le 3 octobre 2019. Geoffroy Van Der Hasselt/AFP

Des environnements socialement marqués

Au niveau des ressorts sociaux et territoriaux, les deux hommes ont pour traits communs d’habiter dans des lieux marqués par des conditions économique et sociale précaires. En effet derrière les façades proprettes de Benndorf, cette ville issue de l’ex-RDA est confronté à un taux de pauvreté et un chômage endémique depuis plusieurs années performant l’implantation d’un réseau local d’extrême droite puissante (AfD) comme l’exprime le maire :

« Les inégalités ont explosé ici : dans le village, on compte 11 % de chômeurs (le double de la moyenne nationale), auxquels s’ajoutent 13 % de gens survivants grâce aux minima sociaux. Le reste, ce sont principalement des retraités. Les jeunes n’ont aucune perspective ! […] La fermeture de la mine de charbon en 1990 a mis “38 000 personnes au chômage” dans le coin et “beaucoup ne s’en sont pas remis” […] “ Et si vous avez des personnes perdues, sans repères, le chemin vers ces + saletés d’idées brunes + est court et peut pour certains constituer une échappatoire” ».

Quant à Gonesse le taux de pauvreté s’élève à 24 % soit environ dix points de plus que le taux de pauvreté en France (13,9 %). En 2016, le taux de chômage chez les 15 à 64 ans y était de 17,3 %. Bien entendu Mickael Harpon n’était pas en situation d’inactivité salariale. Cependant, les derniers éléments de l’enquête mettent en perspective l’implantation d’un imam dans la mosquée locale qui était fiché S depuis 2015 pour son « fondamentalisme religieux ». Bien souvent les réseaux extrémistes « surfent » sur les braises de la misère relationnelle concomitante aux questions économiques et sociales.

Des « moments traumatiques » déterminants

Mickael Harpon était un féru d’informatique quant à Stéphan Ballier il passait la plus grande partie de son temps derrière un ordinateur « étant toujours en ligne » selon son père.

Dans la situation de ces deux hommes, on retrouve la problématique de l’incommunicabilité physique et émotionnelle compensée par la fusion notamment numérique avec des « communautés chaudes » de réseaux extrémistes. Conjugué à un désir d’idéel d’ordre incorporé par les deux hommes en relation avec d’autres attentats terroristes, le cocktail du passage à l’acte extrême s’embrasa.

Comme j’ai pu le constater dans plusieurs situations de « radicalisation avérée » étudiées dans le cadre d’une collaboration avec le programme expérimental de désengagement RIVE, mis en place début 2017 par le gouvernement jusqu’au mois d’octobre 2018.

Ces rencontres et d’autres, issues d’un travail d’enquête sur des terrains multi-situés, feront l’objet d’un ouvrage portant sur la possibilité ou non de travailler au désengagement des violences extrémistes à partir de la compréhension et la prise en compte du cheminement biographique de sujets qualifiés de radicalisés (notamment sortant d’incarcération).

C’est ainsi que j’ai pu identifié d’autres caractéristiques récurrentes à mettre en perspective. Par exemple celle relative à la disponibilité temporelle, tel ce jeune homme qui indiquait : « j’avais le temps de consulter des vidéos islamiques » ou cette adolescente qui expliquait : « n’ayant rien à faire je désirais vivre une expérience de vie… ».

Dans d’autres situations, on repère des « moments traumatiques » vécus par les sujets performant à un moment donné leurs désirs d’intégrer un groupe à l’idéologie « totale » : violences familiales, sentiment de honte lié à des traumatismes scolaires… Certains expriment alors leur désir de se détacher émotionnellement du monde physique, de « retrouver une famille. Tu fais ça et pas ça ! » d’avoir un « besoin d’exister, de s’exprimer et/ou de se réaliser ».

Des vies en ébullition

Les sentiments d’injustice ressentie accumulée, adossée à des situations d’humiliation vécues « bouillonnent » chez les sujets. Ces derniers développent pour certains un sentiment de « rage » pouvant les conduire à un désir de vengeance justifié par un recouvrement identitaire extrémiste.

Ainsi dans une situation, une psychiatre compara le séjour en Syrie de 18 mois d’un jeune homme avec les aspects mythiques du voyage d’Ulysse, soulevant plusieurs thématiques : l’exil comme rite de passage, la quête identitaire, la fureur de vivre une expérience extraordinaire, la construction de la singularité par la recherche de bordures…

Bien entendu, j’omets ici de nombreux aspects : difficultés psychologiques, maladie mentale, loyauté à un groupe de pairs…

L’horizon social et politique en toile de fond

On comprend aisément que la question du repérage et de la détection des dits signaux faibles ne s’avèrent pas véritablement relever d’un manuel d’ingénierie sociale ou de protocoles liés à des « bonnes pratiques » professionnelles.

La toile de fond de ces violences extrêmes n’est jamais totalement déliée de l’horizon social et politique, comme nous le rappelle encore l’attaque récente de la mosquée de Bayonne par un retraité ancien militant du feu Front national isolé socialement.

Le spectre du terrorisme d’extrême droite ou bien lié à une vision d’un islam radical nous confronte en effet frontalement à des questions d’ordres collectifs et historiques qui se répercutent inéluctablement à un niveau individuel à des logiques d’ensembles identitaires et de reconnaissance sociale.

En ce sens l’extrême violence est directement reliée à la brutalité du système. Il s’agit d’interroger bien plus le comment que le pourquoi au sens de revenir « pas à pas » sur le cheminement biographique des sujets radicalisées, mais également sur les processus politiques et sociétales conduisant à des radicalités.