L’« effet Schulz » souffle sur le SPD, mais pas encore sur l’Allemagne

Martin Schultz (ici en 2014), du Parlement européen à la chancellerie ? Giuseppe Cacace/AFP

À la mi-janvier de cette année, il semblait que le paysage politique en Allemagne restait passablement figé, n’étaient les craintes suscitées, dans le contexte de la crise migratoire, par la montée en puissance d’un parti xénophobe et anti-européen s’affichant comme une « alternative pour l’Allemagne » (Alternative für Deutschland, AfD). Ce parti, en effet, parvenait à mobiliser de nouveaux électeurs et allait, d’une élection régionale à l’autre, de succès en succès, dépassant aisément les 20 % dans les Länder de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et Saxe-Anhalt, à l’est, mais obtenant aussi 15,1 % des voix aux élections de Bade-Wurtemberg, en mars 2016, à l’ouest.

Les intentions de vote en sa faveur dépassaient les 10 % au niveau fédéral alors qu’en 2013 le parti n’avait pas atteint le seuil des 5 %, nécessaire pour être représenté au Bundestag. Le Parti social-démocrate (SPD), quant à lui, semblait condamné à végéter autour de 20 % dans les sondages et restait loin derrière l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière, Angela Merkel. La campagne en vue des élections fédérales du 24 septembre 2017 ne devait donc guère réserver de surprises.

Jusqu’à ce que Sigmar Gabriel, président du SPD, ministre fédéral de l’Économie et vice-chancelier de la grande coalition au pouvoir à Berlin, annonce, le 24 janvier, qu’il passait la main à Martin Schulz, l’ancien président du Parlement européen, dont on connaissait déjà, à vrai dire, les nouvelles ambitions politiques en Allemagne sans toutefois imaginer qu’il pourrait se transformer en challenger d’Angela Merkel et réclamer à ce titre la présidence du SPD. La rumeur le voyait plutôt devenir ministre des Affaires étrangères à Berlin, en remplacement de Frank-Walter Steinmeier, appelé à devenir président fédéral.

Le SPD sort du purgatoire

La répartition des rôles a finalement été l’inverse de celle prévue par la rumeur médiatique : Sigmar Gabriel est devenu ministre des Affaires étrangères et Martin Schulz, président du SPD, sans affectation ministérielle. Le Congrès extraordinaire du SPD, qui s’est tenu à Berlin le 19 mars dernier, l’a même sacré président et candidat du SPD à la chancellerie à l’unanimité des voix des délégués, du jamais vu dans l’histoire du parti social-démocrate.

L’enthousiasme des délégués du SPD pour leur nouveau « grand homme » s’explique largement par la progression du parti dans les sondages : celui-ci est passé du purgatoire des 20 %, dans lequel l’avait maintenu Sigmar Gabriel, à plus de 30 % et rattrape ainsi la CDU/CSU jusqu’à faire, dans les sondages les plus fiables, le même score qu’elle, soit 32 % chacun. Les deux sondages les plus récents (Allensbach du 28 mars et Forsa du 29 mars) redonnent toutefois, avec 34 % un avantage de 1 à 2 points à la CDU/CSU – ce qui, vu la marge d’erreur de 2 à 3 % que comportent les sondages, n’est toutefois pas encore réellement significatif. Mais ce que l’opinion publique enregistre, c’est que le SPD a refait son handicap et peut parfaitement en septembre prochain damer le pion à la chancelière.

Aussi bien, Martin Schulz poursuit-il pour le SPD l’objectif d’être le soir des législatives de septembre le premier parti d’Allemagne qui décidera souverainement du choix de son ou de ses partenaires pour former une coalition de gouvernement disposant d’une majorité stable. Ce pourrait être une coalition avec les Verts et _Die Linke _(La Gauche). Selon les sondages, une telle coalition pourrait être possible comme éventuellement une coalition aux couleurs de la Jamaïque, associant aux chrétiens-démocrates (noir) le FDP (jaune) et les Verts.

Mais aucun des deux grands partis ne peut exclure qu’il en soit réduit une nouvelle fois par le vote des électeurs à reconduire une grande coalition, ce qui ne manquera pas de tempérer leur agressivité mutuelle.

« L’effet Schultz »

Comment expliquer ce phénomène qu’un chacun appelle l’« effet Schulz » ? L’enthousiasme des militants et sympathisants sociaux-démocrates, on l’a dit, s’explique d’abord par le fait que Martin Schulz a ouvert au SPD la possibilité crédible de vaincre les chrétiens-démocrates à qui ils reprochent, non sans raison, d’avoir engrangé les bénéfices de la politique largement sociale-démocrate de la grande coalition menée par la chancelière. Ce faisant, il a libéré des énergies qui n’avaient pu jusqu’alors s’exprimer sous la direction de Sigmar Gabriel.

L’« effet Schulz » est largement lié aux personnalités en présence mais bien évidemment aussi aux profils politiques que celles-ci représentent. Le contraste entre les deux personnalités ne pourrait être en effet plus grand : quand Sigmar Gabriel apparaissait terne et enclin à tergiverser ou à changer abruptement de position, au point que ses orientations manquaient de clarté et de visibilité, Martin Schulz regorge de vitalité, apparaît déterminé, définit des objectifs clairs et a toutes les qualités d’un tribun qui parle autant à l’intellect qu’aux cœurs des électeurs.

À cela s’ajoute que le contraste entre les deux hommes est le même que celui qui distingue Martin Schulz d’Angela Merkel à qui soudain est fait plus nettement le reproche dans les médias d’être terne au point que son manque de combativité serait la preuve qu’elle aurait déjà intériorisé sa défaite. Ce qui faisait hier ses qualités et expliquait sa longévité au pouvoir se transformait en défauts aujourd’hui.

Un nouveau souffle inespéré pour le SPD

Sur le plan politique, Martin Schulz affiche quelques grands thèmes porteurs au sein du SPD : ses engagements passés pour l’Union européenne, contre les populismes qui montent dans des États membres, en particulier à l’est (Hongrie et Pologne) ; la campagne électorale qu’il entend mener sur le thème idéalement social-démocrate de « la justice sociale », de l’égalité de salaire pour les femmes, pour la croissance économique contre l’austérité pour engendrer un nouveau bien-être en Allemagne et en Europe sont autant de preuves, aux yeux de ses soutiens, qu’il agit non par simple calcul électoral mais par conviction.

Angela Merkel, le 30 mars 2017, lors d’une réunion à Malte. Matthew Mirabelli/AFP

Schulz donne au SPD une nouvelle foi, un nouveau souffle presque inespéré et dynamise un parti trop longtemps frustré par sa précédente présidence : l’enthousiasme du SPD pour Schulz est d’ailleurs très précisément proportionnel à ses frustrations passées. Ce peut être redoutable pour Angela Merkel qui subit, au même moment, dans son propre camp les critiques plus ou moins acerbes de son aile conservatrice : il lui est précisément reproché d’avoir trop « social-démocratisé » son parti et d’avoir fait trop de concessions non seulement politiques (introduction d’un smic à l’allemande, par exemple) mais également personnelles au SPD – ne serait-ce qu’en acceptant qu’en la personne de Frank-Walter Steinmeier, un social-démocrate devienne président fédéral.

Le bémol de la Sarre

Les élections en Sarre, le 26 mars dernier, dont Martin Schulz avait, à juste titre, rappelé auparavant qu’elles ne pouvaient avoir valeur de test au niveau fédéral vu l’étroitesse du corps électoral (moins de 800 000 électeurs), ont pourtant déjà remis un peu les pendules à l’heure. La Sarre n’a pas connu d’« effet Schulz ».

Le SPD a perdu un point par rapport à 2012, la CDU de la ministre-présidente sortante, Annegret Kramp-Karrenbauer, a gagné plus de 5 points et distance le SPD de plus de 10 points. L’absence d’« effet Schulz » en Sarre tient aux conditions locales même d’un scrutin qui a vu le FDP croître, les Verts et surtout Die Linke perdre des voix, Die Linke qui est dirigée par Oskar Lafontaine qu’une vieille querelle oppose au SPD, dont il a été le président de 1995 à 1999.

Le scrutin sarrois infirme en tout cas la possibilité d’une coalition SPD+Die Linke+Verts que d’aucuns privilégiaient pour en faire un modèle pour l’Allemagne et confirme la nécessité de poursuivre la grande coalition sortante. Cela explique la mine réjouie non seulement d’A. Kramp-Karrenbauer mais aussi d’Angela Merkel le soir des élections sarroises : malgré l’« effet Schulz » la CDU peut gagner des élections ! La Frankfurter Allgemeine Zeitung titrait même « Effet Merkel contre effet Schulz ».

L’AfD en déclin

Les élections régionales de mai au Schleswig-Holstein – où les intentions de vote pour le SPD, au pouvoir avec les Verts et le parti de la minorité danoise, et pour la CDU se sont inversés en l’espace de seulement quelques mois – mais surtout en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, un Land de près de 18 millions d’habitants gouverné par une coalition SPD/Verts, seront sans aucun doute des tests plus réalistes dans la perspective des législatives de septembre.

Schulz n’a pas encore gagné et Merkel, pas déjà perdu. Quant à l’AfD, avec 7 % des intentions de vote, elle est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis 2015 et retient nettement moins l’attention des médias, empêtrée que celle-ci est pourtant dans d’interminables querelles intestines qui pourraient davantage braquer les projecteurs sur elle.

L’électorat allemand est en mouvement, ses fluctuations, comme dans d’autres pays d’Europe et du monde aujourd’hui, ne sont pas entièrement prévisibles. Quoi qu’il arrive, le système politique allemand permettra, au lendemain des législatives de septembre prochain, de trouver une solution fiable de gouvernance pour le pays : la formation d’une nouvelle grande coalition, et ce, quel que soit le temps qu’il faille à en négocier les modalités.

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