La Colombie au bord de la paix

«La paix pour le peuple», un graffiti à Cali (Colombie). Luis Robayo / AFP

Jeudi 23 juin, à la Havane, le gouvernement colombien et la guérilla des Farc (Forces armées révolutionnaires de Colombie) ont signé un accord sur les conditions du cessez-le-feu. Il ne s’agit certes pas d’un accord final, comme pouvait notamment le laisser penser la présence du secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon. Néanmoins, la signature de ce texte marque un tournant décisif dans les négociations, dont l’issue semble de plus en plus certaine.

Zones de normalisation

Sur le plan pratique, cet accord lève plusieurs équivoques quant aux conditions de démobilisation et désarmement des Farc, et notamment des points sensibles, à l’instar des modalités de rassemblement des combattants sur vingt-trois zones dites « de normalisation ». De surcroît, il porte également sur une question plus générale, l’approbation des accords finaux par référendum – un point sur lequel le gouvernement a emporté l’accord de la guérilla.

Mais c’est certainement sur le plan symbolique que l’importance des événements du 23 juin est la plus significative. Le déplacement du Président Juan Manuel Santos à la Havane visait à marquer le caractère inéluctable de la démobilisation des Farc. Présenté comme « l’accord de la fin du conflit » par les représentants de l’État et par la plupart des médias colombiens, le geste cherche à lever les nombreux doutes qui persistaient quant à la capacité des deux parties de poursuivre les négociations jusqu’au bout. Il faut dire que dans un pays où tous les gouvernements depuis 1982 ont mené des pourparlers plus ou moins officiels avec les groupes armés – guérillas et paramilitaires – l’issue ne pouvait être tenue pour acquise.

« Déradicalisation » du jeu politique

Et pour cause : l’engagement de ces négociations est le résultat d’un contexte politique singulier, marqué notamment par une profonde recomposition des droites colombiennes. Suite aux deux périodes présidentielles d’Alvaro Uribe (2002-2010), durant lesquelles le jeu politique s’est clairement droitisé et radicalisé, l’arrivée aux affaires de son ancien ministre de la Défense, Juan Manuel Santos, semblait se placer dans la continuité. Or, c’est sur des postures bien plus modérées que le nouveau Président a engagé son premier mandat en 2010.

Juan Manuel Sanchez, le président colombien aux portes de l’Histoire. Globovisión/Flickr, CC BY-NC

Reconnaissant la nécessité d’ouvrir des espaces de dialogue avec la guérilla, infléchissant un langage qui avait tendance à criminaliser l’opposition et laissant une plus grande marge de manœuvre à l’action de la justice, Santos a très vite été renié par son ancien mentor. Le résultat de cette rupture a été une recomposition de l’espace partisan, avec une minorité conservatrice qui est restée acquise à l’ancien Président et une majorité aux orientations idéologiques beaucoup plus variées qui a soutenu le nouveau chef de l’État.

L’autre nouveauté des deux présidences Santos a été l’intégration progressive de la gauche au jeu des alliances. Ainsi, c’est avec le soutien du principal parti de gauche, le Pôle Démocratique Alternatif (PDI), que Santos remporte son second mandat en 2014. On constate donc une certaine « déradicalisation » du jeu politique, même si les partisans d’Alvaro Uribe – aujourd’hui sénateur et leader du parti Centre démocratique – demeurent nombreux et puissants.

Passation de pouvoir entre Alvaro Uribe (au second plan) et Juan Manuel Santos, en 2010. Globovisión/Flickr, CC BY-NC

Cette recomposition n’est d’ailleurs pas étrangère au large soutien que Santos a réussi à mobiliser dans des secteurs puissants de la société. Homme de l’élite, élevé au cœur du pouvoir, il a recueilli l’appui de la majorité des grandes fortunes du pays, ainsi que des médias. Multipliant les garanties quant à la modération des transformations qui découleraient des accords de paix, il a pu imposer l’idée d’une sortie de conflit qui ne chamboulerait pas le modèle économique et politique en vigueur. Ce constat devrait d’ailleurs suffire pour modérer les espoirs de changement social que certains pourraient nourrir dans le contexte actuel.

La paix, une perspective incertaine

Si Santos a réussi à obtenir des appuis divers, cela ne veut pas dire que la supposée « fin du conflit » soit devenue un problème politique central. Les scènes de joie vues à Bogota le 23 juin ne doivent pas induire en erreur : les négociations avec les Farc, qui durent depuis 2012, ont généré, plus que du soutien passionné ou de l’opposition fervente, de l’indifférence.

Si Santos avait choisi d’axer sa campagne de 2014 sur cette question, sa mise en ballottage défavorable au premier tour face au candidat de la droite dure qui prônait une position intransigeante vis-à-vis des Farc illustre bien l’insuffisance de l’argument. Dans un pays où le conflit armé a été contenu à des limites tolérables, du moins pour la population urbaine et les classes moyennes, les problèmes économiques, la délinquance urbaine ou encore l’incurie des élites politiques suscitent des mobilisation plus fortes que la perspective incertaine de la « paix ».

Le Président colombien Juan Manuel Santos et Timoleon Jimenez, alis « Timochenko » ®, le chef des FARC célèbrent l’accord du 23 juin, sous les yeux du Cubain Raul Castro. Adalberto Roque/AFP

Et pourtant, les défis de la sortie de conflit sont énormes. Le premier d’entre eux est justement la poursuite de la guerre. Certes, les Farc sont un acteur majeur. Cependant, un autre groupe de guérilla, à l’organisation très dissemblable, demeure en place : l’Armée de libération nationale, ELN. Si cet acteur avait été très affaibli par les actions de l’armée et des groupes paramilitaires, il a aujourd’hui reconquis du terrain, récupérant le contrôle sur des zones stratégiques pour le trafic de cocaïne.

L’ELN a engagé des pourparlers exploratoires avec le gouvernement, mais il ne semble pas disposé à prendre le train en marche, ce qui le reléguerait à une position subordonnée. Prêt à se lancer dans la surenchère politique et militaire, l’ELN constitue à la fois une menace pour la crédibilité du processus de paix et un danger pour la mise en œuvre de politiques de sortie de conflit.

L’autre acteur armé significatif, ce sont les groupes armés « héritiers des paramilitaires ». Après la démobilisation de ces milices, qui naviguaient entre contre-insurrection et affairisme, une diversité de structures armées est apparue. Allant de simples gangs de quartier à des réseaux armés à portée nationale, ces « bandes criminelles » – ou « Bacrim » – comme les appelle la presse et le gouvernement, font craindre que la paix ne soit pas vraiment moins meurtrière que la guerre. La compétition armée pour le territoire étant, moins qu’un danger, une certitude.

C’est la capacité des Farc à mobiliser les réseaux sociaux d’anciens combattants – comme le montre d’ailleurs l’exemple d’autres conflits armés – qui déterminera, en grande partie, l’issue de ces problématiques sécuritaires. Si ces réseaux trouvent à s’insérer dans un jeu politique pacifié et dans des activités économiques soutenables, ils pourront contribuer à la stabilisation des situations locales et à la construction d’alternatives économiques au trafic des drogues.

Si, au contraire, ils ne fonctionnent que comme une porte d’entrée dans la criminalité organisée, il est à craindre que la guerre ne se poursuive, avec des caractéristiques différentes, mais par les mêmes moyens.

Jacobo Grajales vient de publier « Gouverner dans la violence. Le paramilitarisme en Colombie » (Paris, Karthala, 2016).

The Conversation is a non-profit + your donation is tax deductible. Help knowledge-based, ethical journalism today.