La concurrence, ni dieu, ni diable

La concurrence, ni dieu, ni diable

La concurrence est-elle devenue plus vive ou plus faible ?

Concurrence au bout du fil. Point d'Appui National ANT via Visualhunt.com, CC BY

La concurrence a-t-elle changé d’intensité ? Est-elle plus forte ou moins forte aujourd’hui qu’hier ? En apparence, elle est plus intense. Ne donne-t-elle pas le tournis à endosser sans cesse de nouveaux habits à l’instar de ces magiciens qui changent de costumes sur scène en un clin d’œil ? […]

Les indices d’un amoindrissement de la concurrence

Nous avons vu que la concurrence s’exerce dans un territoire et pour un bien ou service donnés et qu’elle dépendait de nombreux paramètres, tels que les économies d’échelle, les barrières à l’entrée d’ordre technologique ou réglementaire, l’hétérogénéité des préférences des consommateurs, la valeur du transport rapportée à celle du bien, etc. Or leurs variations ne peuvent être appréciées qu’à l’échelle de marchés bien identifiés. Nous les avons repérées et décrites dans un certain nombre de cas, du conteneur de 20 pieds au système d’exploitation pour téléphone mobile en passant par les salles de sport. Bien sûr cet échantillon est éminemment restreint. Les marchés sur la planète sont innombrables. Quelques cas, même bien choisis, ne permettent pas de généraliser avec certitude. Disons simplement, pour reprendre le titre d’un ouvrage récent, qu’il est probablement approximativement correct de dire à partir du très petit nombre de cas examinés dans ce livre que la concurrence, aujourd’hui, s’essouffle.

La conclusion serait la même si l’on restreignait la question aux États-Unis. Faisons donc un crochet. Trois principaux indicateurs indirects conduisent en effet à penser que la concurrence s’y érode : le profit des entreprises, le nombre de nouveaux entrants et la concentration.

La trésorerie disponible des firmes américaines ramenée au produit intérieur brut est passée de moins de 1 % en 1980 à plus de 5 % en 2014. Le taux de retour sur capitaux sur la même période est passé de 8 à 16 %. Ces ratios de mesure du profit montrent que la situation n’a jamais été aussi favorable aux entreprises américaines ainsi qu’à leurs actionnaires, au point de parler d’âge de l’hyper-profitabilité.

Côté démographie industrielle, le taux d’entrée annuel de nouvelles entreprises baisse depuis 1980. En outre, chaque année depuis 2008, plus d’entreprises existantes ferment leur porte que d’entreprises jeunes n’ouvrent les leurs. Notons que ce déclin de la création d’entreprise concerne tous les secteurs. De façon qui vous surprendra, les start-up mobilisant les technologies de l’information et de la communication ne sont pas épargnées par ce mouvement. Ce ne sont pas seulement les entreprises de papa et maman qui ouvrent un petit commerce ou une petite affaire de services (souvent simplement pour échapper au chômage ou vivre un peu mieux) qui ont plus de mal aujourd’hui à se faire une place au soleil devant des Wall Mart, Amazon et autres géants.

Pour la mesure de la concentration, les données montrant son augmentation proviennent surtout d’études sectorielles. Elle est par exemple bien établie dans les services financiers, l’agro-alimentaire, les hôpitaux ou encore le transport ferroviaire. Quelques indices suggèrent toutefois qu’il s’agit d’un phénomène assez général. Selon l’institut statistique américain, la part des ventes des 50 premières entreprises a augmenté dans sept macro-secteurs sur 10. Selon The Economist et d’après des données du même institut, mais cette fois plus fines, deux tiers des industries ont vu une augmentation de la part de marché relative détenue par les quatre entreprises les plus grosses entre 1997 et 2012. En moyenne elle a augmente de 15 %.

Cet ensemble d’éléments faisant penser que les entreprises américaines ont vu leur pouvoir de marché augmenter au cours des dernières décennies n’est pas sans inquiéter certains observateurs, y compris dans les rangs des partisans du libre marché. « Le problème de l’oligopole », « La nouvelle ère des monopoles », « L’Amérique a besoin d’une dose géante de concurrence » sont quelques uns des titres de leurs prises de position contre un pouvoir de marché jugé désormais devenu excessif.

Des effets équivoques

A défaut d’une tendance certaine à l’affaiblissement de la concurrence prouvée par l’observation, voyons si nous pouvons raisonner sur les causes agissantes et leurs effets.

Prenons l’élargissement des marchés. A première vue, il se traduit par une intensification de la concurrence puisqu’il conduit à l’entrée de nouveaux participants autrefois empêchés par la distance. En outre, si l’on extrapole à l’ensemble des marchés ce que l’on sait du commerce international, les nouveaux participants sont surtout des fabricants de substituts pour lesquels la concurrence est frontale entre capacités de production proches et lointaines. On sait en effet que le commerce international a principalement été tiré depuis 30 ans par l’échange de produits existants. Machine à laver le linge, anthracite, éthylène glycol et même armatures pour parapluies font par exemple partie des produits qui ont connu une très forte poussée des échanges entre 1992 et 2007. Les produits nouveaux, à l’instar des ordinateurs portables, des airbags pour automobiles ou des téléphones pour réseaux cellulaires ne sont responsables, au cours de cette période, que d’environ un quart de la croissance du commerce international. Il n’y aurait donc pas photo : la concurrence ne se serait donc pas amoindrie mais accrue !

Mais cette affirmation catégorique s’effondre si on se rappelle que l’élargissement des marchés ne doit pas être uniquement vu du côté de l’offre. La demande a considérablement augmenté : de 1990 à 2010, la planète s’est enrichie de 1,2 milliard de nouveaux consommateurs ! Si les marchés élargis comptent plus d’entreprises rivales, ils comptent aussi plus de consommateurs à servir. Or ces deux tendances ont des effets potentiels contraires sur l’intensité de la concurrence. De plus, l’augmentation de la demande rend possible de construire des unités de production plus grandes pour exploiter de nouvelles économies d’échelle.

Les entreprises qui n’ont pas su ou pas pu croître sont marginalisées ou éliminées ; la production devient alors plus concentrée, ce qui est un autre facteur potentiel de réduction de la concurrence. Enfin, les individus n’ayant pas les mêmes préférences, un plus grand nombre de consommateurs permet aux entreprises de différencier plus finement leurs produits. Or le phénomène massif de différenciation auquel nous assistons dans les biens de consommation finale est lui-même aussi une force qui tempère la concurrence.

Quant à l’innovation, ses effets sur l’intensification de la concurrence ne sont pas davantage univoques. […]

Au terme de ce parcours, ni le raisonnement inductif ni le raisonnement déductif ne nous ont permis de conclure catégoriquement à une tendance moyenne ou générale. L’impression toutefois qui se dégage aux yeux de celui qui a écrit ces lignes est que la concurrence est bel et bien en train de s’essouffler. Mais si des lecteurs à la fin de l’ouvrage ont une perception différente, qu’ils n’en soient pas déboussolés. Chacun est différemment affecté par l’évolution de la concurrence selon qu’il réagit en consommateur, en salarié d’une entreprise fragile, en dirigeant d’une société solide, ou encore en jeune entrepreneur.

Ces effets vécus conduisent à des impressions forcément différentes. Quelle que soit la propre expérience du lecteur, l’important est que cet ouvrage lui ait fait découvrir les richesses de la concurrence contemporaine et les subtilités de sa mécanique, élargit son horizon au-delà du jugement moral trop commun sur le sujet, et fait comprendre pourquoi la concurrence effective est éloignée du modèle théorique de la concurrence parfaite. Un éloignement somme toute guère préoccupant car cette dernière, comme les habits neufs de l’Empereur d’Andersen, reste un conte…


Ce texte est extrait de l’ouvrage « Les habits neufs de la concurrence : ces entreprises qui innovent et raflent tout » ; Éditions Odile Jacob.