Entrepreneuriales

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La femme pour l’entrepreneuriat social, l’homme, pour l’entrepreneuriat tout court… Archéologie d’une croyance

Rencontre de mise en réseau d'entrepreneures. Pixabay

La 9e édition du Festival de géopolitique de Grenoble s’est tenue du 8 au 11 mars 2017. Son thème, la place des villes, fut très riche. Pour autant – et ce n’est pas un reproche –, pas de sujet sur les femmes. Pourtant, en furetant sur les stands des éditeurs, j’y ait rencontré le livre Géopolitique de la condition féminine publié aux PUF et son auteur, Élisabeth Crémieu. Au passage, je mentionnerai la co-auteure, Bouchra Benhida, avec qui j’ai eu le plaisir d’écrire en 2012 Femme et entrepreneur : c’est possible !.

« Géopolitique de la condition féminine » : du rapport des femmes à la charité

Élisabeth Crémieu se déclare féministe, je la crois : son style oral est aussi en révolte que sa plume envers la condition des femmes dans les pays dits en voie de développement. Elle dénonce la mondialisation comme cause première d’une condition féminine indécente. Le profit réalisé et les économies recherchées par les entreprises qui délocalisent ou externalisent dans les pays à bas coût délocalisation font des femmes de ces pays les premières victimes car « les ouvriers sont surtout des ouvrières payées au lance-pierre ».

Elle rappelle – mais est-ce bien encore utile – que les femmes sont les premières victimes lors des grandes migrations. Elle exprime ce qui semble être une réelle admiration pour ces femmes qui ne peuvent qu’être fortes pour tout quitter, risquer de perdre leurs enfants, risquer de perdre leur vie, risquer de devoir payer de son corps pour maintenir la vie de leurs proches si ce n’est même de la sienne. En France, elle s’engage enfin dans un travail de construction de ponts entre les femmes dites des quartiers, souvent issues de ces pays défavorises, parfois ayant connu cette migration plus ou moins voulue. Elle travaille donc sur la religion de bon nombre d’entre elles, l’Islam. Elle me fait remarquer que la première femme du Prophète était entrepreneure…

La lecture du livre m’inspire plusieurs réflexions. Le lecteur y trouvera les grands chiffres et une analyse synthétique mais juste de la place de la femme dans le monde sous l’angle de l’accès a l’éducation, aux soins… à cet égard, ce livre est hautement recommandable. Pourtant, le travail de la femme n’est détaillé que dans un seul chapitre. L’auteur reconnaît qu’il manque un point sur l’entrepreneuriat et qu’elle le regrette vraiment.

L’introduction et une phrase m’ont plongé dans une réflexion qui m’a accompagnée durant ces derniers jours. Élisabeth Crémieu explique :

« En ce qui concerne le christianisme, les évangiles montrent le Christ respectueux des femmes. (…) L’Église affirme l’égalité spirituelle des hommes et des femmes, (…). Cependant, l’Église catholique, à la suite de Saint Paul qui reproduit la misogynie de son époque, a toujours vu la femme comme un être inférieur : aux hommes le pouvoir, le savoir, le sacré ; aux femmes la prière, le couvent, la sainteté et aux femmes mariées les œuvres charitables. » (p. 21)

Les entrepreneurs sociaux sont des femmes, les études l’attestent

Cette mention, est sans doute un détail pour Élisabeth Crémieu qui, d’ailleurs, se déclare athée, mais pas pour moi : elle fait écho à un étonnement, un point sur lequel je bloque depuis quelques années déjà. Depuis 2011 et un colloque de chercheurs sur l’entrepreneuriat, plus précisément sur une table ronde sur l’entrepreneuriat féminin.

Je venais de publier mon article sur les moteurs des entrepreneurs sociaux. La thèse que j’y soutenais était que les entrepreneurs sociaux les plus connus étaient des hommes (utilisant des données secondaires et des biographies ou mémoires, je n’étais pas parvenu à trouver grand-chose sur les femmes) mais surtout qu’ils avaient pratiquement tous dans leur passé une expérience à la fois bourgeoise (de par leur milieu social) et religieuse (quelle que soit la religion d’ailleurs).

Aussi, quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’une de mes interlocutrices m’avait répondu d’un ton sans appel : « Mais les entrepreneurs sociaux sont des femmes. La littérature le prouve ». Vérification faite, c’était vrai. À une nuance près : la recherche expliquait que les chercheurs sur les femmes entrepreneurs sont surtout des femmes et qu’a ce titre, elles sont inconsciemment biaisées dans leur choix de terrain d’investigation.

Certes, bon nombre d’études montrent que les entrepreneurs sociaux, créateurs d’entreprises dont l’objectif premier est de combiner le mieux-être social et sociétal et impératifs économiques, sont surtout des femmes (les travaux de Zahra et coll. résument bien le propos).

Pour autant, je peux constater que les grandes ONG ont été créées et dirigées par des hommes : depuis l’abbé Pierre et Emmaüs, jusqu’à Patrick Coulombel et Architecte de l’Urgence. Comment interpréter cela ? De trois manières. La première interprétation est que les femmes créent de petites structures et que même si elles sont plus nombreuses dans le domaine de l’entrepreneuriat social, elles n’en restent pas moins invisibles, laissant la place médiatique aux structures plus grandes, créées par des hommes.

La deuxième interprétation, compatible d’ailleurs avec la première, est que les entreprises dans lesquelles les femmes excellent sont dans les activités sociales. Par « excellent », j’entends les critères traditionnellement utilisés pour mesure la performance de l’entreprise : la taille, la croissance, le chiffre d’affaires.

Une troisième interprétation est que les observateurs comme les femmes entrepreneurs elles-mêmes attribuent « naturellement » les missions de développement social aux femmes.

La femme entrepreneur des pays développés répare les dommages du capitalisme moderne ?

Attardons-nous sur cette troisième interprétation : d’où vient cette croyance qui invite à considérer les femmes comme « bonnes à entreprendre socialement » ? Répondre à une telle question invite à emprunter la démarche d’archéologie du savoir de Michel Foucault, laquelle s’interroge sur la construction d’une discipline, d’une catégorie et qui correspond plutôt bien à l’analyse de l’entrepreneuriat féminin d’une part, et de l’entrepreneuriat social, d’autre part.

Le champ de l’entrepreneuriat féminin naît en 1976 et est présenté à l’Académie of Management de 1977 comme une sous-unité d’analyse de la sociologie de l’entrepreneuriat. À côté de l’entrepreneuriat « WASP », se développent de nouvelles catégories d’entrepreneurs : ceux issus des minorités ethniques et… les femmes qui cherchent soit à se créer leur propre emploi, soit à se réaliser autrement qu’en étant la « ménagère de moins de 45 ans ».

À ce stade de la réflexion, encore très marginale jusqu’aux années 1990, l’enjeu est de comprendre qui sont ces femmes qui créent leur entreprise. Quelques décennies plus tard, en 1991, apparaissent les premières réflexions sur l’entrepreneuriat social. La date a son importance car on se situe au moment où la crise économique des années 80 semble durable et où la pauvreté commence à s’installer dans les pays développés, en particulier dans des zones autrefois industrialisées.

Dans un contexte où les femmes sont encore très peu présentes dans l’économie nord-américaine, mais cherchent à percer, dans un contexte où les mythes décrits dans les films types Wall Street s’effritent, ce nouveau besoin offre une multitude d’opportunités pour ces femmes très diplômées, jeunes ou moins jeunes, mais souvent très imprégnées d’une culture « bourgeoise », dans laquelle la femme pense les plaies de la société… peut-être créée par l’homme entrepreneur.

Si cette interprétation s’avère valide, la situation entrepreneuriale que nous vivons actuellement dans les pays développés ne serait qu’une histoire qui se répéterait : comme les femmes de bourgeois, ces entrepreneurs qui ont participé à l’avènement du capitalisme au début du XVIIIe siècle, s’activent dans des œuvres de charité, souvent religieuses, leurs descendantes font de même et créent… l’entrepreneuriat social… pour panser les plaies du capitalisme de la fin du XXe et du début du XXIe siècle.

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