La francophonie, un horizon global (1)

La francophonie en voie d'expansion. Jacques Demrthon/AFP

Dans les mêmes années où les pères fondateurs de ce qui s’appellera plus tard l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) concevaient « la création d’une communauté de langue française », selon la formule de Léopold Sédar Senghor, Albert Camus rappelait qu’il n’avait d’autre patrie que sa langue : le français.

Cette identification à la langue est pour beaucoup de francophones d’élection celle à un patrius sermo devenu une deuxième langue maternelle et par là même constitutif d’une nouvelle identité.

Dans ce sens, la francophonie, d’élection ou pas, peut nous aider, d’une part, à poser autrement la question des identités nationales. Elle offre, d’autre part, l’une des réponses que la culture peut apporter aux grands défis de la croissance démographique et de la démocratisation des études auxquelles nos sociétés seront de plus en plus confrontées.

La francophonie, une histoire vieille de plusieurs siècles

Lorsqu’on parle de la francophonie, on fait souvent référence au néologisme introduit dans la langue française par Onésime Reclus en 1886 et à la formule que Raymond Queneau met dans la bouche d’un des personnages de Zazie dans le métro. Or la conscience d’une portée supranationale de la langue française est bien plus ancienne :

Et se aucun demandoit por quoi ceste livre est escrit en roman selonc le patois de France, puis que nous [so]mes ytaliens, je diroie que c’est par.ii. raisons, l’une que nos [so]mes en France, l’autre por çe que la parleure est plus delitable et plus comune a touz languaiges.

Cette phrase est sans doute le premier manifeste de la francophonie. Elle est d’un exilé italien qui fuyait les guerres entre gibelins et guelfes : Brunet Latin.

C’est dans un français qui ne nécessite pratiquement pas de traduction, malgré les sept siècles et demi qui le séparent de nous, que le maître de Dante explique les raisons esthétiques et politiques (« delitable » au sens d’« agréable », et « comune » au sens de « diffuse ») pour lesquelles il a composé en français et pas dans une autre langue romane son encyclopédie des savoirs de l’époque : le Tresor.

S’il est vrai que l’armée, la marine, le commerce et l’administration sont pour beaucoup de linguistes le fer de lance de toute domination linguistique, du moins jusqu’au XIXe siècle, l’expansion supranationale de la langue française trouve au Moyen Âge sa source première et une partie de ses ressorts dans le rayonnement des lettres, qui va bien au-delà des conquêtes militaires, des Croisades, des réseaux commerciaux. C’est ce rayonnement qui est aux origines de la francophonie choisie, aussi importante, sinon plus, que la francophonie institutionnelle.

Penser, compter, créer et transmettre en français

La littérature est donc l’une des causes historiques de l’expansion du français. Les sciences humaines et sociales ne sont que l’une des branches du savoir autour desquelles doit se consolider aujourd’hui le réseau de la Francophonie.

Car penser en français n’est pas le seul privilège des écrivains francophones ; ce processus cognitif est commun à toutes les disciplines du savoir. Les sciences, en particulier, peuvent avoir un rôle de plus en plus central dans les projets transversaux, dans les échanges didactiques, dans la confrontation de savoirs.

Comme les humanités, les sciences ne connaissent pas de frontières linguistiques et n’ont d’autre horizon que la connaissance. Cependant la diversité des processus et des approches heuristiques est un gage méthodologique, indépendamment de la langue de publication des nouveaux savoirs scientifiques. Car la recherche est d’abord un processus cognitif dont la langue est à la fois le sillage et la sève.

En ce sens, le pouvoir créateur des langues n’est pas interchangeable et des résultats pertinents et différents peuvent être obtenus selon que le chercheur forme sa pensée en allemand, en anglais, en chinois, en russe ou en français.

Mais penser en français c’est également penser à travers la multiplicité des variétés qui le composent et qui l’enrichissent, en faisant de cette langue l’un des idiomes les plus dynamiques de notre temps. Variété doit s’entendre ici dans toutes ses dimensions, à commencer par la variété lexicale, par ces innovations sémantiques qui fécondent la langue de Molière, mais aussi d’Aimé Césaire, de Léopold Sédar Senghor, d’Eugène Ionesco, de Samuel Beckett, de François Cheng, d’Andreï Makine.

La francophonie peur favoriser la diversité herméneutique et heuristique, qui est aussi importante pour la connaissance et la survie de l’humanité que la diversité biologique et la pluralité des espèces le sont pour la nature. Il s’agit d’un enjeu à la fois culturel, scientifique, didactique et démocratique.

La francophonie : une pluralité de cultures, un modèle pour les autres langues romanes

Penser en français c’est donc penser à travers la multiplicité des variétés linguistiques qui le composent et qui l’enrichissent.

Or le français, dans toutes ses variétés, s’inscrit dans un long processus historique qui concerne toutes les langues néo-latines.

La langue française est la première des langues romanes issues d’une même langue-mère : le latin. Elle constitue pour les autres langues néo-latines (catalan, espagnol, italien, occitan, portugais, roumain, etc.) un modèle littéraire et esthétique d’abord, philosophique, juridique, politique et scientifique par la suite.

Cette relation de primauté et d’exemplarité entre le français et les autres langues néo-latines est encore vivante de nos jours, en particulier dans les milieux académiques.

La francophonie constitue indiscutablement un modèle pour le monde hispanophone et lusitanophone, et dans une moindre mesure pour les communautés italophones à travers le monde. Elle peut devenir pour les universités des aires linguistiques néo-latines à la fois un réseau de référence et un modèle de coopération.

La francophonie et l’Agence universitaire de la francophonie

Or la francophonie bénéficie à travers l’AUF d’un instrument unique en son genre. L’Agence peut jouer un rôle essentiel dans la structuration de ces relations et devenir une institution de référence pour les universités qui relèvent des aires linguistiques néo-latines en Amérique ou en Afrique.

Cela favoriserait ces échanges scientifiques entre les universités de l’hémisphère méridional qui doivent être l’une des priorités de la politique de mobilité didactique des universités françaises et francophones.

Un grand nombre d’universités asiatiques et sud-américaines s’intéressent aussi au monde francophone universitaire dans toutes ses dimensions ; l’AUF doit être sensible à cet intérêt et élaborer un cadre institutionnel qui favorise des coentreprises scientifiques et didactiques

La vocation de l’AUF est d’être l’un des moteurs de la recherche scientifique francophone. Elle pourrait l’encourager et la soutenir à travers des accords de coopération avec les départements universitaires et les organismes de recherche : dans le domaine des sciences de la vie et de la nature et dans le domaine des sciences appliquées, y compris avec des pays qui sont en dehors de la francophonie institutionnelle.

Pour une nouvelle AUF

Depuis sa fondation, l’AUF a permis à des dizaines de milliers d’étudiants et de chercheurs de se former et d’enrichir leurs savoirs à travers des aides à la mobilité et à la coopération universitaire. Cette action doit être saluée. Mais l’agence souffre d’un manque de notoriété et de visibilité, notamment en France. Surtout, elle ne bénéficie pas du rayonnement qui devrait être le sien pour pouvoir mener à bien sa mission.

La conscience de l’importance que l’agence peut avoir dans la réussite d’une francophonie universitaire ouverte et à la pointe de la recherche serait plus vive si elle était mieux partagée. Elle devrait progresser, d’une part, dans tous ces pays, comme la France et le Canada, qui contribuent déjà généreusement au budget de l’agence ; elle doit pénétrer plus en profondeur, d’autre part, dans ces régions qui ont été moins sensibles jusqu’ici à la fonction fédératrice de l’AUF, ou qui sont à l’extérieur du périmètre institutionnel de la Francophonie.

Cette conscience doit se renforcer y compris dans les universités françaises. On peut remarquer en effet au sein des établissements de l’enseignement supérieur hexagonal une méconnaissance partielle des enjeux de la francophonie et des stratégies didactiques et scientifiques de l’AUF.

Trop souvent on entend par francophonie dans les milieux universitaires les études littéraires postcoloniales, qui ne constituent qu’une dimension périphérique et secondaire de la réalité de la francophonie et des objectifs que l’AUF devrait poursuivre. Il s’agit certes d’une perspective surtout française, qui ne concerne pas tout le réseau des universités francophones, mais, très répandue, elle nuit à la reconnaissance de la fonction que la francophonie peut jouer dans le monde moderne.

Des questions d’identité et d’image

En dehors du monde académique, le mot francophonie renvoie à une autre réalité institutionnelle et politique, celle de l’Organisation internationale de la Francophonie (à laquelle l’AUF est d’ailleurs institutionnellement liée), et de manière indirecte aux relations diplomatiques entre la France et les pays de l’Afrique francophone, brouillant ainsi encore plus le sens et la portée du mot et rendant encore plus difficile la reconnaissance des missions de l’AUF.

L’Agence aurait tort de ne pas se poser ces questions qui concernent son identité et son image et de ne pas réfléchir à comment faire porter aujourd’hui le message de ses pères fondateurs. Elle aurait intérêt à renouveler ses structures, à les ouvrir à des personnalités capables d’incarner par leur histoire et leur œuvre le symbole d’une francophonie universelle.

Elle doit surtout réfléchir à une stratégie globale qui permette d’anticiper les questions d’organisation, de coopération, de circulation consécutives à la croissance démographique exceptionnelle que connaîtront dans les prochaines années les universités francophones.

Les démographes annoncent plus de 700 millions de locuteurs francophones en 2050 ; le nombre d’étudiants dans les universités de la francophonie devrait être de 16-18 millions dans trente ans, c’est-à-dire trois fois plus qu’aujourd’hui. La plupart d’entre eux (autour de 80 %) seront dans les universités du continent africain. Un tel accroissement du nombre d’étudiants représente un défi inédit. Or l’AUF peut œuvrer pour une augmentation des moyens destinés à la mobilité didactique et scientifique, mais, disposant d’une quarantaine de millions d’euros, elle ne pourra pas satisfaire à une demande qui risque d’être multipliée en raison de la croissance démographique universitaire.

Certes l’AUF a développé ces dernières années d’autres formes de synergies didactiques, en favorisant à travers les Campus numériques, les formations à distance, les CLOM (cours en ligne offerts aux masses), ce qu’on appelle la « mobilité virtuelle ». Mais les CLOM, ou MOOCs en anglais, semblent avoir montré leurs limites (taux d’abandon très élevé, difficulté de validation des résultats, absence de diplomation, etc.), à tel point que le père de ces cours interactifs à distance, Sebastian Thrun, a fini par avouer sa déception et son désenchantement.

La mobilité virtuelle ne peut venir qu’en complément d’une formation en présence ; elle ne pourra jamais remplacer la relation directe entre les étudiants et leurs professeurs, le contact vivifiant entre jeunes venant d’horizon divers, la possibilité pour les étudiants qui se déplacent d’être confrontés à des cultures différentes, bref cette diversité qui fait la richesse de l’espace francophone.

Si l’AUF veut envisager la nouvelle massification des études supérieures non pas comme un problème mais comme une chance formidable, une chance pour ces jeunes des deux sexes – l’accès d’un nombre croissant de femmes aux études supérieures doit être évidemment promu et favorisé – et pour leurs pays, et une chance pour la Francophonie, qui pourra rayonner à partir de ces nouveaux foyers de savoirs, elle devra modifier en profondeur ses structures et son image, diversifier ses moyens budgétaires, construire une stratégie globale clairvoyante et généreuse.