La République est-elle soluble dans l’islam ?

La loi 1905 a été conçue sur une base anti-catholique. islamicus/Flickr, CC BY-NC-SA

Décidément, la laïcité n’est pas un long fleuve tranquille. Le débat qui s’est rouvert après les derniers attentats terroristes est marqué par une recomposition des camps en présence, avec pour conséquence assez étonnante de venir déchirer la gauche. Celle-ci voit naître en son sein une véritable « guerre de religion ».

Est-il alors possible, et comment, de maîtriser ce débat ? À lire la double page – titrée (« La gauche fracturée ») – que Le Monde du samedi 7 mai lui consacre, on peut en douter. Il faut pourtant, plus que jamais, essayer de le faire sortir du champ des querelles dogmatiques pour l’installer dans celui des analyses rationnelles. Nous proposons à cet effet une clarification autour de trois questions : qu’est-ce qui, concrètement, se discute ? Pourquoi les discussions se déroulent-elles dans un climat aussi tendu ? Ne gagnerait-on pas affronter l’en deçà de la discussion ?

Qu’est-ce qui, concrètement, se discute ?

On pourrait dire, d’une façon générale et à juste titre, que le débat – au niveau politique – concerne le sens et la portée de la laïcité. Mais il nous paraît salutaire de considérer d’abord ce qui, sur le terrain concret de la vie sociale, est l’objet de « discussions », discussions dont s’emparera le débat politique pour crier (du côté laïque) à l’agression inacceptable, ou (du côté religieux) à la discrimination condamnable.

Discussions entre qui et qui ? Des acteurs institutionnels : chefs d’établissements scolaires, enseignants, élus municipaux, travailleurs sociaux, responsables d’organismes HLM ; et des enfants, des familles, ou des groupes, de confession musulmane. Discussion portant sur quoi ? Des revendications, plus ou moins nouvelles, concernant le libre exercice de sa foi dans le champ social géré par ceux avec lesquels on discute plus ou moins directement et ouvertement.

Ainsi s’installe comme une guérilla entre des individus ou des groupes porteurs de revendications religieuses et identitaires, et des acteurs institutionnels dont les réactions peuvent exprimer les crispations d’une partie souvent importante de la population française. Est-il possible de sortir de cette guérilla en tranchant les « discussions » de façon sereine et indiscutable ?

Le problème est que toutes ces discussions témoignent d’un conflit entre deux principes posés par le même article 1 de la loi du 9 décembre 1905. Celui de la liberté d’exercice des cultes. Et celui de l’existence de « restrictions » à ce droit, « édictées… dans l’intérêt de l’ordre public ».

Pour ce qui touche par exemple à l’enseignement, l’avis donné par le Conseil d’État le 27 novembre 1989 au sujet du « foulard islamique » reprend, dans une même et très longue phrase, ces deux principes, en précisant le champ des restrictions possibles : le port de signes manifestant une appartenance religieuse est compatible avec le principe de laïcité (principe 1) ; « mais » il ne peut ni constituer « un acte de pression, de provocation, de prosélytisme ou de propagande », ni porter atteinte à la liberté ou à la dignité des autres, ni perturber le déroulement des activités d’enseignement, ni troubler l’ordre dans l’établissement (principe 2). Certes la notion d’« ordre public » est ambiguë, ce qui exigera un examen au cas par cas.

Grand choix de voiles sur un marché de Port-Saïd (Égypte). Enrico Strocchi/Flickr, CC BY-SA

Mais il nous semble quand même relativement simple de trancher les discussions en cours. Prenons quelques exemples. Un chauffeur de bus peut-il refuser de s’asseoir sur le siège que vient d’occuper une femme ? Non, car l’exercice du métier de conducteur implique l’acceptation de conduire tout bus circulant sur une ligne donnée. À l’hôpital, une femme peut-elle refuser d’être soignée par un homme ? Non, car en acceptant d’entrer à l’hôpital, on accepte d’y être soigné par un médecin légitimé par sa compétence, et non par son sexe.

À l’université, les enseignantes peuvent-elles porter le voile ? Non, car elles sont tenues par un devoir de réserve. Et les étudiantes ? Oui, car elles sont normalement adultes, et hors du champ de l’éducation obligatoire ; mais à condition que les exigences de reconnaissance de la personne étudiante (visibilité de son visage) soient satisfaites. Peut-on interrompre un cours pour aller prier ? Certainement pas : cela troublerait le « fonctionnement normal du service public ». Peut-on accepter, lorsque l’institution scolaire sollicite la présence de parents accompagnateurs, la présence d’une mère portant le voile ? Oui, car la mère ne sera pas présente en tant que membre de l’institution, mais simplement en tant que mère collaborant utilement au travail de l’école.

Peut-on refuser un cours mixte de natation ? Non, car l’appartenance à un sexe n’entraîne pas d’exigence spécifique en matière de l’indispensable apprentissage du savoir-nager. Un seul cas nous paraît mériter de déboucher sur un « accommodement raisonnable » : celui des menus spéciaux de la cantine, car il peut être, par ailleurs, judicieux d’offrir tous les jours un menu sans viande (et donc sans porc).

Pourquoi les discussions se déroulent-elles dans un climat aussi tendu ?

S’il est assez facile de trancher sereinement de la légitimité de revendications religieuses qui s’expriment au nom de la liberté d’exercice des cultes, en restant dans le cadre, et dans l’esprit, de la loi de 1905, pourquoi le climat dans lequel ces revendications s’expriment est-il devenu aussi explosif ?

Comment comprendre que, dans une même famille politique, on en soit venu à se déchirer à leur propos ? Tout d’abord, il faut bien reconnaître que la multiplication de ces revendications est un phénomène qui pourra, à juste titre, être jugé préoccupant. Dans la guérilla, un camp attaque, et en plusieurs points ; l’autre est sur la défensive. Mais quels sont exactement ces deux camps ?

Gettymages, CC BY

Dans un supplément « débats » consacré au centenaire de la loi de 1905, Le Monde sous-titrait, le 2 décembre 2005 : « Une seule nouveauté : le culte musulman ». Ce qui fait problème est l’irruption de l’islam dans la société française. La séparation de l’Église et de l’État s’est faite en 1905 sur une base anticatholique. La situation actuelle est marquée par la présence revendicative des musulmans, alors même que vient d’exploser l’incendie allumé par le terrorisme islamiste.

Si bien que l’on retrouve (en grossissant le trait), d’un côté la communauté musulmane, et tous ceux qui dénoncent l’islamophobie que manifesterait l’opposition frontale aux revendications religieuses et identitaires de cette communauté. De l’autre, tous ceux qui jugent nécessaire de rappeler sans faiblesse le primat du cadre républicain et de ses valeurs, quitte à se faire traiter d’islamophobe et de néo-colonialiste.

La question qui se pose alors est de savoir si la peur de l’islam, qui semble caractériser le camp de ceux que leurs ennemis désignent comme « laïcards », est justifiée. Que pourrait-on légitimement reprocher à l’islam, sans sombrer dans l’ultra-laïcisme islamophobe ? Tel est, en fait, le point nodal du débat.

Il s’exprime en une interrogation : l’islam est-il compatible avec la culture occidentale (de la démocratie, de la liberté individuelle, de l’égalité des sexes, etc.), et avec les principes d’un État républicain ? Ou bien faut-il craindre que la République ne finisse par se dissoudre dans un islam qui l’aura absorbée ? Il est clair que cette question, qui porte sur l’essence de l’islam, engage une étude approfondie, d’ordre théologique, philosophique, et politique, que nous n’avons ni la prétention ni le temps de conduire ici.

Bornons-nous donc néanmoins à observer que la crainte qui anime les ultra-laïques n’est pas sans fondement… de l’aveu même de certains militants musulmans notoires. Ainsi Tariq Ramadan affirme-t-il que l’islam est plus qu’une religion : c’est un « englobant ». Il concerne tous les aspects de la vie sociale. La promotion d’une identité musulmane européenne passe par une critique virulente de « l’occidentalisation ».

Tariq Ramadan, en 2010. umar nasir/Flickr, CC BY-NC-ND

Le terme de laïcité n’a pas d’équivalent dans la langue arabe, et situe dans une histoire qui n’est pas celle des sociétés musulmanes. La notion de blasphème, inversement, ne vient-elle pas souligner la difficulté de rendre l’islam compatible avec une société sécularisée qui s’est dotée d’un État laïque ? L’islam distingue mal entre la nation et la communauté religieuse. L’oumma (la communauté) l’emporte sur le watan (la patrie). Si bien que vivre selon la loi sainte musulmane paraît à certains incompatible avec un État laïque moderne (Bernard Lewis, Le Monde du 16 novembre 1993).

Ainsi, tandis que les républicains laïques craignent une religion musulmane qui serait incompatible avec l’État laïque, un fort courant musulman dénonce un État laïque qui serait incompatible avec leur foi. Double incompatibilité, pouvant en effet déboucher sur une lutte à mort. Or, c’est bien aujourd’hui l’islam qui est à l’offensive. L’islam, et la jahiliya (société marquée par l’ignorance barbare du seul et vrai Dieu), sont deux univers antinomiques. L’un doit disparaître au profit de l’autre. C’est pourquoi, dans cette optique, il faut abattre la jahiliya, et instaurer un État islamique, basé sur la charia.

Est-ce ce que veulent les musulmans de France ? C’est à eux de le dire. Mais ceux qui feraient ce choix doivent admettre la légitimité fondamentale du camp laïque, puisque, comme le rappelait la Constitution de 1958, la France est une République laïque, fondée sur une séparation de l’État et des églises qui n’est pas susceptible d’être remise en question. Car cela serait toucher au pacte fondateur de la République lui-même.

Ne gagnerait-on pas à affronter l’en deçà des discussions ?

Mais précisément, ne pourrait-on toucher à ce pacte ? Poser cette question nous contraint à réfléchir à l’en deçà des discussions évoquées en commençant. Car, d’un côté, ce pacte fondateur est le socle inaliénable de notre État républicain. Toute personne acceptant d’être citoyen de cet État, avec toutes les protections dues au citoyen, et les droits qui lui sont octroyés, accepte en même temps d’en être un sujet, avec tous les devoirs que cela comporte, dont celui de respecter toujours les lois de cet État, et de le défendre quand il est attaqué.

Portrait de Jean-Jacques Rousseau par Maurice Quentin de la Tour. Wikimedias, CC BY

C’est pourquoi celui qui s’en prend à l’existence même de cet État, et entreprend de massacrer des citoyens au seul motif qu’ils sont citoyens de cet État, et qui se posent ainsi en opposants au pacte social fondateur, ne sont plus, comme l’écrit Rousseau, que « des étrangers parmi les citoyens », en s’étant en quelque sorte auto-déchus de la nationalité honnie.

Il devrait être facile de comprendre que, dans ces conditions, déchoir un terroriste de sa nationalité, loin d’être une faute morale, n’est qu’une façon de mettre en cohérence le fait et le droit. La déchéance de nationalité pourrait être d’ailleurs sans problème, comme le fait observer Yves Michaud, être étendue à tous ceux qui, de fait, refusent le contrat social fondateur, dont ceux qui fraudent massivement le fisc, et les expatriés fiscaux.

Mais, d’un autre côté, le pacte social a pour particularité de ne jamais avoir été concrètement approuvé et signé par l’ensemble des actuels citoyens vivants. C’est que, comme l’écrit encore Rousseau, « quand l’État est constitué, le consentement est dans la résidence ». Tous ceux qui habitent le territoire, et revendiquent les droits du citoyen, se soumettent de facto à la souveraineté, et acceptent d’être sujets, avec tous les devoirs inhérents, dont celui d’admettre sans discussion le principe de la laïcité, et la primauté de la loi républicaine sur toute conviction d’ordre religieux, que l’on est par ailleurs totalement libre de professer. Mais en dernière analyse, s’agissant des comportements et des actes, c’est à la loi républicaine qu’il appartient d’avoir le dernier mot !

« Avec un soupçon de réserve toutefois »

Demeure une dernière et lancinante question : pourquoi vouloir que cela soit admis « sans discussion » ? Tout le mal ne vient-il pas de là, du fait que l’on impose, par injonction, un contrat qui n’a jamais été explicitement et clairement discuté ? Mais comment pourrait-il en être autrement ?

Pour nous, le dépassement de cette aporie peut passer par la mise en œuvre d’une mesure concrète, nullement contradictoire avec l’idée qu’il n’est pas possible de refuser le contrat social, sauf à s’exclure de la communauté nationale, et à se priver de tous ses droits de citoyen. Il s’agirait d’ouvrir des « espaces de discussion et de réflexion » permettant précisément de comprendre la nécessité du contrat laïque, mais en transformant une acceptation imposée, implicite et tacite, en une acceptation consentie, explicite et éclairée.

Mais quand, enfin, et comment, cela pourrait-il se faire ? Par exemple, à l’école, dans le cadre d’un cours d’éducation civique (et non de simple instruction), ouvrant sur la compréhension de l’idéal laïque, et l’appropriation d’une « charte de la laïcité ». Ou encore, soit pour des nouveaux arrivants et migrants, soit pour des enfants bénéficiant du droit du sol, lors de ce que l’on pourrait désigner comme des « ateliers d’accession à la citoyenneté ». Le travail sur soi accompli dans ces ateliers permettrait, en particulier, de dépasser les inconvénients actuels d’un droit du sol sans doute « politiquement juste, mais anthropologiquement ravageur » selon une judicieuse formule de Guy Berger, en ce que, paradoxalement, en accordant automatiquement la citoyenneté, il obture l’accès à la pensée de l’origine.

Notre analyse nous conduit alors, in fine, à affirmer, avec ce même Guy Berger, la nécessité « éducative » d’aider tous les enfants, et en particulier ceux qui sont issus des mondes colonisés, à penser, et donc à construire, leur rapport à leur origine à l’intérieur de la citoyenneté française. C’est ainsi que l’on pourrait peut-être créer les conditions d’une véritable adhésion à l’idéal républicain, et écarter le danger d’une dissolution de la République dans un islamo-fascisme ravageur.