Industrilles

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La société hyper-industrielle : enjeux du nouveau capitalisme productif

« Industry » ( paysage allemand ) Paulo Guedes/ Flickr, CC BY

Dans un livre pédagogique et pénétrant (La société hyper-industrielle, La république des idées, Seuil, février 2017), Pierre Veltz analyse les ressorts de la société hyper-industrielle et les enjeux de ce nouveau capitalisme productif. Un archipel de métropoles interconnectées, réparties sur tous les continents, prospère dans une économie mondialisée, entouré de territoires délaissés. Le danger n’est pas une illusoire fin du travail, mais une croissance incontrôlée des inégalités et une transition trop lente vers des modes de production et de consommation durables.

Le monde reste industriel et même hyper-industriel

Nous n’assistons pas à une régression de l’industrie, mais à une profonde transformation de sa géographie et de son organisation.

L’industrie manufacturière emploie, de manière constante depuis deux siècles, environ 5 % de la population mondiale. La révolution actuelle du travail vient moins de l’automatisation de certaines tâches individuelles que de la connectivité liée aux réseaux qui permet de disperser les opérations de fabrication dans le monde entier, d’inclure l’usager dans les cycles de production et de capter les données d’usage grâce aux plateformes. L’industrie devient d’ailleurs « un service comme les autres » tandis que beaucoup de services s’organisent selon des méthodes industrielles.

Un système de production plus frugal

Sauf à épuiser les ressources de la planète ou à maintenir des grandes masses de population dans la pauvreté, il nous faut généraliser des modes de production et de consommation plus frugaux. L’économie de la fonctionnalité permet de satisfaire les besoins des individus, tels que la mobilité, sans produire autant d’automobiles donc en réduisant l’impact sur l’environnement de chaque déplacement.

Le commerce mondial a cessé de croître plus vite que le PIB et s’est stabilisé depuis 2010 à 30 % de celui-ci. Plus que la multiplication des transports, le coût écologique de la globalisation des chaînes de valeur vient de la fabrication dans des pays à faibles exigences environnementales.

Un travail en profonde mutation, mais pas en disparition

Si les richesses sont bien réparties et si l’empreinte écologique de nos activités est bien maîtrisée, les gains d’efficacité du système productif permettront de développer des produits et services centrés sur la culture, l’éducation, le bien-être et la santé d’individus disposant de plus de temps libre.

La fin des solidarités territoriales ?

Le risque n’est donc pas une « fin du travail » mais une explosion des inégalités entre de riches métropoles attirant les activités économiques par la multiplicité des talents disponibles et la qualité de leurs infrastructures et des périphéries moins bien dotées. Alors que jadis la richesse des métropoles se déversait sur l’arrière-pays qui les nourrissait, les centres riches ont toujours besoin de pauvres, mais préfèrent désormais des pauvres d’ailleurs (pour ce qui peut être produit à distance) ou venus d’ailleurs en transport low-cost et sous contrat précaire, sans lien durable de solidarité. Singapour profite d’être sans attache à la Malaisie, comme d’autres cités-États (Dubai, Doha) ou de très petits États (Irlande, pays baltes, Suisse). Londres aspire à se séparer du Royaume-Uni et la Silicon Valley du reste des États-Unis.

Les atouts de la France et de l’Europe

L’isolationnisme proposé par Trump et par les partis populistes conduirait à un immense appauvrissement de pays qui ne pourraient plus importer à bas coût ce qu’ils font moins bien que les autres (ou ne peuvent pas faire, pour certaines matières premières) et ne pourraient plus exporter ce qu’ils font mieux.

Car le contenu en importations des exportations de chaque pays explose, passant par exemple entre 1995 et 2011, de 17,3 % à 25,3 % en France (mais augmentant plus encore en Allemagne, de 14,9 % à 25.5 % ou en Pologne, de 16.1 à 32.4 %). 65 % de la valeur des exportations du Mexique vient de l’étranger dont 37 % des États-Unis !

30 % de la valeur des composants d’un iPhone 4 était produite par Samsung, le principal concurrent d’Apple (et 1 % par ST Microelectronics). Le montage des iPhone en Chine ne représente que 2 à 3 % de leur valeur, mais 24 % des clients du produit sont Chinois.

La concurrence oppose aujourd’hui de grandes régions intégrées et l’Europe (en s’appuyant éventuellement sur un partenariat renforcé avec l’Afrique) peut rivaliser avec les économies américaines et asiatiques. La France a pour l’instant résisté mieux que d’autres pays à l’explosion des inégalités et à la perte des solidarités territoriales, même si sa politique vis-à-vis des territoires les plus en difficulté est parfois en panne. Des processus de redistribution et de circulation des richesses existent au niveau national et autour des métropoles régionales. Enfin, la présence d’une couronne de métropoles provinciales à 2 à 3 heures de TGV de Paris fait apparaître le territoire comme une métropole distribuée s’appuyant sur un cœur de dimension mondiale.

Un livre qui remet les choses à leur place

Nos débats démocratiques sont sous l’emprise de quelques idées reçues. On lit et on entend des thèses discutables telles que « l’industrie est en voie de disparition » (l’emploi manufacturier mondial n’a jamais été aussi élevé), « les robots tuent l’emploi » (ils réalisent des tâches et créent une richesse qui, si elle est bien distribuée, permet de satisfaire des besoins jusqu’ici peu solvables), « la concurrence des pays à bas salaires est la source du chômage » (l’Allemagne a peu de chômage avec des salaires comparables aux nôtres), etc.

Le livre réfute ces idées reçues et insiste sur les enjeux prioritaires :

  • nous devons inventer des modes de production et de consommation plus frugaux et plus efficaces pour permettre à des milliards de personnes de sortir de la pauvreté sans épuiser les ressources de la planète ou l’asphyxier.

  • Une économie globalisée où, dans de nombreux domaines, les coûts fixes d’investissement l’emportent sur les coûts variables pour fournir un service ou un bien conduit à des monopoles naturels et à un risque d’explosion des inégalités, à la fois entre individus et entre un archipel de métropoles et des territoires délaissés. Il faut éviter une « sécession des riches » et ses conséquences (populisme et rejet d’une mondialisation qui se ferait au détriment d’une partie des habitants d’un pays).

On retiendra aussi du livre que la France et l’Europe continentale, parce qu’elles ont su contenir mieux que d’autres régions la montée des inégalités et la déstructuration des territoires et parce qu’elles disposent d’une infrastructure matérielle et immatérielle de qualité et d’une précieuse tradition industrielle, peuvent préserver une prospérité partagée.

Il leur faut pour cela investir dans les technologies numériques et dans des modes de production respectueux de la planète, jouer sans naïveté le jeu de la mondialisation (c’est-à-dire exiger le respect de règles équitables pour se protéger des moins-disants sociaux et environnementaux), entretenir un système de formation initiale et tout au long de la vie permettant à la population de s’adapter aux transformations du travail, faciliter les transitions professionnelles (en assurant une sécurité matérielle, mais surtout un accompagnement efficace).

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