Le gouvernement face aux gilets jaunes, les conditions de la communication

Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Grivaux, en discussion avec une « gilet jaune ». Iroz Gaizka/ AFP

Le prix de l’essence a mis le feu aux poudres, mais le mouvement des gilets jaunes est nourri par une défiance généralisée qui touche aux conditions mêmes de la communication entre les politiques et les citoyens.

Le processus d’individualisation a progressivement modifié la manière dont ces derniers se pensent et doivent se penser. Et ce qui était une évidence pour les catégories sociales supérieures l’est devenu pour la grande majorité de la population.

Le règne de l’individu-citoyen

Depuis leur naissance, les individus sont pensés et traités comme des personnes dotées d’une personnalité propre devant être prise en compte, et idéalement, souveraine dans ses choix. C’est en effet au gré des microdécisions ou des choix de vie qui émaillent nos existences que nous nous construisons. La « société de consommation » est la traduction pour l’accès aux biens et aux services de cette évolution plus générale qui concerne aussi le choix du conjoint, l’orientation sexuelle et professionnelle, les pratiques culturelles diversifiées, etc.

C’est sur la base de cette définition de l’individu comme une personne que nombre de nos contemporains conçoivent l’action publique. C’est le cas de Nicolas Hulot quand il finit par renoncer à son poste ministériel parce que celle-ci entrait en contradiction trop forte, et depuis trop longtemps, avec ses convictions personnelles. C’est aussi le cas des gilets jaunes qui peinent à désigner des représentants au nom du respect de chacun. Un « porte-parole » déclarait ainsi sur Franceinfo le 28 novembre dernier :

« Personne ne décide pour personne. […] Chacun doit rester libre et responsable. »

Ainsi, les individus ne se considèrent plus comme des administrés remettant leur confiance entre les mains des élus et d’une administration agissant pour le bien commun. Ils ne vivent plus ces autorités comme a priori légitimes. Prenant au mot le projet d’une société d’individus autonomes, ils n’intériorisent plus leur statut de sujets de politiques. Et, pour cette raison, ils ne craignent pas de s’adresser comme à égalité avec le personnel politique.

Il faut dire aussi qu’ils sont les premiers à subir les choix faits au nom de l’intérêt commun. Consommateurs mécontents, ils trouvent dans les réseaux sociaux les moyens de transformer leur épreuve personnelle en enjeu collectif, pour reprendre la distinction C.W. Mills.

Dans ce contexte, dans quelles directions aller afin de retisser les conditions de la communication ?

Proximité

Si le lien de citoyenneté émane de la personne, alors on peut comprendre que toute forme de mépris des citoyens se charge d’une violence puisque c’est la personne qui est atteinte.

La difficulté du Président à exprimer de la compassion et de la considération pour ceux qui ne sont pas en haut de la « cordée » produit le caractère inaudible de son discours. Notre société d’individus autonome n’accorde plus sa confiance a priori à personne. La légitimité des politiques, comme celle des médecins ou des enseignants, se conquiert au fil de la relation.

L’exemplarité est une condition de la confiance. Il faut montrer par des actes la réalité d’un engagement : utiliser les transports en commun voire le vélo, résider dans des logements ordinaires, fréquenter les lieux de vie de tous, manger dans des restaurants rapides, etc. Les lieux du pouvoir et leur magnificence, les pratiques des hommes politiques et leurs traces aristocratiques (voiture, logement de fonction, etc.) grignotent la confiance des Français. Les maires sont les plus appréciés de leurs élus parce qu’ils sont les plus « normaux » au sens où ils vivent au milieu de leurs administrés.

Dès lors, comment se sentir représenté·e et écouté·e par un Président parlant devant un aréopage d’obligés complices depuis le palais de l’Élysée ?

Égalité

Convertis au projet de l’autonomie personnelle, nos contemporains revendiquent les moyens de la mettre en pratique.

L’essence est l’oxygène de la voiture qui ouvre la voie de l’autonomie. Et l’augmentation de son prix remet en cause profondément cet outil qui permet de se déplacer où et quand on le souhaite le tout dans un cadre familier et confortable.

Au péage de Beaumont (est de la France), sur l’A31, le 24 novembre 2018. Jean‑Chrsitophe Verhaegen/AFP

Le modèle de la vie pendulaire entre activité professionnelle dans le centre urbain et domicile en périphérie incarnait cette autonomie également du point de vue du choix d’un logement individuel au milieu d’une population partageant le même projet. Il a été alimenté par l’installation massive de commerces en périphérie et par l’accroissement des loyers en centre-ville qui aurait été encore plus grand sans cette périurbanisation.

L’augmentation du coût des carburants (ou des taxes) menace cette existence enviée par les gilets jaunes. Et la répartition des efforts peut-elle être vécue comme égale quand les conditions de vie deviennent de plus en plus inégales et qu’une minorité de privilégiés y échappe, tout en faisant l’objet d’une attention soignée ?

Représentativité

Parce que notre société est peuplée d’individus qui se pensent autonomes, la défiance à l’égard des corps intermédiaires est grande. Emmanuel Macron qui est passé par-dessus les syndicats, y compris les plus réformistes, plonge dans un trou d’air. Ceux qu’il a fragilisés ne lui offrent guère un large parachute parce qu’ils sont eux-mêmes affectés par cette crise. Et il est bien tard pour chercher à faire étalage de concertation avec ces intermédiaires.

Les gilets jaunes ne cessent de rappeler qu’ils se définissent comme en dehors des syndicats et des partis. Et c’est bien ce qui complique l’émergence de figures du mouvement. Et le caractère auto-institué de leur mouvement explique une partie du large soutien dont il fait l’objet dans les sondages autant que sur les filtrages. Comment réduire les centaines de milliers de manifestants de samedi à Paris à une manipulation du Rassemblement national ?

Renouer le fil du dialogue suppose de poser les bases d’une autre légitimité. À l’occasion des discussions décentralisées, pourquoi ne pas proposer de constituer des assemblées de citoyens tirés au sort sur les listes électorales ?

Les gilets jaunes seraient alors confrontés à la contradiction de ceux qui ne partagent pas leur point de vue (ou leurs intérêts) mais qui seraient légitimes à parler autant qu’eux. Dans leur composition actuelle, ils ne reconnaîtront pas l’autorité de ceux qui défendent des points de vue divergents. Ce serait l’occasion de reprendre la main et de commencer à dessiner les contours d’une forme alternative ou complémentaire de représentation politique.

Emmanuel Macron, qui a incarné un certain renouveau par son ascension fulgurante à l’extérieur des partis traditionnels, voit une partie de ceux qui l’ont soutenu au moment de la présidentielle le quitter car il n’est pas parvenu à traduire ce désir de renouvellement.

Pendant ce temps, à défaut de vivre l’égalité, les gilets jaunes éprouvent la liberté dans une relative fraternité.