Les élections régionales le confirment : le FN est encore loin des portes du pouvoir

Le Front national aux portes du pouvoir ? Pas forcément. Blandine Le Cain/Flickr, CC BY

Le couperet est tombé: la malédiction du second tour a encore frappé le FN. Alors qu’il était en tête dans six régions sur treize, le parti de Marine le Pen n’obtient aucune majorité à l'issue de ces élections régionales - ce qui est sans précédent pour ce type de scrutin. Le Front national échoue à capitaliser sur ses scores du premier tour. Le scénario des élections départementales de mars 2015 s’est donc répété.

Le FN constitue, sans conteste, une troisième force capable de rivaliser avec Les Républicains et le PS. Mais, précisément, il n’est pas capable de les battre. Même s’il représente le premier choix de millions de Français, le FN n’est pas encore en mesure d’obtenir le pouvoir dans les institutions, fûssent-elles locales. Sa présidente Marine le Pen n’est pas encore sur le perron de l’Elysée, pas plus que ses cadres ne sont à l’Assemblée nationale.

Lors des élections départementales de mars 2015, chacun a pu mesurer l’impasse stratégique dans laquelle se trouve un FN aimant cultiver sa solitude dans le champ politique. Comment ne pas être frappé, en effet, par la terrible distorsion entre le score réalisé par le parti de Marine Le Pen au premier tour de ces élections et le nombre de ses candidats effectivement élus au soir du second tour ? Le Front national, avec un total de 5 141 897 voix – soit 25,24 % des suffrages exprimés – arriva en tête dans 320 cantons sur 2 054 et parvint à qualifier ses candidats pour le second tour dans 1 107 cantons. Pourtant, il n’obtint que 62 candidats élus au soir du second tour et ne remporta aucun département.

Pourquoi ? Le FN avait fait cavalier seul. Excellent parti de premier tour, il connut l’échec dans plus de 97 % des duels et autres triangulaires auxquels il participa au second tour. Qu’en sera-t-il pour le second tour des élections régionales ?

« Faire majorité »

Il apparaît que le FN est victime de ce que nous appellerons « le syndrome du Parti communiste français ». Celui-ci désigne le mal tendant à empêcher un parti, devenu l’une des principales forces du système partisan, de prétendre seul à l’exercice des plus hautes responsabilités. En effet, le FN ressemble au PCF alors au faîte de sa puissance électorale : un parti aux scores électoraux remarquables, oscillant pendant plus de trois décennies (de la Libération jusqu’au début des années 70) entre 20 % et 25 % des suffrages, mais qui ne fut jamais en capacité de conquérir seul le pouvoir central.

Aussi le FN se retrouve-t-il, aujourd’hui, confronté à l’alternative suivante : soit consentir à des alliances électorales avec d’autres formations politiques dans l’espoir de « faire majorité », au risque de perdre de ce qui fait une partie de sa singularité ; soit s’arc-bouter à sa ligne d’indépendance, comme le fit le PCF entre 1947 et 1958, Guerre froide oblige, au risque de se condamner à ne jamais devenir un parti au pouvoir.

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Le principal problème pour le FN, c’est qu’il ne dispose pour l’heure d’aucun allié d’envergure potentiel. Nicolas Sarkozy a réaffirmé, le 7 décembre dernier, qu’il récusait toutes perspectives d’alliances avec le parti de Marine Le Pen. Le PCF, lui, eu la possibilité en son temps de se tourner vers la gauche non communiste. D’abord vers la SFIO de Guy Mollet à partir des législatives de 1962, puis vers le PS de François Mitterrand jusqu’à la conclusion avec ce dernier et les radicaux de gauche d’un programme commun de gouvernement en juin 1972.

La direction du PCF engagea cette démarche unitaire parce qu’elle savait que le mode de scrutin majoritaire voulu par le Général de Gaulle pour l’élection des députés à partir de 1958, comme son poids électoral réel, ne lui permettrait pas de conquérir seul le pouvoir central. À partir du moment où les dirigeants du PCF envisageaient la conquête du pouvoir par le suffrage universel, ils n’eurent d’autre choix que de renouer avec la stratégie d’union des gauches pour espérer être aux responsabilités à nouveau.

Jamais, dans son histoire, le PCF n’a été en mesure de gouverner seul, même quand il fut le « premier parti de France », en nombre de sièges à l’Assemblée, entre 1945 et 1956 (à l’exception de 1951), bien aidé par un mode de scrutin alors proportionnel. Les dirigeants du PCF ont dû consentir à s’insérer dans des gouvernements de coalition dans lesquels ils furent minoritaires. Seul ce sens du pragmatisme permit aux communistes d’occuper avec d’autres la « maison du pouvoir » entre 1945 et 1947 et entre 1981 et 1984.

La posture du « seul contre tous »

Depuis sa fondation, le FN a toujours refusé d’envisager une conquête révolutionnaire de l’appareil d’État. C’est à la seule règle de la majorité qu’il s’en est toujours remis pour trancher la question du pouvoir. Il lui faut donc gagner les élections qui lui permettront de fabriquer la loi, c’est-à-dire l’élection présidentielle et les législatives.

Gagner l’élection présidentielle ? Pari déraisonnable, mais posons l’hypothèse. Et ensuite ? Il faudra au FN remporter dans la foulée les élections législatives pour obtenir une majorité parlementaire. Or le FN dispose, pour l’heure, 2 députés à l’Assemblée. Comment peut-il espérer passer de 2 à 289 députés, seuil minimal pour détenir la majorité absolue, et cela sans recourir à quelque forme d’alliance que ce soit avec un « parti de pouvoir », en l’occurrence avec Les Républicains (LR) ? Cela ne s’est jamais vu dans l’histoire politique française.

Le fait d’obtenir 20 %, 25 %, voire 30 % au premier tour des élections législatives se révélerait insuffisant pour atteindre le pouvoir. Malgré de tels scores, le FN pourrait se retrouver avec une poignée de députés seulement, comme le PCF en 1958 qui, une fois encore sans alliés, fut victime du nouveau mode de scrutin majoritaire. Il n’en conserva que 10 sur les 150 sortants, malgré ses 19 % de voix. Le problème se poserait de la même façon si on revenait au scrutin proportionnel : avec 25 %, le FN pourrait, certes, disposer de 150 députés à l’Assemblée nationale, faisant de lui une force incontournable, mais il ne serait toujours pas en mesure de gouverner seul. Faute d’alliés pour faire majorité, à l’instar du PCF entre 1947 et 1958, celui-ci risquerait de demeurer désespérément dans l’opposition.

Dès lors, il apparaît que, malgré ses succès répétés, le FN n’est pas encore au seuil de la porte de la maison du pouvoir et pourrait, comme le PCF au temps de son âge d’or, continuer à se situer très haut sur le plan électoral sans jamais être en mesure de gouverner. Tant qu’il assumera cette posture du « seul contre tous » et qu’aucun parti de gouvernement ne consente à faire alliance avec lui, la maison du pouvoir risque de lui demeurer inaccessible.

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