Non, les emojis n'appauvrissent pas l'expression écrite. Pixabay

Les émoticônes, au-delà des idées reçues

Par SMS, sur Facebook, sur Instagram, sur Twitter, sur WhatsApp, sur Snapchat, et même par mail, elles fleurissent dans les écritures numériques. Les émoticônes, ces petites représentations graphiques de nos émotions et de nos états d’esprit, font désormais partie intégrante de nos phrases et de nos conversations. En 2016, selon le Journal du Dimanche, plus de 2 milliards de messages contenant un emoji ont été envoyés. Grâce au site Emojitracker, vous pouvez également vous amuser à suivre en temps réel l’utilisation des emojis sur Twitter.

C’est un phénomène international, de plus en plus répandu dans nos habitudes communicationnelles, qui n’est pas toujours bien vu : les émoticônes sont parfois considérées comme un « danger » pour la langue, comme une « simplicité » de langage, ou encore comme des objets linguistiques aux apports sémantiques « légers » et « futiles ». Mais qu’en disent les linguistes, ces spécialistes de la langue et de ses usages ?

L’oralité de l’écrit : ce qui nous pousse à créer du « non‑verbal »

Nous sommes de plus en plus nombreux à écrire de plus en plus régulièrement. Pour les experts du langage, le champ de l’écrit comprend aussi bien les œuvres littéraires et artistiques que les notes de cours, les SMS, et toutes autres productions graphiques. Or, dans l’histoire de l’humanité, cela fait peu de temps que l’écrit occupe une telle place, devenant obligatoire et nécessaire. Notre société est ainsi basée sur la littératie, soit sur « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités ».

La vision traditionnelle de l’écrit en fait un mode de communication distant, formel, proche du monologue (lettre de motivation, mémoire, fiche d’impôts, ouvrage de fiction…). Or, les écrits propres aux réseaux sociaux, aux mails ou aux SMS imposent un renouvellement de l’ancienne écriture épistolaire : nous conversons, certes, mais plus directement et plus spontanément – quoique parfois en différé, comme dans la communication écrite « traditionnelle ». Ce principe de conversationnalité rapide fait émerger plusieurs questions linguistiques.

En 1967, Albert Mehrabian mène une étude sur la communication non-verbale dans le cadre d’une conversation privée, et en tire une hypothèse forte : 55 % de notre communication passerait par le langage corporel, 38 % par le ton de la voix et seulement 7 % serait transmis par les mots que nous utilisons. Par conséquent, nous pourrions nous demander : comment faire passer toutes ces informations par l’écrit dans la même situation de communication ?

La ponctuation et les émoticônes à la rescousse

Il n’est pas rare de voir un message écrit en majuscules pour signifier un cri ou manifester un certain énervement. Ou de voir notre interlocuteur utiliser une – ou plusieurs – émoticône.s pour insister sur l’ironie de sa phrase. Grâce à l’utilisation de signes pourtant écrits et graphiques, les écrits numériques réussissent ainsi à combler en partie le manque d’information sur les aspects non verbaux de la communication.

Ces émoticônes permettent en effet d’ajouter une valeur de ton, d’expression faciale tandis que la ponctuation au sens large (majuscules/minuscules, signes comme les points de suspension/point d’exclamation, les retours à la ligne…) représente une transcription du rythme et du volume de la parole.

D’autres marques d’oralité sont fréquentes dans ce type d’écrits : des hésitations (« euh », « ben »…) des répétitions (« je… je pense oui ») ou encore des interjections (« Aïe », « Waouh ! », « Brrrr »…).

L’écrit ne serait donc pas uniquement distant, solitaire, froid et détaché. Dans le cas des conversations en ligne, il a des attributs que nous n’associions autrefois qu’à la langue parlée : il peut être libre, intime, ancré dans la situation de parole, et faire preuve d’une grande émotionalité.

L’avènement des emojis

Une littératie qui s’étend, une oralité des discours écrits qui se répand, un besoin croissant de pouvoir discuter plus efficacement et plus facilement… L’arrivée d’icônes et de symboles pour pallier la distance émotionnelle de l’écrit traditionnel était donc à prévoir. La plus ancienne occurrence d’émoticône date des années 70 sur le réseau PLATO, l’une des premières communautés en ligne. Cependant, une volonté de signifier les émotions par des codes écrits avait déjà pu être aperçue en 1881 dans le journal américain de satire politique Puck.

Extrait du magazine Puck (1881).

Depuis, à l’utilisation des smileys typographiques composés de caractères ASCII (comme :-) ou encore :-P, ou bien T_T) se sont substitués les emojis, véritable révolution dans le monde du numérique. Ces deux formes d’émoticônes (terme désignant l’ensemble de ces pictogrammes qui représentent une émotion) sont aujourd’hui utilisées sur tout type de plate-forme. Intégrées aux claviers numériques des réseaux sociaux, des boîtes mail et des SMS, elles s’inscrivent entièrement dans le procédé de création et d’évolution de cette nouvelle forme d’écrits. Elles peuvent même remplacer des mots ; leur force linguistique vient de leur diversité de représentation et de signification. Mais tout le monde ne les voit pas d’un bon œil.

Des clichés qui traduisent un mépris de l’oralité

L’oral et l’écrit ayant longtemps été distingués et comparés selon des critères d’exigence et de norme, il n’est pas étonnant de voir resurgir avec l’émergence des écrits numériques « oralisés » certaines critiques. Avant qu’un grand nombre de recherches sur l’oralité émergent en sciences du langage au XXᵉ siècle, l’oral était perçu comme familier et l’écrit comme plus élaboré. La langue parlée connaissait trop de variations, trop de familiarité : elle était la langue dite « populaire », avec ses inachèvements de phrases, ses hésitations, ses chevauchements et ses ruptures. La langue écrite, elle, était assimilée à la langue littéraire, avec ses codes, ses règles et le soin que nous devions y apporter.

Depuis quelques décennies maintenant, les linguistes sont au fait de la pluralité des écrits et de la langue orale, de leurs grammaires propres et de l’hétérogénéité de leurs pratiques, qui font d’elles des représentations fidèles et importantes de la diversité même du langage dans sa globalité.

Les clichés sur l’utilisation des émoticônes sont hélas encore nombreux : « elles appauvrissent la langue et la mettent en danger », « elles rendent le message qu’elles accompagnent moins sérieux/important »… Il semble pourtant évident, du point de vue linguistique, que ces petites icônes constituent une véritable richesse pour les écrits conversationnels. Les traces d’oralité dans le discours n’arrêteront pas d’évoluer, et avec elles l’usage des émoticônes et leur importance pour transmettre, pour faire comprendre et pour dialoguer.