Les étudiants constitués en groupes pour prévenir les violences sexistes dans l’enseignement supérieur : quelle efficacité ?

Étudiante dans une manifestation à Paris le 8 mars 2017. Jeanne Menjoulet/Flickr, CC BY

Le monde de l’enseignement supérieur est une partie intégrante de la société, tout comme ses composantes – enseignants-chercheurs, personnel administratif et étudiants. Si des faits de sexisme apparaissent dans la société, nul doute qu’il en existe aussi dans l’enseignement supérieur. Le phénomène est loin d’être nouveau et peut se décliner en deux catégories, selon le statut de celui qui commet l’acte sexiste, la victime étant toujours la même : l’étudiant, ou l’étudiante.

Du sexisme dans l’enseignement supérieur ?

En 2013, une enquête du magazine L’Etudiant épinglait le harcèlement sexuel et moral dans le monde doctoral tout en relatant des faits épars qui permettent difficilement d’en appréhender l’ampleur de manière globale.

Plus récemment, depuis décembre 2016, le collectif « Paie ta fac », composé d’étudiants et d’une chargée de cours, dénoncent de manière systématique le sexisme dont feraient part bon nombre d’enseignants, mais aussi d’enseignantes, envers les jeunes femmes étudiantes. Là encore, le phénomène est impossible à appréhender de manière globale tant les propos rapportés – que nous considérons comme vrais – sont décontextualisés et trop peu nombreux. Qu’importe. Ils rappellent bien que le monde de l’enseignement supérieur n’échappe pas à l’existence du sexisme.

Le phénomène va plus loin puisqu’il concerne aussi les violences sexistes que les étudiants eux-mêmes feraient subir aux autres étudiants, femmes et homosexuels essentiellement. Là encore, les initiatives n’ont pas attendu « l’affaire Weinstein » pour être lancées : la lettre de 2012, envoyée à Rue89 et une source « contradictoire » par deux étudiantes de l’ENS de la rue d’Ulm dénoncent ce que nous qualifions pudiquement de « pratiques de sexisme aggravées », en particulier lors des soirées étudiantes.

Très régulièrement, des collectifs et syndicats d’étudiants dénoncent le caractère explicitement sexiste des affiches qui font la promotion de ces mêmes soirées étudiantes, à Grenoble, Toulouse, Valence, Strasbourg… Très récemment, des collectifs d’étudiants ont vu le jour dans certaines grandes écoles, à l’instar du collectif Re@gir de Grenoble École de Management, dont l’objectif est de sensibiliser les étudiants à ces pratiques et… justement, de les faire « réagir » !

Des collectifs d’étudiants contre le sexisme : un combat mal mené ?

Pour lutter contre le sexisme ambiant, les initiatives deviennent de plus en plus nombreuses depuis 2012 et reposent toutes peu ou prou sur la même logique : pointer du doigt en dénonçant de manière factuelle la phrase, l’affiche qui peut être légitimement qualifiée de sexiste. L’objectif ? Persuadés que les étudiants émetteurs de ces idées ne sont pas tous conscients du caractère sexiste de leur approche, ces collectifs cherchent à dénoncer mais également inviter les auteurs à une prise de conscience de leurs propos et, ainsi, à stopper ces actions… En vain ?

C’est ce que pourrait laisser penser la simple recherche sur Internet à partir des mots clés « Affiches, femmes, soirées étudiantes France » : 2014. La polémique, relayée à l’échelle nationale, porte sur une affiche à Toulouse. 2015. La même polémique a lieu à Strasbourg, et, un mois plus tard à Grenoble, et, cette fois-ci, encore un an plus tard sur Valence… A chaque fois, le même mécanisme : la condamnation de la parution d’une affiche est relayée dans les médias. Si elle ne se reproduit sur le même lieu, elle refait surface dans une autre ville et, une nouvelle fois, les médias relaient l’appel à conscience.

En toute vraisemblance, la stratégie de dénonciation ne fait pas effet…

Trop de groupes latents et éphémères pour contrer des actions générées par de nouveaux étudiants qui copient les pratiques de leurs aînés…

La complexité du phénomène réside dans le fait que les personnes qui dénoncent et celles qui font preuve de sexisme changent… par définition. À quelques exceptions près, les collectifs d’étudiants qui dénoncent les pratiques sexistes, en particulier, celles qui sont émises par les étudiants eux-mêmes, s’apparentent à des groupes latents, similaires à ceux que Mancur Olson analyse dans un contexte économique.

Les gros groupes rassemblent des acteurs qui sont certes motivés mais également des passagers clandestins. Face à eux, des petits groupes dans lesquels tous les acteurs sont motivés ont plus de chances de se faire entendre. Dans ce contexte, les collectifs très ancrés sur un plan territorial ont, en théorie, toutes les chances de faire valoir leur action : dénoncer et « faire bouger les lignes » en matière de sexisme devrait donc y trouver une écoute…

C’est oublier que les étudiants bougent, et de plus en plus. D’une part, ils ne restent étudiants que quelques années et rares sont les jeunes diplômés qui restent engagés dans des groupes d’étudiants une fois entrés dans la vie active. D’autre part, l’étudiant de l’enseignement supérieur en France réalise très rarement son parcours d’études au même endroit très longtemps : entre les changements d’universités pour intégrer tel ou tel programme, les déménagements pour cause de stages ou d’échanges universitaires, l’étudiant reste tout au plus un ou deux ans sur un même site. Aussi, le groupe latent est certes petit mais est souvent composé d’étudiants moins impliqués qu’ils ne le voudraient.

A contrario, ces groupes latents, localisés, font face à des étudiants qui, certes, bougent aussi, mais reproduisent les pratiques sexistes enseignées par leurs aînés, dans des associations, des Bureaux des Étudiants, etc., institutionnellement plus stables, où la course au « faire toujours mieux que son prédécesseur » est de mise.

Une meilleure institutionnalisation des dénonciations pour lutter contre la reproduction des pratiques sexistes dans l’enseignement supérieur

Pour cette raison, le combat contre le sexisme ambiant ne peut passer que par la mise en place d’institutions qui luttent contre cette reproduction de pratiques : une association d’étudiants, à la ligne politique durable ou d’un syndicat d’étudiants (par exemple, l’action de la Mnef à Grenoble en 2015.

Pour cette même raison, les acteurs de l’enseignement supérieur – professeurs, administration – doivent aussi s’impliquer, certes pour faire face au sexisme dont les professeurs pourraient faire part, mais aussi en considérant que la formation de l’étudiant au statut d’acteur sur le marché du travail, passe aussi par l’éducation « hors des murs » de l’enseignement supérieur.

Le partenariat durable entre associations d’étudiants – monde de l’enseignement supérieur pour faire réfléchir aux pratiques sexistes, éventuellement les sanctionner, sera la clé pour limiter la reproduction de ces mêmes pratiques.

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