Les libellules, symbole d’une foisonnante biodiversité dont nous ignorons presque tout

L’impressionnante Anax empereur, l’une des plus grandes libellules que l’on peut observer en Europe. Jens Kipping

Parmi les 8,7 millions d’animaux, de plantes et de champignons peuplant la Terre, seul 1,2 million ont été identifiés et nommés : 86 % du monde naturel demeure inexploré !

Pour la plupart de gens, une telle richesse et une telle ignorance sont difficiles à comprendre. Imaginez donc que chacune des 6,5 millions d’espèces terrestres – les autres appartiennent au royaume marin – ait une parcelle de terre équivalente. Toutes ces parcelles – y compris celle de l’espèce humaine – couvriraient une surface représentant seulement un quart de Manhattan ! Vu sous cet angle, on comprend dans quelles proportions nous avons débordé de nos frontières ; et l’on se rend également compte que nous n’avons cartographié que l’équivalent de l’Europe, de l’Inde et de la Chine, soit environ 14 % de la surface émergée du globe.

Ce n’est pas tout : nous ne connaissons assez bien que 80 000 espèces pour nous permettre d’évaluer notre impact sur elles. Parmi ces dernières, 29 % sont menacées d’extinction. Si l’on en revient à notre métaphore du début, les espèces desquelles nous sommes vraiment familiers équivalent à l’Espagne, la France et la Turquie réunies. Si 29 % de toutes les espèces vivant sur Terre venaient à disparaître, cela équivaudrait à priver tout le Nouveau Monde de vie.

Pour le dire en d’autres termes, alors que nous avons déjà eu un impact catastrophique sur la biosphère, l’état de nos connaissances sur le monde naturel correspond à celle que l’on avait des continents à l’époque de Christophe Colomb. Ceci est essentiel, dans la mesure où connaître de nouvelles espèces peut faire contrepoids à l’exploitation galopante de la vie : la biodiversité préservée est la preuve irréfutable que les hommes peuvent vivre sur Terre sans la détruire.

C’est la raison pour laquelle nommer les espèces est très important : on est obligé d’admettre que les autres existent. Les noms permettent une certaine familiarité. Comme quelqu’un me l’avait fait remarquer un jour : « Tant qu’elles n’ont pas de nom, c’est comme si les espèces n’existaient pas. »

À l’heure de la sixième extinction de masse, découvrir ces millions de voisins inconnus et partager nos connaissances à leur sujet s’impose comme une priorité absolue. Des moyens sont à notre disposition pour cela : travaux de recherches, sites Internet, listes rouges des espèces en danger, supports pédagogiques… Mais si chacun d’entre nous profite de ces connaissances – même si cela se limite souvent aux domaines de la médecine et de l’agriculture –, peu les considèrent en revanche comme relevant de leur responsabilité personnelle.

Peu d’animaux permettent d’éveiller les consciences au sujet de la biodiversité aussi bien que les libellules, ces animaux des eaux douces fascinants par leurs couleurs et leur grâce.

La Spesbona angusta, une espèce que l’on ne rencontre aujourd’hui que dans les environs de Cape Town en Afrique du Sud. Copyright Jens Kipping

Briser l’anonymat

Ce qui n’est pas connu n’est pas juste non vu, il est aussi ignoré.

Il existe à ce jour 6 000 espèces de libellules identifiées de par le monde. Ces insectes aquatiques charismatiques sont considérés comme bien connus, or l’hiver dernier nous avons évoqué dans une de nos parutions scientifiques la découverte de 60 nouvelles espèces.

Ces insectes n’avaient jamais été identifiés ni étudiés auparavant. Si la plupart des espèces non connues, souvent considérées comme indiscernables ou cachées, réclament un travail de laboratoire minutieux, ces 60 espèces-là se trouvaient dans des zones accessibles du continent africain.

En mai dernier, la star des naturalistes, le Britannique David Attenborough, a reçu en cadeau pour ses 90 ans, une libellule en provenance de Madagascar récemment découverte et qui portera désormais son nom. Dans la revue Nature, j’ai souligné à quel point cette libellule, tout comme le parcours d’Attenborough, plaidait en faveur d’un amour inconditionnel et altruiste de la nature.

On me demande souvent à quoi « servent » les libellules. Elles n’ont en effet rien en commun avec notre psyché ou avec nos structures sociales, comme c’est le cas pour les singes et les fourmis. On ne les craint ni ne les chasse, comme les moustiques et les serpents. Elles ne nourrissent personne, comme peuvent le faire les poissons et ne pollinisent pas les plantes, comme c’est le cas des abeilles.

Mais la beauté et la délicatesse de ces créatures – et de tant d’autres – plaident en faveur de la défense de la nature. Un peu comme ce sentiment de petitesse que nous retirons de l’observation des étoiles, la biodiversité nous ouvre de nouvelles perspectives sur la vie. Chaque espèce constitue un monde parallèle en soi, ayant droit à toute sa place.

David Attenborough et sa libellule malgache (vidéo BBC, mai 2016).

Pourquoi nommer les choses

Si les espèces incarnent la vie sous toutes ses formes et que les nommer permet de les sortir de l’anonymat, alors il convient de bien choisir ces noms. Quel bonheur à ce titre que la bien nommée Umma gumma, une libellule étincelante désignée de la sorte en référence à un album des Pink Floyd, Ummagumma (qui signifie « faire l’amour » en argot). Quant aux libellules à longues pattes, Notogomphus kimpavita et N. gorilla, elles furent appelées ainsi en référence au saint patron et symbole de la conservation des régions en Angola et en Ouganda.

Mais qui donc part à la découverte de ces espèces, qui donc les fait connaître au genre humain ? La nature est aujourd’hui prisonnière des demandes et besoins sans cesse grandissants des hommes… L’expertise environnementale est à la solde du marché. Nombreux sont les biologistes qui ne sortent plus de leurs labos et, sans moyens pour découvrir et faire connaître, même les muséums d’histoire naturelle semblent avoir jeté l’éponge.

Seules 9 de nos 60 libellules furent découvertes par l’un d’entre nous alors qu’il travaillait pour une université ou un muséum. 33 autres le furent lors d’une mission de consultation et 18 autres par un professeur. Aujourd’hui, les meilleures recherches en biodiversité proviennent d’amateurs et d’universitaires dévoués qui y consacrent leur temps libre.

Dans nos sociétés gouvernées par l’argent, la bienfaisance réside dans ce que nous faisons à titre gracieux pour les autres. Mais nous ne pouvons pas uniquement nous reposer sur les bonnes volontés pour protéger l’environnement ; de même que nous ne pourrons conduire l’exploration de la vie sur la planète Terre sans de vrais renforts. La nature a besoin de plus d’explorateurs !

This article was originally published in English