Loi El Khomri, quand les corps grondent

Manifestation à Rennes, le 5 avril. Jean-François Monier/AFP

Depuis plus d’un mois, des centaines de milliers d’étudiants, de lycéens, de chômeurs et de salariés ont investi la lutte contre la loi El Khomri. Une telle mobilisation est rare, sinon inédite, sous un gouvernement socialiste. Mais elle l’est davantage, encore, par les formes d’expérimentation politique concrètes qui la traversent.

Quiconque a participé, ces dernières semaines, à une Assemblée générale, une manifestation ou à une action quelconque saura en effet que la loi El Khomri n’en constitue pas l’unique ou le principal objet. Plus qu’une loi à réformer, à négocier ou à annuler, c’est une manière d’habiter le monde que ces soulèvements visent à contourner ou à révoquer – pour en affirmer d’autres.

La loi El Khomri ne fait que vérifier, pour la plupart des manifestants, une intuition depuis longtemps éprouvée, mais étouffée par l’absence d’issues collectives concrètes : il n’y a plus grand-chose à attendre de ce monde, de sa politique, de ses institutions, de ses interminables processus de négociation – où quelques-uns discutent à la place des autres de ce qu’ils sont supposés désirer ou accepter.

Il n’y a qu’à écouter ou à lire quelques-uns des slogans repris dans les cortèges ou inscrits sur les murs pour prendre la mesure de la défiance qu’expriment ces manifestants à l’encontre des institutions qui espèrent encore les gouverner – l’économie, les médias, l’État :

« Loi, travail : retrait des deux » (Rennes)

« Fin du travail, vie magique ! » (Rennes)

« Le Medef nous pisse dessus et les médias disent qu’il pleut » (Paris)

« Tout le monde déteste la police » (partout)

« Nous sommes de ceux qui se sont levés pour dire NON » (Rennes)

« Fils de la Liberté, on se doit d’œuvrer » (Rennes)

L’attente d’un « devenir-autre »

Ces paroles, à l’évidence, ne réclament pas la rectification juridique d’un texte de loi – rectification qui serait encore confiée à d’autres. À vrai dire, ces paroles ne réclament rien. Elles affirment : une puissance, un affect collectif, un devenir-autre, une intensité nouvelle. En bref, ces voix invoquent une réforme (partagée) de l’existence. La scène politique a, pour de nombreux manifestants, des allures de guignol : finance désignée en ennemi auquel personne n’oppose rien, promesses réitérées d’émancipation par un travail dont chacun sait pertinent qu’il n’en trouvera pas, ni n’est même tout à fait sûr de vouloir encore s’épuiser à un chercher un, etc.

Face à cette « comédie », les insurgés inventent donc des « contre-mondes », expérimentent des modes d’existence autonomes, se donnent des régimes de légitimité autres – opposant parfois la force au monopole de la violence physique légitime de l’État. François Cusset suggère ainsi que le commun de ces « nouvelles » insurrections est plus à chercher dans une certaine densité politico-existentielle que dans l’élaboration des traditionnelles revendications politico-institutionnelles. C’est donc au plus près de cette inclination politique qu’il nous faut situer la compréhension de ces mouvements, plutôt que dans une analyse technique stricte des dispositifs juridiques de la loi El Khomri.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ces soulèvements s’accompagnent – comme cela avait déjà été le cas lors du mouvement 15-M en Espagne ou du mouvement Occupy aux États-Unis et ailleurs – d’occupation de places. (Ré) investir l’espace public, le soustraire aux finalités marchandes que lui imposent les politiques de nos Métropoles, le (re) qualifier en un authentique lieu de rencontre (Nuit debout), d’échange et d’expérimentation.

L’occupation de place manifeste cette tendance à la défection de la forme-manifestation positionnant l’espace public comme un simple lieu de mise en visibilité à destination des médias, du gouvernement, etc. Il s’agit d’une tentative de (ré) appropriation de cet espace public : les places occupées se transforment en des lieux voués à être expérimentés collectivement – à l’écart, ou parfois à l’encontre, du monde mourant des institutions.

Se rendre ingouvernable

Ces modes d’affirmation politique inquiètent à coup sûr nos gouvernants. Ceux-ci ont en effet appris, et depuis bien longtemps, à gérer et à administrer les mouvements sociaux : dépôt des itinéraires de manifestation en préfecture, identification de porte-paroles sommés de conduire les manifestants dans le respect des règles, mise en scène de négociations offrant l’illusion d’une écoute et d’un dialogue – en même temps qu’elles rendent concrètement le pouvoir aux décideurs politiques et économiques et vident les mouvements de toute puissance.

Or à ces stratégies de gouvernement les soulèvements récents semblent tout à fait indifférents : refus de toute négociation, organisation de manifestation non-planifiées, révocation du porte-parolat, etc. Les institutions de l’État ont beau essayer encore et encore : rien, de ces mouvements, ne se conforme à leurs catégories, ne se soumet à leurs grilles d’intelligibilité, ne répond à leurs sollicitations.

Il n’est pas impossible, évidemment, que le gouvernement l’emporte, et la que loi El Khomri soit finalement votée. Mais au fond, quelle que soit l’issue de ce mouvement, quelque chose d’irréversible se sera produit : le basculement d’une génération entière de lycéens, d’étudiants, de chômeurs et de salariés, jusqu’ici résignés à se laisser gouverner, vers l’affirmation d’un désir ingouvernable de réappropriation du monde.

De la résignation à l’expression politique

Ces manifestants vivent la lutte intensément. En certaines occasions, ils autorisent leur colère à faire son droit. Pourtant, ces mêmes personnes que l’on voit s’organiser, s’exciter, voire s’enrager, étaient les résignés d’autrefois. Ils étaient ceux que l’on pensait dépourvus de toute puissance politique, incapables d’avoir la moindre prise sur le monde et le cours des choses.

Il a souvent été affirmé que « les jeunes » s’enfermaient à ruminer leur « moi faible », leur insuffisance, leur absence d’horizon clair. Il leur a été reproché de se focaliser obstinément sur leur ego, de se contempler dans leurs selfies, de s’oublier dans leurs manières si particulières d’arranger leur vie amoureuse ou de se divertir. Incapables de faire face à leur désœuvrement essentiel, nombreux ont pensé que leur inclination existentielle se résumait en une seule présence au présent. Leur tonalité affective était celle de l’ennui, en réponse à ce sentiment assez partagé d’être incapable de contribuer significativement à la société dans laquelle ils sont condamnés à vivre.

À Nantes, le 5 avril. Jean-Sébastien Evard/AFP

Si le mouvement perdure et s’avère plutôt massif, c’est sans doute parce que c’est cette même « jeunesse sans avenir » qui s’exprime aujourd’hui dans les rues. Ce mouvement montre qu’elle n’est aucunement atrophiée, résignée ou sans voix. C’est plutôt une « jeunesse » qui en appelle au monde. Une « jeunesse » qui nourrit un espoir, bien qu’encore abstrait, de vivre autrement. C’est aussi toute une « jeunesse » qui est en train de se déculpabiliser des immenses difficultés qu’elle a à habiter le monde.

Dans ces rues de France se manifeste sans doute un refus de construire une subjectivité en cohérence avec les attentes sociales. Ce qui est rejeté, c’est que l’épanouissement personnel soit subordonné à l’adaptation sociale : être adapté, être heureux de travailler, être impliqué corps et âme dans ce travail, être capable de gérer par soi-même les tensions constitutives du quotidien. Cette « jeunesse » est visiblement en train de cesser de culpabiliser de ses défaites. Elle se décomplexe. Elle s’affirme par la négation.

Des orages prêts à éclater

Dans ce mouvement, les médias sociaux accompagnent l’élaboration d’une « banque de la colère » (Sloterdijk). Le célèbre hashtag #OnVautMieuxQueCa sur Twitter en est l’exemple concret :

« J’ai fait un infarctus du myocarde en caisse et la question que ma directrice a posé au secouriste était si je pouvais reprendre le travail dans les jours qui suivaient »

« La précarité et le burn-out d’une contractuelle »

« Des situations précaires et un salaire encore plus précaire »

« L’agence d’intérim qui retient le prix des chaussures de sécurité sur la paye. Mais bien sûr ! »

« Tu travailles dans un restaurant dont la clientèle est majoritairement arabe et riche, et que ton responsable t’interdit de parler arabe avec eux parce que ça porterait préjudice à l’image de l’entreprise »

« Je ne souhaite plus réaliser mon stage toute ma vie »

« Police nationale, vous trouvez ça normal de tirer sur les gens ? »

Ces milliers de publications sont saturées d’existences chancelantes, d’idées déçues sur le monde et le travail, de désespoirs, de rêves insatisfaits, d’hostilités dirigées en des endroits précis. Les plaintes s’accumulent ainsi dans toute leur multiplicité, sans octroyer à quiconque le privilège de les unifier, de les homogénéiser ou de les finaliser. De ce grondement informe s’élève alors la puissance anonyme d’une colère sans ordre : l’écho, déjà proche, d’un orage prêt à éclater.

Circulation de solidarités

En certaines occasions, les manifestants s’autorisent ainsi à des actes ciblés de violence. Les mobilisations exceptionnellement massives des forces de l’ordre au cours des dernières manifestations à Nantes, Rennes, Lyon ou Paris inscrivent pourtant un rapport de force physique invraisemblablement asymétrique. L’arsenal extravagant des hommes (policiers) et des techniques (canons à eau, gaz lacrymogènes, flashball, bombes assourdissantes, etc.) témoignent clairement de l’intention de l’État : réprimer et humilier les contestataires.

Devant ce spectacle, la contestation persévère et tend à se transformer en une insurrection exigeant une rupture dans le « ici » et le « maintenant ». Ce serait pourtant une erreur de disqualifier trop vite cette violence en opposant « casseurs » et « non casseurs ». Cette stigmatisation est d’ailleurs rejetée par la plupart des manifestants. Partout en France, les banderoles affirment : « Nous sommes tous des casseurs ».

Car cette violence a pour beaucoup du sens. Elle actualise certains modes d’être-au-monde : la mise au monde du soi dans l’affirmation concrète de nouvelles manières de faire – c’est-à-dire, aussi, de nouvelles manières d’ouvrir collectivement les possibles au plus près de l’expérience sensible ; la mise au monde du soi dans l’affirmation concrète du corps et de son courage propre ; la mise au monde du soi dans l’affirmation concrète de la conflictualité.

Dans l’émeute foisonnante, des centaines de corps, ballottés dans la poussière des gaz lacrymogènes et des jets d’eau, se rencontrent. En ces courts instants, les délimitations hostiles entre les uns et les autres éclatent. Les corps séparés se réconcilient sans avoir à dialoguer, mais seulement à se mouvoir. Dans les saccades des brutalités policières, chacun désapprend à parler et cherche, un bref instant, à toiser les agresseurs en uniforme.

Se produit alors quelque chose d’incommensurable, qui saisit de l’intérieur les émeutiers habitués ou improvisés : une sorte de bulle sans contours, toute pleine d’ardeur et de sensations, d’angoisse des arrestations ou de solidarités improvisées, pour tenir ne serait-ce « qu’un peu ». S’intensifie alors la circulation des solidarités et des affects clandestins, réunissant les émeutiers autour de ce sentiment si particulier qu’être ici, ensemble, et tenir, ensemble, est déjà faire craquer – au moins un peu – l’ordre qui les écrase.

Cette expérience n’a rien de « stratégique ». Elle semble plutôt fournir le sentiment d’une nécessité, nouvelle, à éprouver le bord du réel qui nous est opposé.

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