Ahed Tamimi – عهد التميمي. par Jorit Agoch et collectif, Palestine, Bethlehem. Jj M Ḥtp/Flickr

Malala plutôt qu’Ahed ? Quand le monde occidental choisit ses « causes »

Il y a un an, jour pour jour, la jeune Ahed Tamimi, 16 ans, originaire de Nabi Saleh en Cisjordanie, giflait un soldat israélien.

Quelques jours auparavant, les forces israéliennes avaient tiré une balle de caoutchouc sur son cousin. C’est du moins l’information – par la suite contredite - qui avait alors été donnée à la jeune fille.

La gifle d’Ahed, un geste devenu symbolique et viral sur les réseaux sociaux, lui a valu une arrestation et incarcération de huit mois.

Mais ce pourquoi Ahed se bat depuis ses 11 ans a été largement ignoré de la plupart des médias, qui ont préféré traiter des aspects plus sensationnels de l’histoire.

Ahed Tamimi, la nouvelle icône de la Palestine ?

L’histoire de Ahed Tamimi, libérée en juillet 2018 et invitée en France en septembre lors de la Fête de l’Humanité est pourtant loin de circuler dans les mêmes cercles que ceux auxquels a aujourd’hui accès Malala Yousafzai. La jeune Pakistanaise, prix Nobel de la Paix avait survécu à une attaque à l’acide dans son école, cible des talibans.

Ahed et Malala ont le même âge et se battent pour les mêmes droits et libertés. Toutes deux ont souffert d’un régime militaire brutal et ont vécu la violence d’hommes armés. Leurs histoires respectives ont pourtant connu un traitement médiatique radicalement différent.

Les raisons sont à chercher au sein des réalités politiques dans lesquelles évoluent ces adolescentes-militantes. Derrière, plusieurs idées s’entrechoquent, mêlant autant les questions de genre que de nationalisme, d’éducation et de formes d’activisme jugées légitimes ou non.

Malala Yousafzai plaide pour le droit des femmes, ONU.

Secouer le genre

Malala comme Ahed refusent d’être des victimes. Malala s’est faite porte-parole de l’éducation des filles. Son histoire personnelle a envoyé des signaux forts et inspirants à des milliers de jeunes filles dans le monde. Comme Malala, Ahed rêve d’être un jour avocate.

Elle a notamment étudié le droit avec d’autres jeunes femmes lors de son séjour en prison.

L’histoire de Malala, de son côté, conforte un récit plus impérialiste, justifiant des interventions militaires en Asie.

Les hommes politiques occidentaux ont régulièrement recours à des discours lénifiants quant à la paix et la sécurité des femmes et des enfants au Moyen-Orient.

C’est d’ailleurs un moyen efficace pour obtenir le soutien de mouvements occidentaux libéraux, y compris financier, dans la guerre que mènent les États-Unis contre le terrorisme, comme le souligne l’universitaire Maya Mikdashi.

Trop blonde, trop ingérable

Ahed est trop empowered, ingérable et trop habitée par la cause de sa communauté pour attirer les sympathies institutionnelles en Occident. Mais elle est aussi « trop blonde » souligne la professeure Yosefa Loshitzky.

Selon cette spécialiste des médias, Ahed dérange complètement les logiques raciales, genrées et stéréotypées habituelles de l’occupation israélienne.

Il ne s’agit pas ici de décrier l’attention portée à la parole et à l’activisme de Malala pour l’éducation des filles mais d’interroger les raisons pour laquelle une attention similaire n’a pas été donnée à de jeunes militant·e·s comme Ahed. Ne pas le faire dessert leurs causes à toutes deux.

Ahed Tamimi, lors d’une conférence à Madrid organisée par une association de droits de l’homme de soutien au peuple palestinien, le 28 septembre 2018. Diario de Madrid/Wikimedia, CC BY-SA

Pratiques humanitaires sélectives

La différence de traitement sur la scène globale est édifiante. L’activisme de Malala lui permet de gagner un prix Nobel et de franchir les portes de la très prisée Oxford, tandis que celui d’Ahed la conduit tout droit dans une geôle israélienne.

La chercheuse Shenila Khoja-Mooji écrit avec justesse que la façon dont le combat d’Ahed a été mis de côté par les militants féministes et de droits de l’Homme dans le monde occidental révèle une forme « de pratiques humanitaires sélectives ».

La famille Obama reçoit Malala Yousafzai, dans le bureau de l’Oval office en octobre 2013. Pete Souza/White House

L’histoire de Malala a émergé dans un contexte politique tourné vers l’espoir, caractéristique de la campagne du président Barack Obama. Elle a remporté le prix Nobel en 2014. En 2016, l’année où Trump a été élu, Ahed n’a pas eu l’autorisation de se rendre aux États-Unis avec sa famille pour la conférence « Pas d’enfants derrière les barreaux » (No Child Behind Bars/Living Resistance).

Il est impossible de savoir si l’administration Obama aurait eu le courage de lui donner ce visa, d’autant plus que le soutien d’Obama à la cause palestinienne est resté superficiel, tandis que l’apport financier à l’armée israélienne a été conséquent.

En comparant les cas de Ahed et Malala, nous avons une meilleure compréhension des limites, voire des échecs du système démocratique progressiste de ce début de XXIᵉ siècle. Ahed est un cas classique de la cécité d’une Amérique qui se dit progressive et crée en retour des poches de mécontentement à travers le monde.

Des tranches de vie sur le marché mondial

L’activisme de Malala circule au sein d’institutions portée par l’économie néolibérale. Mais c’est avant tout une mise en récit du succès d’un individu seul, devant vaincre, par le changement social, par sa détermination, un monde – et un ennemi – représentatif de tout ce que hait un certain monde occidental.

Dans cet échange, le dessein politique est exacerbé par son histoire personnelle.

Cette dernière offre une véritable rédemption au monde occidental, dont le rôle géopolitique a créé tant de violences dans le monde de Malala et de nombreuses autres filles. Mais son histoire, son plaidoyer pour le droit à l’éducation des filles, sont ici savamment utilisés pour justifier l’invasion américaine de l’Afghanistan.

Le message de Malala est donc recyclé par l’idéologie néolibérale et individualiste, qui démontre ainsi qu’à condition d’en suivre les règles, chacun et chacune peut accéder à la reconnaissance.

En combattant l’« ennemi » commun, Malala gagne désormais le droit d’étudier au sein de l’une des plus vieilles universités au monde, dans ce même pays qui un jour colonisa le sien.

L’histoire d’Ahed ne rencontre pas la même légitimité. Les cercles de pouvoirs occidentaux ordinaires critiquent rarement son ennemi déclaré, l’armée israélienne, de crainte d’être rapidement taxés d’antisémitisme.

Ahed Tamimi sourit lors de son procès à la cour militaire tenue dans la prison d’Ofer, Béthune, le 13 février 2018. Thomas Coex/AFP

Ahed et son histoire soulignent la nécessité d’une libération collective au-delà de la liberté individuelle, et attirent l’attention du grand public sur un système oppressif qui ne peut changer par le seul acte individuel.

« Il n’y a pas de justice possible sous l’occupation et cette cour de justice est illégale » déclarait Ahed à ses juges en souriant pour la caméra des médias.

Son sourire dérange car il met à mal nos conceptions progressistes de la souffrance et de la justice, qui tend à séparer les droits des individus du contexte social, économique et politique dans lesquels ces droits sont bafoués.

Se désoler depuis nos contrées occidentales ne sert à rien si nous demeurons enfermés dans un système de pensée incohérent et injuste.

This article was originally published in English