Nommer le vivant, le classer, et puis s’émerveiller

Galerie du Museum de Bordeaux. Aline Richard Zivohlava, CC BY

Albert Camus, en 1944, nous a prévenus : « Mal nommer un objet c’est ajouter au malheur du monde ». Les objets vivants qui nous entourent, les organismes qui font que la nature est la nature, ont très tôt été nommés par l’humain. Nommer pour reconnaître. Et reconnaître avant tout pour un objectif de consommation ou de médication.

Dans toutes nos cultures, les classifications populaires ont une fonction utilitaire. Elles s’appliquent donc d’abord aux êtres vivants consommés et/ou chassés. Puis on s’est intéressé au vivant, tel qu’il est. Les organismes ont été classés, non en fonction des services qu’ils nous rendent, mais de leurs structures propres : morphologie ; anatomie, aujourd’hui complété des données génétiques. Ce faisant, on s’est focalisé sur les rapports qu’ils entretiennent en fonction de leurs ressemblances et différences.

Le traitement de la ressemblance a été la première opération analytique des classificateurs. Par exemple, le magnifique zèbre Equus zebra qui fait la une du catalogue du nouveau Muséum de Bordeaux Sciences et Nature ressemble au cheval domestique Equus caballus : les deux sont classés dans les équidés (une famille). Cela nous semble une évidence. Le cheval et le tapir (Tapirus indicus) se ressemblent aussi, même si c’est moins immédiat, ils sont classés dans les périssodactyles (un ordre) qui incluent la famille des équidés.

On voit là que la classification ainsi comprise est une sorte de hiérarchie. Cette approche rationnelle a pris sa dimension contemporaine lorsque l’humain a compris que si les êtres vivants se ressemblent à des degrés divers, c’est en raison de leur évolution. Le degré d’ancienneté est la notion clé : les ressemblances affichées par les chevaux et les zèbres sont dues à une ascendance commune plus récente que celle qui est responsable des ressemblances entre chevaux, zèbres et tapirs. Le Muséum de Bordeaux Sciences et Nature n’est pas avare en cartels taxinomiques (petites notes explicatives du contenu d’une vitrine) : sa mission est de montrer la biodiversité et, précisément, les organismes qui constituent la biodiversité.

Biodiversité. Aline Richard Zivohlava, CC BY

Ce qui se ressemble ne s’assemble pas forcément

Aujourd’hui les deux millions d’espèces vivantes répertoriées (sans compter les fossiles conservés dans les couches géologiques depuis que la vie est apparue sur Terre) sont classées en fonction de leurs relations de parenté. C’est ce que l’on appelle la classification phylogénétique ou encore classification cladistique. Une telle classification est contre-intuitive : ce qui se ressemble ne s’assemble pas nécessairement. C’est la ressemblance spéciale, celle qui est due à une ascendance commune – la parenté – qui fonde la classification.

Pan et Homo. Aline Richard Zivohlava, CC BY

Au Muséum de Bordeaux, la section consacrée aux primates montre côte à côte Homo sapiens et Pan troglodytes, l’homme et le chimpanzé, indissociables hominines (c’est-à-dire membres de la tribu des Hominini – on ne manque pas de catégories taxinomiques même si le nombre n’est pas infini !). L’homme est un primate et partage avec le chimpanzé un ancêtre commun qui vivait en Afrique il y a quelque chose comme 7 à 10 millions d’années. Il n’empêche, on peut estimer que globalement le chimpanzé ressemble plus au gorille : ressemblance et parenté ne sont pas synonymes.

Ainsi, la connaissance des êtres vivants par le plus grand nombre d’entre nous, non-spécialistes de zoologie ou de botanique, est liée à l’appréciation de la ressemblance et à des notions de classifications soi-disant évidentes. Nous pensons volontiers que les araignées sont des insectes parce qu’il nous semble qu’une araignée et une fourmi se ressemblent plus que chacune ne ressemble à l’homme ou à un quelconque vertébré. Mais les araignées ne sont pas des insectes. Intuitivement nous pensons que les oursins (échinodermes) ont plus à voir avec les mollusques ou les crustacés alors que du point de vue de leurs parentés évolutives ils sont plus proche des vertébrés (vertébrés et échinodermes sont classés dans les deutérostomiens).

Pourquoi est-ce important de classifier les êtres vivants en raison de leurs parentés ? Parce que seule l’évolution est responsable de la structure de parenté des êtres vivants. C’est donc en suivant ce que nous pouvons connaître de l’évolution que nous pouvons classer les objets (les organismes) et les nommer. Que nous pouvons concevoir des groupes d’espèces différenciés au cours du temps géologique dont les noms ne renvoient qu’à leur histoire. Si les mammifères existent en tant que classe des Mammalia c’est en raison de l’évolution commune des espèces classées dans les Mammalia, qu’il s’agisse de l’homme ou de la baleine. La classification nous fait percevoir à la fois de quoi est faite la biodiversité et quelle est sa dimension historique.

L’arbre des vivants

L’arbre des vivants n’est pas un caprice de classificateur, c’est l’histoire de la vie sur Terre. C’est lui qui rectifie les évidences morphologiques des premiers classificateurs. Un exemple : le terme Reptilia a été conçu par Josephus Nicolaus Laurenti en 1768 à une époque où l’évolution biologique n’était qu’une rêverie de philosophe et non une réalité scientifique. Pour Laurenti les reptiles, les « rampants », incluaient les amphibiens (salamandres) mais pas les tortues. Aujourd’hui encore, dans le sens commun, les reptiles, ne sont pas un concept évolutif. Ils ne forment pas une totalité de descendance (composée des descendants d’une espèce ancestrale commune). Si, sur l’arbre du vivant, on part des différentes espèces de lézards, de serpents, de tortues et de crocodiles ainsi classées dans les reptiles pour remonter à l’ascendance commune on s’aperçoit que cette ascendance est aussi celles des oiseaux et des mammifères. Aussi, au passage, aura-t-on croisé l’ascendance commune des oiseaux et des crocodiles.

Par chance, la paléontologie nous offre de temps en temps des restes fossiles d’animaux proches de ces ancêtres communs qui sont une représentation concrète de ces moments cruciaux de l’évolution. Aujourd’hui les muséums d’histoire naturelle montrent les oiseaux comme des dinosaures adaptés au vol, et proches parents des crocodiles. L’ancêtre commun de tout ce monde-là (qu’on appelle les Archosauria ou encore les Archosauromorpha) vivait il y a près de 250 millions d’années.

Contre-intuitive la classification phylogénétique l’est, assurément, mais source d’émerveillement aussi. Émerveillement esthétique qui s’empare du visiteur du Muséum de Bordeaux Sciences et Nature lorsque dans la grande salle il découvre sous l’immense squelette d’un cétacé (le rorqual Balaenoptera physalus), figés pour l’éternité par la grâce des taxidermistes, l’élégante girafe Giraffa camelopardalis, le placide dromadaire Camelus dromedarius et le massif hippopotame Hippopotamus amphibius. Émerveillement redoublé lorsque l’on apprend que ces quatre espèces malgré leurs différences évidentes appartiennent au même groupe de descendance. Une fois encore les fossiles nous apprennent qu’il a existé des « baleines-à-pattes » - il y a 50 millions d’années – qui marchaient encore sur terre et dont le pied a précisément la morphologie de celui des dromadaires girafes et hippopotames. Le groupe est celui des Artiodactyla, aujourd’hui souvent appelé Cetartiodactyla pour en souligner l’inclusion des cétacés.

Vitrine diverse. Aline Richard Zivohlava, CC BY

La structure des écosystèmes formés par l’association d’espèces de toutes sortes prend tout sens lorsque l’on connaît les histoires évolutives des composants des dits écosystèmes. Le choix de présenter la biodiversité dans un contexte écologique et géographique permet au visiteur du Muséum de Bordeaux de saisir un peu de l’histoire des milieux de vie : les forêts équatoriales d’Afrique et d’Asie ne renferment pas les mêmes espèces. Sur un plan plus local, la promenade le long du littoral aquitain restituée au Muséum de Bordeaux nous montre les êtres vivants dans leur environnement immédiat, comme la dune et l’estran. Deux passereaux appartenant à des familles différentes qui existaient déjà il y a vingt millions d’années, le pipit maritime, (Anthus petrosus) et l’alouette des champs (Alauda arvensis) se côtoient dans la dune. Aujourd’hui nous savons que l’alouette des champs est en régression dans son habitat agricole. Le milieu dunaire sera-t-il son refuge ? De la classification aux questions existentielles il n’y a qu’un pas.