La concurrence, ni dieu, ni diable

La concurrence, ni dieu, ni diable

Nucléaire : vers une industrie globale et une concurrence mondiale ?

Arrivée du 1er génerateur de vapeur de l'Epr de Flamanville à Diélette (50) le 15 mars 2014. GP Cherbourg / Flickr, CC BY-NC-SA

La présence d’une entreprise chinoise aux côtés d’EDF pour la construction de nouveaux réacteurs au Royaume-Uni a été interprétée en France comme un signe de faiblesse de la filière nucléaire tricolore. Pas si simple. Cette présence montre avant tout que l’industrie nucléaire n’est pas à l’écart des transformations contemporaines mondiales de la concurrence, même si elle reste encore profondément marquée par de nombreux traits du passé.

Trois transformations majeures affectent la compétition industrielle actuelle : la libéralisation des économies, l’intégration des pays émergents dans le commerce mondial, et la fragmentation des chaînes d’approvisionnement.

Un nombre croissant d’états jouent le jeu de la concurrence

La libéralisation des économies se traduit par la diminution des taxes aux frontières et d’autres barrières aux échanges ainsi que par la mise en concurrence des commandes publiques. Elle signifie qu’un nombre croissant d’états acceptent le jeu de la concurrence. Il n’est pas surprenant d’observer que le programme de relance du nucléaire au Royaume-Uni, chantre du libéralisme économique, ne repose ni sur une entreprise nationale, ni sur une entreprise étrangère unique. Après la commande de deux EPR auprès d’EDF, d’autres entreprises seront sollicitées pour d’autres réacteurs. Elles seront mises en concurrence dans le cadre d’appels d’offres internationaux. Demain, le futur réacteur chinois Hualong aura des chances d’être sélectionné. On se souvient aussi, suite à l’échec du consortium français emmené par Areva, que les Émirats Arabes Unis ont fait jouer la concurrence entre plusieurs vendeurs étrangers pour la construction de leurs quatre premiers réacteurs nucléaires.

L’intégration des économies en développement et émergentes a été spectaculaire. Elles représentent aujourd’hui près de la moitié du total du commerce international. En 1980, la Chine comptait pour 1 % des exportations mondiales. Depuis, sa part a décuplé. Les firmes des émergents représentent aujourd’hui 40 % du chiffre d’affaires mondial des grandes entreprises. Parmi les 500 plus grandes firmes de la planète, près de 100 sont chinoises . Aujourd’hui, les exploitants nucléaires chinois opèrent un plus petit nombre de réacteurs qu’EDF en France, 28 contre 58. Mais le rattrapage sera rapide car 23 réacteurs sont en cours de construction en Chine et 19 nouveaux chantiers vont bientôt démarrer.

La quasi-totalité des produits manufacturés est produite dans plus d’un pays

Du fait de la fragmentation des chaînes d’approvisionnement, il est devenu difficile d’acheter un produit manufacturé qui ait été produit en totalité dans un seul pays. L’exemple de l’iPhone est connu. Il est assemblé en Chine à partir d’un processeur fabriqué en Corée du Sud, d’une caméra produite à Taiwan, d’un GPS importé des États-Unis, et d’un émetteur-récepteur allemand. Le nucléaire n’est pas à l’écart de cette tendance. Pour l’EPR finlandais d’Okiluoto la cuve du réacteur a été fabriquée au Japon, la turbine vient de France et le système de pilotage du réacteur a été conçu en grande partie d’Allemagne.

Le terrain de jeu de la concurrence pour les produits manufacturés, y compris ceux du nucléaire, s’est ainsi considérablement élargi. La baisse des coûts de transport y a bien sûr grandement contribué même s’il reste exagéré d’annoncer « la mort de la distance » pour le commerce des produits manufacturés.

De nombreuses frontières restent cependant fermées

La globalisation de l’industrie nucléaire qui vient d’être illustrée est cependant partielle. Le recul de l’intervention des états dans les marchés relatifs à l’énergie nucléaire n’est pas général, loin de là. Côté importation, comme par le passé de nombreuses frontières restent fermées. Difficile d’imaginer, par exemple, que la Russie lance un appel d’offres international pour la construction de centrales atomiques sur son sol. Son grand marché intérieur nucléaire est réservé à Atomenergoprom. Ses filiales couvrent l’ensemble de la chaîne nucléaire, des mines au traitement des déchets en passant pas la conception et l’exploitation des réacteurs. La chaîne d’approvisionnement n’est ici fragmentée qu’à l’échelle géographique du vaste territoire russe. Même pour des pays plus ouverts à l’économie de marché, à l’instar de la République de Corée, les entreprises nucléaires nationales sont protégées. La mise en concurrence internationale n’est la règle que chez les nouveaux entrants tels les Émirats Arabes Unis, ou dans les pays aux flottes nucléaires modestes comme l’Afrique du Sud.

Côté exportation, les considérations nationalistes et géopolitiques ne sont pas qu’un trait du passé. Les chefs d’État ou de gouvernement restent très impliqués dans les grands contrats nucléaires. La plupart sont désireux d’annoncer à leur opinion publique qu’ils ont rapporté de leurs déplacements officiels à l’étranger des contrats qui procurent plusieurs milliards et des milliers d’emplois à l’économie nationale. Par ailleurs, les grands contrats nucléaires sont parfois associés à des offres d’assistance militaire, des ventes d’armement ou des projets de développement d’infrastructures. Enfin, pour limiter les risques de prolifération de l’arme atomique, les exportations d’équipement nucléaire civil sont contrôlées par des règles nationales et internationales. Contrairement à la plupart des biens manufacturés, les pièces et composants qui entrent dans la construction d’un réacteur nucléaire ne circulent pas librement.

Au total, les premiers pas de l’industrie nucléaire dans l’économie contemporaine globale des échanges et de la concurrence restent timides. Ils sont cependant déterminants pour son avenir. Le nationalisme et le monopole coûtent cher en termes de productivité et de performance économique. Or plus personne ne doute que l’industrie nucléaire doit mieux maîtriser ses coûts pour conserver une position mondiale significative aux côtés des autres technologies de production d’électricité.