Podalydès, Pagnol, et l’évaluation bienveillante

Une image du film « Les Grands Esprits » Allociné/Michaël Crotto

L’évaluation est une chose sérieuse. Monsieur Blanquer compte sur elle pour donner rigueur et scientificité aux politiques éducatives. Tandis que, pour ce qui concerne l’évaluation des élèves, beaucoup espèrent un retour de balancier de pratiques jugées démagogiques – Élisabeth Lévy, sur Le Figaro.fr, parle d’une « gigantesque tricherie imposée aux professeurs contraints de surnoter honteusement » –, vers des pratiques n’ayant pas peur de révéler le vrai niveau des élèves (qui serait « dramatiquement bas »). Un film récent vient de nous apporter sur cette pratique, qui fait l’objet de tant de caricatures, de très utiles éléments de réflexion.

Podalydès, alias le professeur François Foucault

Dans son film Les grands esprits, Olivier Ayache-Vidal raconte l’histoire d’un brillant professeur de lettres, normalien, et fils d’écrivain, que certaines circonstances conduisent à quitter le Lycée Henri IV, pour venir affronter, pendant une année, les élèves d’un collège classé en REP + (Réseau d’Éducation prioritaire). Denis Podalydès, alias François Foucault, parvient tant bien que mal à s’imposer, en faisant partager une atmosphère et une démarche de travail.

Chaque spectateur sera juge de la vraisemblance globale de l’histoire, et de l’intérêt proprement cinématographique de l’œuvre. Mais nous invitons tous les enseignants en formation, et tous les autres, d’ailleurs, à courir le voir. Car il a pour nous l’intérêt de faire comprendre, par-delà les polémiques et les caricatures, ce que peut être une évaluation « bienveillante ». Et cela, en donnant à voir une double, et concomitante, métamorphose. Celle d’un évaluateur particulièrement sévère qui va s’engager dans des pratiques de surnotation temporaire. Et celle d’un élève décrocheur qui va s’engager sur le chemin des apprentissages.

Le professeur rigide d’Henri IV, qui n’hésitait pas à humilier publiquement ses élèves en rendant les copies, en vient en effet à fermer les yeux sur la tricherie d’un élève, qui s’empare par le vol du texte de futures dictées, pour obtenir de bonnes notes. Comment est-il donc possible d’en arriver là (ce qui provoquera l’incrédulité moqueuse des jeunes collègues), c’est-à-dire à donner de bonnes notes en sachant qu’elles reposent sur une fraude ?

Ce qui relève de l’injustice (vis-à-vis des non-tricheurs), et bafoue l’impératif d’objectivité, n’est acceptable que parce que deux conditions sont remplies. En premier lieu, l’évaluation en cause n’a pas valeur de certification sociale, mais n’est qu’une évaluation « pédagogique », à usage interne. En second lieu, et surtout, cette fraude est pour l’élève tricheur l’occasion d’un déclic, qui le conduit à la fois à lire des textes, et à s’y intéresser ; et à prendre confiance en soi (non pas en tant que capable de frauder, mais que capable d’apprendre !).

Pagnol, condisciple de l’élève Lagneau

Il se trouve que, dans le dernier tome de ses souvenirs d’enfance (Le temps des amours), Marcel Pagnol, quelques 57 ans plus tôt, avait raconté une histoire semblable, et décrit comment de coupables tricheries passagères peuvent constituer un moment clé dans une dynamique de redressement scolaire. Il ne peut être question de résumer ici les 45 très belles pages exposant « La tragédie de Lagneau ». Mais de souligner, simplement, que la littérature a elle aussi le pouvoir d’apporter un éclairage décisif sur certaines questions pédagogiques.

L’histoire de l’élève Lagneau est, comme celle de l’élève Seydou dans le film de Ayache-Vidal, l’histoire d’une métamorphose. Lagneau, condisciple de Pagnol en classe de cinquième, est un mauvais élève. Pour lui éviter les terribles colères paternelles, sa mère et sa tante fabriquent de faux bulletins trimestriels. À la suite de péripéties qui laissent croire au père que son fils s’est laissé punir pour sauver son ami, les femmes échappent à la découverte de « leurs vies de faussaires », mais sont contraintes de l’abandonner. Or cette aventure a pour résultat « prodigieux », nous dit Pagnol, la transformation de Lagneau en bon élève. Une nouvelle fois, par quel miracle ?

Tout d’abord, le père de Lagneau récompense d’un magnifique cadeau ce qu’il pense être la vertu et le courage de son fils. Mais cette « récompense imméritée » va acquérir le statut de « récompense prématurée ». Car l’élève Lagneau se met au travail avec l’énergie du désespoir. Avec l’aide de ses camarades, n’hésitant pas à l’assister dans d’amusantes « tricheries », « il obtint, d’abord par la fraude, d’excellentes notes qui le remplirent d’orgueil et de confiance en soi ». Il finit par s’intéresser « pour tout de bon » à ses études. Si bien qu’« enfin, dès que les professeurs commencèrent à le traiter en bon élève, il le devint véritablement ». « Pour que les gens méritent notre confiance », conclut Pagnol, « il faut commencer par la leur donner ». Tout l’art de l’évaluateur « bienveillant » est de savoir jouer à bon escient de la « récompense prématurée ».

L’évaluation bienveillante

Ni le film, ni le livre, ne peuvent apporter la preuve. Mais ils peuvent nous aider, grandement, à comprendre, au lieu de brocarder. Une évaluation bienveillante, qui plus est tolérant occasionnellement la triche, aurait-elle le miraculeux pouvoir de déclencher automatiquement la métamorphose de mauvais en bon élève ? Certainement pas ! Mais elle peut, parfois, produire un tel effet. Et, en tout cas, préserver des effets délétères d’une évaluation qui aurait pour caractère principal d’être « cassante ».

Comment ? En ne se crispant pas sur la révélation des manques (lecture en négatif). Mais en s’attachant aussi, voire surtout, pendant le temps des apprentissages, à mettre en évidence les acquis (lecture en positif). Et quand l’objectif assigné est atteint – quel qu’il soit –, la note méritée est un 20/20.

Le film de Ayache-Vidal, comme le texte de Pagnol, ne nous invitent donc nullement à faire une apologie de la triche. Mais à comprendre le pouvoir « dynamogène » que peut avoir l’évaluation quand elle s’exerce en positif. C’est-à-dire quand elle sait, finalement, substituer des mots qui aident aux mots qui blessent, en s’inscrivant dans une relation d’aide. Car, comme le chantait Guy Béart (Les mots, 1986), certains mots peuvent « blesser à tout jamais » :

« Ils sont si légers pour celui qui les jette
Si lourds pour celui qui les reçoit
La flèche est partie déjà tu la regrettes
Elle s’est plantée au fond de moi »

Passer du « professeur flingueur » au professeur qui aide à se relever, tel est le chemin auquel nous invitent à la fois Podalydès/Foucault et Pagnol. Ne serait-il pas souhaitable que chaque enseignant s’y efforçât ?