Politique commerciale des États-Unis : l’Europe au pied du mur

La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine remet en question jusqu'au modèle d'intégration européenne. Alexandros Michailidis / Shutterstock

La fin de la campagne pour les élections européennes a quelque chose de paradoxal. Alors que les Européens se focalisent à juste titre sur les conséquences d’un éventuel hard Brexit (sortie sans accord), sur la montée d’une alliance des droites extrêmes en Europe, sur l’impuissance à lutter efficacement contre les paradis fiscaux ou le réchauffement climatique, ou sur les conséquences des politiques d’austérité, d’autres forces centrifuges sont à l’œuvre mais ne soulèvent pourtant pas les mêmes inquiétudes.

Qui a relevé par exemple que l’indice DAX (l’indice phare de la bourse de Francfort) a subitement bondi de 140 points de base le 15 mai dernier suite à l’annonce d’un report d’éventuelles sanctions américaines à l’encontre de l’industrie automobile européenne ?

Qui a insisté, en outre, sur la manière dont la chancelière Angela Merkel et le président de la République, Emmanuel Macron, ont affiché au grand jour leurs différends portants sur la négociation d’un accord de commerce entre l’Union européenne et les États-Unis ? Qui a noté, enfin, qu’à la suite du placement sur la liste noire de Huawei par les États-Unis, l’annonce par Google de la fin de sa collaboration avec le géant chinois avait immédiatement fait chuter le titre de l’action STMicroelectronics de près de 9 % ? Si Donald Trump ne cesse de souffler le chaud et le froid dans la longue négociation des États-Unis avec la Chine, il n’en demeure pas moins que sa politique commerciale révèle désormais à quel point les intérêts commerciaux divergent au sein de l’Union européenne, notamment entre les grands pays de la zone euro.

C’est que l’essence même de tout processus d’intégration économique est par définition la tendance à la polarisation des économies partenaires. Les modèles de base en économie internationale mais aussi l’histoire économique suggèrent en effet que la main-d’œuvre la plus qualifiée et les capitaux auront tendance à être plus facilement mobiles et profiteront dès lors plus au cœur économique et industriel de l’ensemble ainsi constitué. Et ce en particulier quand les niveaux de développement des partenaires sont hétérogènes. Si des contre-tendances existent en théorie, la réalité de la construction européenne a plutôt été celle d’une amplification de la dynamique structurelle de polarisation autour de l’économie et de la spécialisation industrielle de l’Allemagne. Cela incite dès lors, dans un second temps, les autres États membres de l’Union à mener des politiques économiques de moins en moins coopératives. Or, et c’est bien là l’essentiel pour ce qui concerne notre propos, le trumpisme commercial a pour principal effet de renforcer ces tendances centrifuges.

La polarisation amplifiée

La signature de l’Acte unique en 1986 et le passage du marché commun au marché unique n’a pas été que le début d’un approfondissement de la logique d’intégration économique dans ce qu’on nommait alors la Communauté économique européenne (CEE). Tant que les facteurs de production mobiles (le capital et les travailleurs les plus qualifiés) étaient assignés à résidence dans le cadre d’un marché commun limité à la seule liberté de circulation des marchandises, et tant que les taux de change entre les différentes devises européennes agissaient comme des barrières et étaient vécus comme un risque de la part des acteurs économiques, la logique de polarisation de la production industrielle vers le cœur industriel de l’Europe était entravée.

Or, avec la mise en avant de trois nouvelles libertés fondamentales (d’installation, de mouvements de capitaux, de mouvement et d’installation des personnes) lors de la signature de l’Acte unique, avec la création de l’euro puis avec l’élargissement aux pays d’Europe de l’Est, plus aucune force économique n’a pu empêcher cette polarisation vers l’économie allemande, que renforcera inévitablement le Brexit. Ainsi, sur une base 100 en 2005, alors que le PIB réel de l’Allemagne était proche de l’indice 125 fin 2018, celui des autres membres de la zone euro était de 10 points inférieur !

« La polarisation industrielle exacerbe les déséquilibres européens », interview de David Cayla, économiste à l’Université d’Angers (vidéo Xerfi canal, 2017).

Le premier effet identifiable a été celui de l’euro sur la divergence de compétitivité des économies des États membres, et pour le dire autrement, sur la mise en concurrence des espaces nationaux. Alors que ce devrait être un sujet central de la campagne européenne, notamment du fait que l’euro fête ses 20 ans cette année, on trouve curieusement très peu d’analyses indiquant en quoi sa création a pesé dans ce processus.

Pourtant, le Fonds monétaire international (FMI) avait déjà alerté dans une étude importante sur le fait qu’en dépit d’une monnaie unique, des taux de change existent encore entre les pays membres de la zone euro. Pire encore, le FMI a démontré que le taux de change réel de la France, mais surtout ceux de l’Espagne, de la Belgique et de l’Italie sont fortement surévalués alors que celui de l’Allemagne est sous-évalué. Dit autrement, l’Allemagne dispose d’une compétitivité-prix, en plus de sa compétitivité hors-prix, qui fait défaut aux grands pays du sud de la zone euro.

Comme les pays membres ne peuvent plus dévaluer leurs monnaies respectives, cela renforce d’autant la dynamique de polarisation intra-zone, mais cela condamne aussi les pays, en cas de crise, à des ajustements de plus en plus asymétriques et violents, c’est-à-dire à des politiques de compression salariale d’autant plus fortes que le déficit de compétitivité est important (le cas de la Grèce en étant l’archétype).

Des exportations essentiellement allemandes

À cet effet s’ajoute, en outre, celui d’une désindustrialisation dramatique au Sud de l’Union. La capacité de production industrielle des pays du Nord de la zone euro a notamment augmenté de 36 % en moyenne depuis l’introduction de l’euro, alors que celle des pays du Sud (France comprise), a chuté de 8 %. Ce processus a ainsi pour effet de condamner davantage encore les pays du sud de l’Union au chômage de masse, et renforce inévitablement l’émergence de discours et de votes de plus en plus ouvertement contestataires vis-à-vis de l’Europe dans son ensemble.

Enfin, un troisième effet largement ignoré concerne la structure même du commerce extérieur de l’Allemagne, de moins en moins dépendante de la zone euro. Alors qu’à l’introduction de l’euro elle consacrait 46 % de ses exportations et de ses importations vers et en provenance de la zone euro, ce sont désormais moins de 38 % des exportations et des importations allemandes qui s’y destinent ou en proviennent. Une partie de l’explication réside certes dans le fait que l’économie allemande se tourne désormais vers l’Est du continent, mais il ne faut pas négliger le fait que désormais les exportations de l’Union européenne sont essentiellement celles de l’Allemagne, seul grand pays industrialisé avec la Chine à avoir réussi à augmenter ses parts de marché mondiales depuis 2000.

Dit autrement, non seulement la croissance allemande dépend de plus en plus de ses exportations, mais celles-ci se concentrent désormais de plus en plus en dehors de la zone euro et même de l’UE. Les exportations allemandes vers la Chine représentent ainsi 54 % des exportations de l’Union vers la Chine, soit 5 fois plus que la part de la France. Et les exportations allemandes vers le Royaume-Uni représentent environ le même montant que celles vers la Chine, soit 85 milliards d’euros. Une telle dépendance ne peut dès lors laisser indifférentes les autorités allemandes face à l’escalade sino-américaine en matière commerciale et au risque de hard Brexit.

Politiques économiques non coopératives

C’est pourtant au niveau plus visible des politiques économiques nationales que cette divergence intra-européenne se voit le plus. En effet, elle pousse les États membres à mener des politiques non coopératives pour soutenir leur activité et leur croissance, tout en s’inscrivant officiellement dans les traités. Deux objectifs de plus en plus contradictoires. Les stratégies de contournement sont multiples, et peuvent désormais aller jusqu’à la sortie de l’UE (Brexit), et ce même si les coûts de sortie du libre-échange sont extrêmement élevés.

Les plus petits pays de l’UE, ceux qui n’ont jamais eu vraiment de base industrielle, ont fait le choix depuis des années de la commercialisation de leur souveraineté fiscale. Si le Luxembourg n’est pas le seul à être dans ce cas, on comprend aisément tout l’intérêt d’avoir développé, via des rescrits fiscaux et d’autres dispositifs bien légaux, toute une panoplie d’outils permettant aux firmes transnationales d’échapper à l’impôt dans les grands pays de l’Union. L’Irlande, via son dumping fiscal agressif, a même réussi la prouesse d’apparaître désormais comme l’un des pays les plus industrialisés au monde, ce qui montre aussi l’urgence de revoir de fond en comble nos outils statistiques.

Et des pays plus grands et plus industrialisés comme les Pays-Bas ont bien compris l’intérêt qu’ils avaient à jouer les plates-formes favorisant l’optimisation fiscale des firmes transnationales. Ainsi, on comprend pourquoi il est si difficile d’obtenir un consensus sur la lutte contre les paradis fiscaux dans l’Union, tant la mise en place de nouvelles règles communes pose problème aux pays qui en profitent le plus pour le moment.

Par exemple, la mise ne place d’une Assiette commune consolidée de l’impôt sur les sociétés (ACCIS) aurait pour effet de faire perdre plus de 35 % de l’impôt sur les sociétés pour les Pays-Bas. Cette situation favorise ainsi des décisions unilatérales de mise en place d’une taxation spécifique par les autres pays membres de l’Union, même si l’effet sera clairement moindre.

La croissance italienne comprimée

Mais c’est surtout pour les grands pays de la zone euro que le bât blesse. Pour le cas de l’Italie par exemple, on peut noter que la productivité par tête a baissé de 5 % depuis 1998, avec deux phases bien distinctes : une stagnation jusqu’à la crise de 2008-2010, puis une forte chute la décennie suivante. Cela est d’autant plus préoccupant que pendant le même temps la productivité par tête augmentait de 15 % dans tout le reste de la zone euro en moyenne. En l’absence de possibilité de dévaluation, ce grand pays industriel a vu ses coûts salariaux unitaires augmenter près de deux fois plus vite que ceux du reste de la zone euro, notamment avant la crise de 2008.

La politique de compression salariale qui s’en suivit n’a pas pu résorber l’écart de compétitivité, même si elle a pour but d’avoir le même effet qu’une dévaluation compétitive, comme Keynes l’avait déjà théorisé en son temps. Mais elle a fortement comprimé la croissance sans pour autant permettre de réduire le chômage de masse. La tentation du cavalier seul et de la surenchère en apparence anti-européenne désormais affichée au cœur de la politique économique italienne ne peuvent ainsi se comprendre sans la prise en compte de l’impossibilité du pays de restaurer sa compétitivité dans le cadre des traités et des institutions actuelles de l’Union, alors qu’elles limitent d’autant la capacité de croissance du pays, puisque comme beaucoup de pays dans le monde, la croissance y dépend d’abord de la hausse des salaires.

La compression des salaires en Italie a limité la capacité de croissance du pays. Tinxi/Shutterstock

De surcroît, cette logique de politique non coopérative des grands pays de la zone euro ne s’arrête pas à la seule Italie. Même l’Allemagne, en décidant unilatéralement d’accueillir près d’un million de migrants, à la suite de la crise syrienne, a posé de gros problèmes à tous les pays membres du groupe de Visegrád et fait exploser de facto l’espace Schengen. Elle y a vu l’opportunité de limiter un problème de vieillissement démographique important en accueillant des populations bien éduquées et très qualifiées prêtes à offrir leur force de travail à des salaires plus faibles, sans mesurer les conséquences politiques que cela impliquait à l’Est de l’Union.

L’Allemagne (et l’UE) victime(s) de Trump ?

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Si la divergence des intérêts nationaux des pays membres de l’Union ne provient pas directement de la politique commerciale des États-Unis, il n’en demeure pas moins que cette politique mercantiliste la renforce alors que l’Union n’a vraiment pas les moyens d’entrer en guerre commerciale ouverte avec les États-Unis compte tenu de ce qui vient d’être dit.

En effet, le mercantilisme américain pose directement la question des débouchés des exportations européennes et en particulier allemandes dans un monde qui n’est plus libre-échangiste, que cela plaise ou non aux partisans du libre-échange. Cela pose donc la question du modèle de spécialisation de l’Allemagne, d’abord par le risque de perte de marchés aux États-Unis, et indirectement mais plus fondamentalement, par la guerre commerciale qu’il a déclenchée avec la Chine. Les conflits ouverts par Donald Trump dans les panneaux solaires et les machines à laver, l’acier et l’aluminium, et surtout l’automobile, sont autant de risques pour l’industrie allemande. Sans parler des nouvelles menaces qui pèsent sur l’industrie du transport ferroviaire. Un chiffre à lui seul permet de saisir l’ampleur de l’enjeu pour l’économie allemande : 14 % du PIB de l’Allemagne dépend des seules exportations automobiles vers les États-Unis ! Autant dire que toute taxe européenne sur les GAFA est impossible à obtenir, tant les représailles américaines sur l’industrie automobile seraient importantes.

Mais au-delà des effets sur la croissance, c’est le modèle d’intégration européenne qui est en jeu. Alors qu’elle multiplie les signatures de traités de libre-échange et qu’elle a entamé de nouvelles négociations depuis janvier avec les États-Unis, l’UE fait ressortir de facto les contradictions entre les impératifs de maintien des débouchés de l’industrie allemande et la volonté française de signer des accords de commerce qui respectent les accords de Paris sur le climat. Le risque d’une dilution du projet européen est donc clairement sur la table alors que l’Union se veut le fer de lance de la lutte contre le changement climatique.

La politique mercantiliste de Donald Trump représente une réelle menace pour l’économie allemande. Evan El-Amin/Shutterstock

Le choix de l’Allemagne sera donc le destin de l’Union européenne. Renforcer le fédéralisme budgétaire et le poids des transferts financiers au sein de l’Union aurait le mérite de limiter les effets néfastes de la polarisation, mais ne réglerait pas pour autant la question du modèle de spécialisation de l’Allemagne en dehors du libre-échange. Ce serait de plus contradictoire avec le droit allemand, qui ne reconnaît pas l’existence d’un peuple européen depuis le célèbre arrêt Lisbonne de la cour constitutionnelle de Karlsruhe en 2009.

En finir avec l’euro faciliterait à coup sûr la restauration de la compétitivité de certains pays du sud de la zone euro, mais aurait un effet dévastateur sur toute une série de paramètres (coût de la dette publique et surtout privée, dévalorisation de l’épargne, etc.). Sortir du marché unique donc choisir le repli national renforcerait le caractère non coopératif des politiques économiques, tout comme le statu quo d’ailleurs.

Si parler des structures économiques de l’Union est moins glamour que parler des intentions des candidats, de leur passé ou de leurs programmes respectifs au parlement européen (une institution aux pouvoirs assez limités au demeurant), il n’en demeure pas moins qu’au-delà d’être une réalité institutionnelle, l’Union européenne est d’abord et avant tout une réalité structurelle. Les préférences de structure divergentes des États membres face à la redéfinition du système commercial international ne pourront pas être ignorées encore bien longtemps, sous peine de voir toutes ces belles intentions et, pire encore, l’Union elle-même voler en éclat.