Présidentielle 2017 : pour des valeurs de gauche au service du travail et de l’emploi

Demain, les robots ? Rmoris / Visualhunt, CC BY-NC-ND

Ce texte collectif est issu du travail des auteurs suivants : Yoann Bazin (Dr en sciences de gestion), Vinca Bigo (économiste), Fabien Forge (économiste), Thomas Lagoarde-Ségot (économiste), Virginie Martin (politologue), Véronique Manry (sociologue), Annie Munos (Dr en sciences de gestion), Bernard Paranque (économiste), Katia Richomme-Huet (Dr en sciences de gestion), Virginie Vial (économiste).


La campagne présidentielle a pour mérite de permettre l’émergence d’un débat autour des questions économiques et sociales. Nous aborderons ici celles liées au travail et à l’emploi et reviendrons sur bon nombre d’idées préconçues concernant le plein emploi, la formation, le revenu universel, le temps de travail et le digital.

Souvent, il est question de savoir si les programmes des candidats sont cohérents, idéalistes, réalistes, utopistes, viables. Il est aussi courant de taxer d’irréalistes les projets et idées qui tentent de penser l’avenir, des façons de voir le monde autrement et notamment celui du travail. Nous pensons au contraire que nous avons plus que jamais besoin d’interroger les enjeux essentiels de notre société ; ceci n’est ni utopique ni fou.

Certaines propositions qui s’autoproclament comme « réalistes » ou « pragmatiques » prennent des chemins économiques mille fois empruntés. Ces mêmes qui n’ont donné, pour le plus grand nombre, que des résultats médiocres. Dans le contexte actuel, la « rationalité » invoquée pour légitimer les discours nous paraît, paradoxalement, le signe d’une irrationalité encore plus extrême.

Mais pour bien repérer l’irrationalité de tels discours il faut bien sûr aller vers le détail, interroger les idées toutes faites, mettre en cause certains « économistes-journalistes » des plateaux télé.

En tant que chercheurs, nous pensons qu’il est temps d’accorder de l’importance non pas à ce qui est présenté comme « obligatoire », « inévitable », « rationnel », mais à ce qui est possible. Ces projections qui sont plus que jamais exigées dans le contexte actuel, sont hélas, par ignorance, moquées par les discours autodéclarés « sérieux ».

En tant que chercheurs nous voulons dire ici combien d’autres voies sont possibles. D’autres voies que celles des courants dominants en économie, les mêmes discours qui nous ont menés à la catastrophe productive, sociale, humaine et écologique dans laquelle nous sommes.

Le plein emploi ?

Il est temps d’arrêter les promesses mensongères et de faire face à la question qui fâche : pouvons-nous revenir au plein emploi avec les outils et les méthodes du néolibéralisme ? L’adoption d’une solution britannique de type contrats zéro heure, n’est qu’une manière de faire sortir quelques millions de personnes des statistiques du chômage tout en les plongeant dans la misère. En Allemagne, des statistiques cachent une augmentation de la pauvreté et au Danemark des personnes sortent des chiffres du chômage et sont comptabilisées comme handicapées.

Bien sûr que l’idée d’une inversion de la courbe du chômage est belle. Mais pas à n’importe quel prix : loin de créer des statuts précaires pour donner l’illusion d’une absence de chômage comme le souhaitent MM. Macron et Fillon, il s’agit d’assurer un plein emploi de qualité. De même, la réponse de certains par le tout entrepreneuriat ou le tout start-up est illusoire tant le taux de mortalité de ces micro-entreprises est élevé, crowdfunding ou pas. Et, laissées à elles-mêmes, les forces de marché ne permettent pas de créer le plein emploi et ont aussi tendance à générer des emplois de mauvaise qualité.

La formation ?

Pour atteindre le Saint Graal du plein emploi, beaucoup présentent la formation comme le nec plus ultra censé être l’Alpha et l’Omega de l’inversion de la courbe du chômage. Les spécialistes de la formation que nous sommes connaissent mieux que quiconque ces limites. En effet, on ne forme pas n’importe qui à n’importe quoi. Tenir compte des capacités, des « blessures » et des environnements de chacun font le succès d’une formation. On peut entendre qu’apprendre un nouveau métier la cinquantaine passée est compliqué.

Les formations doivent être micro-ciblées, en tenant compte des capacités de chacun et ne plus être la manne financière de quelques-uns et la réponse creuse de beaucoup de nos politiques. La formation peut être envisagée comme modalité pour pallier les manques d’un système en mutation permanente mais ne peut en aucun cas constituer la solution à une vision moderne du travail et ne saurait résoudre à elle seule le problème du chômage.

Le revenu universel

Le revenu universel (RU) est peut-être un des moyens de résoudre ces questions et pourrait constituer un apport pour répondre aux enjeux de ce monde « nouveau » dans lequel nous sommes déjà. Nous pouvons ici le mettre en lumière. Nous pensons en effet, qu’il est temps de prendre au sérieux la disparition tendancielle du travail salarié, question posée dès le XIXe siècle.

Au-delà d’offrir un filet de sécurité pour les plus fragiles, ce RU pourrait aussi constituer un tremplin pour la création de nombreuses nouvelles opportunités d’innovations génératrices d’activités et d’emplois et bien sûr de création de valeurs pour la société.

Il faut rappeler que ceux qui se retrouvent au chômage rencontrent deux difficultés majeures : la perte d’un revenu décent mais aussi celle de la raison d’être qu’apporte la contribution effective à la création des valeurs de la société, réduite le plus souvent à la seule création de valeur comptable et financière.

Plutôt que « du travail tout de suite », les enjeux nous appellent à la mise en route d’une autre façon pour l’Homme d’avoir sa place dans la société.

L’entreprise, un objet politique

Nous refusons par ailleurs de considérer de manière univoque l’entreprise : en effet celle-ci peut prendre des formes multiples : association, Sarl, TPE, ONG… Étant donné les enjeux auxquels nous sommes confrontés, la responsabilité du politique serait plutôt de promouvoir la diversité économique ;ce en favorisant l’émergence de nouveaux modèles d’entreprise reposant notamment sur la solidarité mais aussi sur une définition élargie de la « valeur » prenant en compte les dimensions écologiques et sociales des activités. Cette nouvelle génération d’entreprise devrait être pilotée par des indicateurs de performances environnementale, sociale et de gouvernance qui prendraient en compte l’ensemble du collectif mobilisé par l’entreprise. Un tel chantier de refondation des instruments de gestion peut se résumer par une problématique simple : s’approprier résolument « l’entreprise » comme un objet politique.

Le temps de travail

Coincés dans une idéologie toute libérale – très vintage puisque datant des années 1980 – Messieurs Fillon et Macron préconisent à la fois une suppression de fonctionnaires et la référence aux 35 heures. Bien sûr de nombreuses entreprises défendront l’allongement du nombre d’heures surtout face à des syndicats en perte de vitesse et affaiblis entre autres, par les réformes introduites ces dernières années.

Mais est-on sûr que le rallongement du temps de travail est la solution à l’inversion de la courbe du chômage ? Comment les salariés pourront-ils amortir une charge supplémentaire dans un temps déjà contraint et violenté par des temps de transports plus longs et un stress en entreprise devenu pathogène ? En moyenne, les Français travaillent déjà une quarantaine d’heures par semaine. Proposer la fin de la durée légale reviendra surtout à leur faire perdre du pouvoir d’achat au regard des heures supplémentaires.

Se pose également une question plus philosophique : de quel travail parle-t-on ? Celui arrimé à la nécessité de vivre, ou celui qui nous permet de développer notre humanité ? Tout travail est toujours ambivalent et porte les deux aspects (épanouissement et contrainte) mais il est urgent de réfléchir à une évolution qui aurait pour cœur l’épanouissement et l’émancipation.

De nombreux chercheurs montrent que le temps passé à travailler n’est plus linéaire mais polychronique : on ne fait plus les choses les unes après les autres mais en même temps, en entreprise comme à la maison. Notre journée est configurée comme un millefeuille mélangeant vie privée et professionnelle… Le résultat ? Nous travaillons plus vite et presque tout le temps. Sans cesse poussés – mais aussi aidés par les technologies – à être plus productifs, ne serait-il pas logique de bénéficier de ces gains de productivité ?

En effet, si le Français travaille en moyenne 40,5 heures par semaine, sa productivité est parmi les plus hautes en Europe (45,6 euros par heure), avec celle des Danois et des Irlandais. Pendant longtemps, les gains de productivité se sont accompagnés d’une baisse de la durée hebdomadaire du travail et d’une hausse des rémunérations. Le néolibéralisme a contribué à casser cette dynamique en accroissant l’intensification du travail avec laquelle il est urgent de rompre.

Les coûts du tout performance

Dès lors, pourquoi tant de candidats tentent-ils de nous convaincre que notre économie est profondément malade alors que le dernier rapport de l’Insee montre des indicateurs très encourageants ? La France a baissé son déficit public (3,5 % de son PIB au lieu de 3,8 %). En revanche, oui, les Français sont malades : 12 millions souffrent de troubles psychiatriques, presque autant sont atteints de maladies chroniques, plus de 5 millions souffrent de solitude et 25 personnes se suicident chaque jour sur notre territoire.

Oui, (l’hyper)productivité coûte : en termes de santé, de pollution, de stress, de souffrance au travail, d’éducation des enfants… Par ailleurs n’est-il pas un peu court de vouloir réduire le travail au seul salariat ou à celui qui génère un revenu, au détriment de tous les travaux possibles de l’art à la culture, en passant par le bénévolat ou l’engagement citoyen ?

Numérique et travail

La question qui s’impose aujourd’hui est claire : la digitalisation mais aussi la robotisation de l’économie encensées aujourd’hui créeront-elles autant d’emplois qu’elles n’en supprimeront ? Combien de temps encore aurons-nous besoin de secrétaires médicales, d’agents de voyages ou de caissières ? L’explosion du digital et de la robotisation est infiniment plus rapide que la mise en place de programmes de formation et de reconversion (parfois impossible) ; le temps que ces « sacrifiés » se réinsèrent, les courbes du chômage et de la pauvreté progresseront.

Il s’agit bien de taxer les robots, non pour plomber la compétitivité des entreprises mais, d’une part, pour permettre le redéploiement des compétences là où elles sont nécessaires, comme la transition écologique, et d’autre part, les utiliser à ce pour quoi ils ont été conçus : libérer les humains des tâches épuisantes, sans pour autant les condamner à la pauvreté et non pas les dédier in fine à enrichir une poignée d’actionnaires.

Interroger la valeur travail

Plutôt que les recettes éculées qui visent à subventionner les grandes entreprises l’idée de taxer suffisamment la création de valeur issue de l’automatisation pour financer la disparition du travail qu’elle engendre nous semble finalement plus pragmatique qu’idéaliste. Déjà, en 1995, J. Rifkin, D. Méda, ou, dès le XIXe siècle, P. Lafargue, identifiaient bien cette disparition progressive à laquelle nous faisons face aujourd’hui.

Finalement, est-il recevable que le seul discours porté par nos responsables politiques soit uniquement le travail générateur de revenus, et rien que le travail ? Non, car ce seul travail ne constitue pas la vie d’un citoyen. Nous vivons plus longtemps mais pas forcément en bonne santé, faisons des études plus longues et traversons des cycles multiples : stagiaires, apprentis, salariés, chômeurs, bénévoles, autoentrepreneurs, créateurs, indépendants, retraités, en formation, en arrêt maladie, en aide à sa famille, en année sabbatique, en congé maternité/paternité… Où sont les politiques de ces temps « non travaillés » ? Car nous sommes aussi des citoyens avant d’être des contribuables. Et le travail ne concerne pas que l’entreprise, il est temps de le comprendre.

Une élection à fort enjeux

Pour les chercheurs que nous sommes, certains programmes de cette présidentielle font écho aux résultats et préconisations de nombreux travaux académiques et scientifiques. Leur prise en compte est nécessaire dans les périodes de transitions comme celles que nous vivons, moments certes complexes, mais aussi porteurs d’opportunités. Pour aborder le monde du travail de demain, il faut enfin faire confiance à d’autres alternatives.

Au final, une société démocratique ne devrait-elle pas être une société plus douce et bienveillante ? N’est-ce pas ce rendez-vous dont il est question lors de cette élection présidentielle ? La modernité nous a éloignés d’une certaine forme de violence, pourquoi y revenir ? Pourquoi ne pas aller plus loin et avoir l’ambition d’une société qui souffre moins, tout en étant forte et rayonnante au plan européen et mondial ?

Drôle de campagne que celle-ci dans laquelle les vieilles antiennes servent de cache-misère pour continuer avec des recettes usées ou bien condamnent « les autres » – les étrangers, les réfugiés– pour nous expliquer que tout ira mieux sans eux ! La résilience doit venir de nous, car c’est une période de disruption que nous traversons et nous en avons plus que jamais besoin. L’évolution de nos habitudes de vie et de nos référentiels séculaires peut faire peur, mais elle sera aussi une chance pour qui sait l’accueillir.

Certains de nos candidats aujourd’hui, se demandent, au-delà des questions économiques qui sont dans leurs programmes, si nous vivrons mieux demain. C’est bien là que devraient être le pari de cette campagne, la source de toutes les interrogations. Car finalement, à quoi sert le politique si ce n’est à essayer de nous permettre de vivre humainement ?


Texte collectif : Yoann Bazin (Dr en sciences de gestion), Vinca Bigo (économiste), Fabien Forge (économiste), Thomas Lagoarde-Ségot (économiste), Virginie Martin (politologue), Véronique Manry (sociologue), Annie Munos (Dr en sciences de gestion), Bernard Paranque (économiste), Katia Richomme-Huet (Dr en sciences de gestion), Virginie Vial (économiste).