Hip Hop Management

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« Proposition indécente » de la cour d’appel de Versailles

Proposition indécente.

23 septembre 2016 – 09:00

Je suis sur le point d’arriver à mon université, Faculté Jean Monnet, 54 boulevard Desgranges, à Sceaux. Et là, le doute : et si j’avais oublié mon portefeuille, et donc mon badge ?

J’arrive devant la barrière, je sonne. Sympa, le PC sécurité m’ouvre après m’avoir demandé qui j’étais. La barrière est ouverte. J’avance tout en jetant un coup d’œil dans ma sacoche. Mon portefeuille était là, avec mon badge à l’intérieur. J’avais juste oublié que je l’avais glissé dans la poche intérieure avant.

23 septembre 2016 – 09:20

J’ai récupéré mon vidéo-projecteur, je monte tranquillement les escaliers. Je tiens mon café à la main. Il fait beau. Je rentre dans la salle 205. Quelques-uns des étudiants du Master 2 Stratégie Ingénierie Financière sont déjà installés pour le cours qui débute à 09:30.

23 septembre 2016 – 09:30

Le vidéo-projecteur est installé. La petite enceinte aussi, qui permet de diffuser avec une sono suffisante. Quelques étudiants arrivent en retard. Je les laisse prendre place.

23 septembre 2016 – 09:35

Je rappelle les règles du jeu. Le cours se tiendra donc le matin ici jusqu’à 11:30 – 11:45. Puis je les libérerai pour qu’ils puissent se rendre, comme annoncé la semaine précédente, à Versailles.

Je leur donne les indications : RER C Versailles Rive Gauche ou Gare Versailles Rive Droite, au choix. Une fois arrivé, ils doivent se rendre à la cour d’Appel, au 5 de la rue Carnot.

Je leur rappelle que c’est quand même un truc dingue quand on vient suivre un cours d’« organisation et contrôle de gestion des groupes » d’avoir la chance de pouvoir vivre ainsi un moment historique : une décision de justice sur l’une des plus grandes affaires organisationnelles du siècle sera rendue à 14 h.

23 septembre 09:40

Après la séance précédente consacrée à présenter les principes et ce que je crois être les problématiques fondamentales autour du sujet du cours, j’ai décidé de ne travailler ce matin-là qu’à partir de vidéos.

On commence donc le cours. Avec une première vidéo où je diffuse l’entretien de Christian Eckert, lequel expliquait donc le matin même que l’État saurait tirer toutes les conséquences du jugement à venir. Je leur dis que c’est pour les mettre dans le bain de l’enjeu. Histoire de s’échauffer.

Quand je pose la question de savoir combien d’étudiants ont un compte twitter, je suis surpris : deux, trois mains se lèvent, pas plus. Quand je demande qui avait vu cette vidéo de Christian Eckert ou entendu son interview à la radio, personne ne réagit. Visiblement, aucun des étudiants en face de moi n’avait donc vu passer cette « information ». Je leur dis donc que s’ils veulent un jour faire du contrôle de gestion, il faut qu’ils apprennent à « décider leur information » comme dirait Jean-Louis Le Moigne.

J’ajoute que c’est même là le « problème » fondamental du contrôle de gestion : cette information, qui jamais ne tombe du ciel, qui toujours est à décider donc à construire. Que dans ces conditions, je ne vois pas comment ils pourraient espérer un jour faire du contrôle de gestion sans avoir un compte Twitter, se familiariser avec l’outil, apprendre à coder.

A cet instant précis, je me souviens de cette excellente formule de Fleur Pellerin : « S’ils ne codent pas, ils seront codés ».

Le débat s’engage, un peu.

23 septembre 09:50

La semaine précédente nous avions débattu du rôle de la propriété dans la théorie économique. Nous avions discuté de ce marché, où la « libre confrontation entre offre et demande de droits de propriété sur des ressources rares » permet de faire émerger, comme par magie, ce mécanisme de coordination : le prix. Pour concrétiser j’étais parti, comme à mon habitude, de Proposition indécente, avec Demi Moore.

Sublime support pour faire comprendre que le million de dollars dont il est question dans le film, ce n’est pas pour prouver que l’argent peut tout acheter et que dans le cas d’espèce, la valeur d’un « coup » serait d’un million d’euros. Non, ce dont il est question c’est d’un échange marchand entre un homme titulaire de droits de propriété sur la nuit qu’il passe avec sa femme, au motif qu’ils sont mariés. Et que le million d’euros dont il est question constitue le dédommagement proposé au couple, pour que le mari accepte de céder sa place. Et je rappelle qu’à ce stade, rien ne dit que si le mari acceptait le million de dollars que Robert Redford est prêt à sacrifier, pour autant cela ne lui donnerait un quelconque droit d’usage… automatique : ne serait-ce que parce qu’il pourrait immédiatement décider plutôt que de la consommer, de revendre ladite nuit, sur eBay ou ailleurs. Aux enchères, qui sait s’il n’encaisserait pas un profit substantiel…

J’avais insisté sur cette hypothèse fondatrice pour le contrôle de gestion : puisque « l’organisation » commence précisément là où le « marché » s’arrête, le contrôle est cet ensemble de

« processus et procédures fondés sur l’information que les managers utilisent pour s’assurer que les ressources sont utilisées de manière efficace et efficiente dans l’accomplissement des objectifs de l’organisation » (Anthony R., « The Management Control Function », 1965).

Mon objectif : insister sur la dimension viscéralement « artificielle » du contrôle de gestion, en lieu et place de ce mécanisme « naturel », « spontané », qu’est le marché, pour veiller à un usage optimal des ressources rares.

En m’appuyant sur les vidéos magistrales de Romain Laufer, j’avais pu, je crois, mieux faire passer les concepts sur ces sujets un peu complexes. Cette semaine, je décide de leur montrer une vidéo de Jean-Michel Saussois.

Je sens bien que pour les étudiants, ça va un peu vite. Une fois les vidéos diffusées, je les invite donc à aller les visionner à nouveau. Qu’il n’y a pas d’urgence : rentrer dans des sujets compliqués suppose un effort, un coût d’entrée. Sinon ce serait trop facile.

Puis je leur lâche une info déterminante qui me donne une garantie qu’ils iront à nouveau visionner : Jean-Michel Saussois sera présent, lui aussi, l’après-midi, à Versailles. Je les invite donc à aller le voir, à discuter avec lui, à l’interroger sur son ressenti une fois que la décision de la cour d’appel sera rendue. Je sens un effet de surprise croissant, mais aussi une stimulation de plus en plus vive chez les étudiants.

23 septembre 10:45

J’indique aux étudiants ce que sera leur sujet d’examen : ils devront me raconter leur journée du 23 septembre. Avec des photos, des vidéos, tout ce qu’ils veulent. Contrainte : évidemment, me parler de contrôle de gestion, d’organisation, sur le thème : « le 23 septembre, l’affaire Société Générale/Jérôme Kerviel et moi ». Du coup, je leur diffuse le trailer de L’Outsider.

Je veux leur diffuser aussi autre chose, mais l’idée s’envole. Impossible de me souvenir. Du coup, comme ils doivent en quelque sorte réaliser leur propre « road movie » avec ce sujet d’examen, je leur passe mon documentaire préféré : Un Prophète : succès sans préméditation. Pourquoi je leur diffuse ? « Parce qu’une prison c’est aussi une organisation… » me répond un étudiant. Bingo !

Pendant la diffusion me revient l’extrait que je voulais leur passer : il s’agissait de la scène de Retour vers le futur où l’essentiel se passe. La foudre tombe bien à l’heure dite sur le clocher de l’église. Marty Mc Fly est repropulsé dans le futur par le génie du Doc, juste parce qu’il avait une information essentielle qui allait lui permettre de disposer de la quantité incroyable d’énergie nécessaire pour ne pas rester bloqué en 1955.

J’ai conclu le cours vers 11:30. En leur disant que la foudre tomberait à la cour d’appel de Versailles aujourd’hui. Puisque 4 915 610 154 euros allaient disparaître.

Heureux d’être ainsi libérés, stimulés à l’idée de faire quelque chose qui visiblement sortait de l’ordinaire, les étudiants ont tranquillement quitté la salle. Je les entendais s’organiser pour les trajets jusqu’à Versailles, pendant que je rangeais mon matériel pédagogique : vidéo-projecteur-tablette-enceinte.

23 septembre – 11:45.

Tout est sous contrôle, le matériel est rendu à l’accueil. Je discute des affaires courantes avec un enseignant, on tranche vite un point ou deux sur des questions d’organisation.

Je quitte l’université.

23 septembre – 12:15.

C’est à peu près l’heure à laquelle j’arrive à Versailles. Je m’engage depuis l’avenue de Saint-Cloud sur la rue Carnot. Je reconnais immédiatement Davi Koubbi et Jérôme Kerviel. Je leur fais signe de la voiture. On se claque une bise et on se coordonne : ils filent chercher un sandwich, ils m’invitent à les retrouver. Après quelques péripéties pour trouver une place où me garer, je les rejoins tranquillement au bistrot des halles, place du marché Notre Dame. Il doit être autour de 12:40 quand j’arrive.

Ca discute, ça parle, la tension est palpable :

« Comment tu le sens ? », me demande-t-on.
« Très bien. Parce que je ne peux pas imaginer autre chose… »
« OK ».

D’un coup ça s’accélère. C’est l’heure. Le petit groupe compact s’élance. Ça marche vite, dans la rue. Toujours une expérience étonnante de se promener avec une caméra à côté de soi, un micro au-dessus de la tête. Avec le temps, je ne me suis toujours pas habitué à ce sentiment que l’on est forcément à un moment où il se passe quelque chose de très grave. J’imagine un instant le cauchemar que cela doit être, tous les jours, de vivre comme ça.

On arrive à la cour d’appel. C’est toujours beaucoup plus simple de rentrer quand vous êtes avec ceux qui jouent les premiers rôles. On avance dans la cour. Plus on avance, plus il y a de caméras et de micros. Par téléphone, je pilote Jean-Michel Saussois en l’invitant à presser le pas. Je suis dehors, je discute avec les uns et les autres. On attend.

Quelle n’est pas ma surprise de constater que les étudiants sont déjà dans la salle quand je rentre, et Jean-Michel Saussois est lui aussi déjà installé. Je salue tout le monde, je briefe le « sociologue au travail ». Je suis réellement heureux aujourd’hui d’avoir un collègue avec lequel échanger sur nos questions d’ordinaire si virtuelles, et qui d’un coup deviennent si réelles. Il suffisait d’y penser à cette idée : oui, tout le monde peut venir au tribunal, oui n’importe qui peut venir assister. Il suffit de fait de s’offrir la liberté d’y penser.

« Dernière photo avant orage », puisque la foudre s’apprête à tomber.

23 septembre – 13:30

La décision tombe. En deux temps. La cour se retire.

Tout s’accélère. Les équipes préparent les interviews à venir. Du véritable travail en contexte extrême pour filer le dernier numéro publié de la Revue Française de Gestion.

RFG L.

Quelques minutes plus tard se succèdent devant les caméras Jean Veil puis David Koubbi et Jérôme Kerviel. Les images tourneront ensuite en boucle, 24/24, sur les chaînes infos.

Les mots dans ce genre de moments ont une valeur. Et dans le cas d’espèce, ils doivent rendre compte de la disparition de 4 815 610 154 euros. Une broutille. Ils méritent d’être pesés.

L’évidence est là : c’est une immense victoire pour Jérôme Kerviel. Je laisse mes étudiants entourer Jean-Michel Saussois, le harceler de questions. Puis nous filons.

L’après-midi sera consacrée à débattre notamment de cette phrase, terrible de conséquences potentielles pour l’équipe de direction de la Société Générale :

« Dans cette mesure, la réparation du préjudice subi par la Société Générale ne sera mise à la charge de Jérôme Kerviel qu’à concurrence de 1 000 000 euros, le solde du préjudice étant laissé à la charge de la partie civile ».

23 septembre – 16:00

Contacté par Challenges, je livre mon sentiment à chaud, en mode free style. J’essaye de rassembler mes idées. Je suis surtout, une fois encore très agacé.

Je salue Jean-Michel Saussois en espérant qu’il fera de cette journée un beau compte-rendu pour le WikiSG(K) à paraître dans The Conversation France.

Enfin, je passe la soirée, tel un Michel Houellebecq au pire de sa forme un jour d’attentat, hébété devant les chaînes d’information continue.

Samedi 24 septembre.

Avec le recul d’une journée, le jugement est accablant pour la hiérarchie de la Société Générale comme cela a été dit partout, n’en déplaise aux conseils rémunérés par l’équipe de direction de la banque pour porter la parole inverse.

Passée l’excitation du moment, très vite l’idée fait son chemin : aucun élément nouveau au regard de l’appel de 2012 n’a été présenté durant les trois jours d’audience de juin 2016, comment alors sur une même base d’instruction, des dommages et intérêts peuvent-ils être ramenés de 5 milliards à un million d’euros ?

Le droit serait-il donc cet étrange univers où, sur la base d’un même matériau, par la magie d’une tape sur les doigts de la Cour de cassation, un misérable, Jérôme Kerviel, peut devenir puissant ? La Fontaine avait-il donc à ce point raison ?

J’en étais là quand je me suis rappelé que le débat hystérique sur la situation fiscale de la Société Générale faisait perdre de vue l’essentiel : la seule pièce nouvelle qui a fait débat en juin 2016 – les enregistrements de Chantal de Leiris – n’a reçu qu’une fin de non-recevoir de la cour.

Ces « éléments » justifiaient pourtant la demande d’expertise formulée par les conseils de Jérôme Kerviel ; et cette expertise (indépendante) des pertes déclarées par les équipes de la Société Générale a été une fois de plus refusée. Sans une explication. Étonnant. Vraiment étonnant. Mais il est vrai que la Cour de cassation n’avait rien dit sur ce point. Et qu’il n’est pas dans la tradition de la magistrature, paraît-il, d’aller au-delà du mandat quand il est confié par une autorité supérieure.

Sans une queue d’informations nouvelles, sans un début de tête d’explications sur le montant final, voici donc la jurisprudence nouvelle à débattre avec mes étudiants lors de la prochaine séance : celle du « million d’euros symbolique » que doit payer un individu quand la faillite de la stratégie et des systèmes de contrôle de l’organisation dont il est salarié conduit à plusieurs milliards de pertes.

On peut la comprendre comme suit : la prison, c’est derrière vous ; le million, vous trouverez bien un moyen de le régler (après tout, vous avez déjà gagné plus de 400 000 euros aux prud’hommes). Et puis vous avez vos droits d’auteur… Bref, vous réglez la note de votre idylle qui a mal tourné avec la SG et l’affaire est close !

Reconnaissons-le, ce n’est pas bête. Surtout si, pour Bercy désormais parti à la chasse aux milliards, c’est l’occasion de casser le lien quasi fusionnel qui unit Jérôme Kerviel avec une opinion publique avide que des banquiers soient enfin poursuivis… et condamnés. Comme pour mieux lui proposer, en lieu et place, une nuit d’étreinte fiscale passionnée à l’occasion des présidentielles.

Pour ma part, la citation sur laquelle je ferai plancher les étudiants lors du prochain cours est toute trouvée. Elle est tirée d’un papier mémorable de Michael C. Jensen (encore lui !) de la Harvard Business School. Dans un article publié en… 1993.

« For those with a normative bent, making the internal control systems of corporations work is the major challenge facing economists and management scholars in the 1990s. […] Without accurate positive theories of cause and effect relationships, normative propositions and decisions based on them will be wrong. […] To be successful we must continue to broaden our thinking to new topics and to learn and develop new analytical tools. This research effort is a very profitable venture. I commend it to you ». (Jensen M.C., « The Modern Industrial Revolution, Exit, and the Failure of Internal Control Systems », The Journal of Finance, Vol. 48, No. 3, p. 873)

Quand on mesure le peu de progrès réalisé depuis plus de vingt ans par les professionnels de la pratique, on se dit qu’il serait vraiment idiot de ne pas continuer en toute indépendance l’expertise que la justice se refuse à faire, et ceci quelle que soit la décision à venir de Jérôme Kerviel (pourvoi en cassation ou non).

Puisque lorsque le service public – parfois un peu privé ? – de la justice faillit à ses missions, il est légitime que l’autorité scientifique dans le domaine du management s’autosaisisse ; et qu’elle prenne le relais, pour mieux restaurer aussi son honneur égaré à l’autorité judiciaire.

On continue donc. En s’essayant à formuler des hypothèses, à envisager des noms pour allouer les responsabilités sur les 99,9998 % de ces milliards qui se promènent dans la nature. Et puis en renouvelant la façon de faire cours et de former les étudiants, suivant aussi en cela l’invitation du professeur M.C. Jensen, parce qu’on est las, comme lui, des scandales stratégiques, organisationnels et in fine financiers à répétition.

« In conclusion, we have a long way to go to understand the agency costs of overvalued equity – and to understand not only the theory but the evidence. Today I have given you a broad overview of the issues. It is up to every one of us to recognise these dangers, and to change the way we teach our students the meaning of value maximisation. It does not mean maximising the price of the stock. Value creation, and the way we teach it in the future, is going to become much more subtle and sophisticated than it has been in the past ». (Jensen M.C., « The Agency Cost of Overvalued Equity and the Current State of Corporate Finance », European Financial Management, Vol. 10, No. 4, p. 564)

Au fil des avancées de l’enquête se révèlent des nouveautés. Et comme, huit ans après, on ne préjuge plus de rien, on rêve d’une confrontation sérieuse entre les « usual suspects » de l’affaire Société Générale dans le bureau du juge Le Loire dans le cadre des plaintes déposées par Jérôme Kerviel.

On notera d’ailleurs que, comme pour réenchanter un jeu de pistes toujours plus passionnant, « l’unique rescapé de l’affaire (dite) Kerviel » permet de compléter l’affiche : on tient les cinq, l’enquête avance bien !

Quant à la « proposition indécente » de la cour d’appel de Versailles, elle est un peu « lourde » : les dirigeants de Société Générale ne sauraient, à l’évidence, prétendre avoir l’attrait d’une Demi Moore ; et Jérôme Kerviel, lui, le portefeuille d’un Robert Redford.

25 septembre – 10:45

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