Protection des espèces menacées : pourquoi les réponses militaires et commerciales ne mènent à rien

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Le changement climatique s’accompagne d’une perte à grande échelle de l’habitat pour la faune et d’une extinction sans précédent de certaines espèces. Et les marchés noirs et gris florissants qui font commerce du rhinoceros, de l’éléphant ou du pangolin constituent autant de facteurs aggravants.

Pour répondre à ces défis, tous les yeux sont tournés vers la Convention sur le commerce des espèces protégées (Cites) dont les membres sont réunis depuis le 24 septembre à Johannesburg, en Afrique du Sud. S’appuyant sur un accord signé par 182 pays, la Cites vise à « s’assurer que le commerce de la faune et la flore sauvages ne menace pas leur survie ».

À la conférence de Johannesburg, qui s’achèvera le 5 octobre 2016, seront discutées une soixantaine de propositions pour assouplir ou durcir les restrictions commerciales concernant 500 espèces. Il est très probable que les délégués maintiennent l’interdiction du commerce transfrontalier concernant la corne de rhinocéros et l’ivoire d’éléphant. Cependant, l’Afrique du Sud, la Namibie et le Zimbabwe demanderont à ce que le commerce de l’ivoire soit autorisé. Ce à quoi le Botswana, le Kenya et la Tanzanie sont opposés. Un autre dossier encore plus controversé porte sur la demande du roi du Swaziland, Mswati III, de mettre en vente son stock de cornes de rhinocéros.

Un second écueil pour la Cites, dans sa tentative de protéger les espèces menacées, concerne la militarisation de cette protection, théâtre d’une course à l’armement antibraconnage. Le commerce et la militarisation pour protéger ces espèces sont des solutions foncièrement risquées. C’est la raison pour laquelle elles échouent souvent. De plus, elles travaillent rarement de concert avec les forces vives des zones concernées – tout particulièrement les populations voisines des réserves naturelles –, essentielles à la protection de ces animaux.

La protection des éléphants et des rhinocéros au cœur de la conférence de la Cites (SABC Digital News, 2016).

La militarisation n’est pas la réponse

Pour assurer la protection des espèces, on a vu émerger en Afrique du Sud une nouvelle armée de soldats et de rangers ayant reçu une formation paramilitaire ; ils obéissent aux ordres de responsables militaires menant des campagnes antibraconnage. Les nouvelles technologies (comme les drones), les hélicoptères de combat et les partenariats avec des entreprises de sécurité militaire ont fait leur entrée dans les parcs de la région, dans le but affiché de les sauvegarder.

On a peu discuté en public, que ce soit à la Cites ou parmi les acteurs officiels de la protection de la nature, des bénéfices d’une telle militarisation. Et cela en dépit du fait que des ONG, comme Conservation International, Nature Conservancy ou encore World Wildlife Fund ont été mises en cause il y a déjà douze ans déjà par les travaux de Mac Chapin du WorldWatch pour leurs aventures désastreuses du côté de la protection armée. Le chercheur qualifia notamment ces épisodes de « fâcheuse négligence à l’endroit des populations indigènes dont les terres sont concernées par le business de la protection ».

S’il est vrai que nombre de braconniers sont armés, dangereux et appartiennent au crime organisé, nous ne sommes en rien convaincus qu’il faille être encore plus armés pour stopper le commerce illégal des espèces protégées. La militarisation « verte » est une réponse à court-terme… aux conséquences dramatiques sur le long terme.

Ces dernières années, plusieurs centaines de braconniers ont été abattus en Afrique du Sud et des dizaines au Botswana. Une grande part de ces décès résulte de tirs à vue et de comportements limites de la part de la police qui ont été dénoncés ; dans ces cas, les braconniers ont été abattus sans la moindre chance de se laisser appréhender.

Il n’est pas seulement question ici de violations des droits de l’homme ; il s’agit aussi de situations qui génèrent une hostilité grandissante dans les communautés voisines, souvent marginalisées. Et c’est justement dans ces zones que la politique de protection doit s’incarner localement si elle veut être efficace.

Jusqu’à 60 000 dollars le kilo pour la corne de rhinocéros. David W Cerny/Reuters

Pire encore, la militarisation verte a ouvert la voie à la privatisation de la protection. Le cas le plus caricatural en ce domaine concerne l’entreprise Paramount Group d’Ivor Ichikovitz, avec son désormais célèbre robot Mbombe Parabot.

Toutes ces entreprises cherchent à créer de nouveaux marchés pour leur matériel et leurs services, et utilisent le secteur de la protection des espèces comme une vitrine pour leurs prestations et outils lors des salons professionnels.

Cela entraîne également une forme perverse de greenwashing. En faisant la promotion continue de leur engagement pour l’environnement, ces entreprises nous font oublier les destructions qu’elles laissent dans leur sillage sur les zones de conflit.

Donner un prix à la nature ?

Même impasse du côté de la « financiarisation de la nature », selon laquelle la meilleure façon de traiter un problème commercial – comme celui de la survie des espèces menacée par les braconniers – consiste à trouver une solution commerciale. Le commerce des espèces sauvages est particulièrement exposé à cette logique.

Le Swaziland a ainsi proposé une approche marketing globale concernant les cornes de rhinocéros, ce à quoi les experts environnementaux les plus en vue sont farouchement opposés. Et l’Afrique du Sud a jusqu’à présent défendu l’interdiction de ce commerce. Mais le pays subit de plus en plus la pression de certains propriétaires de ranch pratiquant l’élevage industriel, à l’image de John Hume qui possède quelque 1 400 rhinocéros.

Ni la militarisation verte, ni la légalisation du commerce transfrontalier de la corne de rhinocéros et d’ivoire ne peuvent constituer une solution durable, ni même une solution tout court, pour empêcher la disparition des espèces. Nous pouvons faire vraiment mieux, et de bien des façons.

C’est le moment de repenser la protection

La seule méthode qui vaille réellement pour mettre un terme au braconnage consiste à réduire radicalement la demande. La faune et la flore sauvages se vendent très cher. La corne de rhinocéros peut ainsi s’écouler à 60 000 dollars le kilo – plus cher que l’or, les diamants ou la cocaïne. Tant que des acheteurs potentiels seront intéressés – ou qu’ils n’auront pas trouvé de nouvelle manie (comme ce fut le cas il y a un siècle avec les plumes d’autruche) – il y aura toujours des gens qui chercheront à se procurer pour les revendre, et ce même au péril de leur vie, ce type de produits.

La Cites, il faut le reconnaître, a beaucoup œuvré pour réduire la demande, tout particulièrement en Asie où se trouvent les plus importants marchés pour le commerce de la faune et de la flore. Et les autorités sud-africaines et namibiennes n’hésitent plus à dénoncer publiquement les contrebandiers qu’elles arrêtent. Même les partisans de la militarisation verte reconnaissent qu’agir sur la demande constitue le mode d’action le plus efficace. Mais il est essentiel de mener cette lutte en tenant compte des particularités culturelles, au risque de voir ces actions considérées comme un nouveau passage en force de l’Occident.

Il est de même tout aussi essentiel de traiter le braconnage mercantile de façon plus efficace et respectueuse des communautés vivant autour des parcs. Après tout, ce sont ces gens qui peuvent inscrire la lutte pour la préservation des espèces sur le long terme.

La conférence de la Cites représente ainsi une opportunité unique de repenser la protection des espèces, de la rendre moins abusive et plus au fait des besoins et des projets des communautés qui ont déjà souffert d’injustice lorsque les parcs ont été « prélevés » des terres indigènes.

D’une façon plus globale, et parce que la pauvreté est un moteur puissant du braconnage, il est nécessaire de combattre les inégalités.

N’oublions pas qu’il y a eu d’heureux précédents. Des campagnes menées par des mouvements sociaux locaux et soutenues par des alliés globaux – et qui ont obtenu des sanctions à l’encontre des entreprises bénéficiant de politiques racistes – ont mis un terme à l’apartheid, il y a 25 ans de cela. Il y a 10 ans, les manifestations non violentes de la société civile ont mis fin au monopole de grands groupes pharmaceutiques sur les traitements contre le sida, ce qui a permis de faire passer l’espérance de vie de 52 à 62 ans rien qu’en Afrique du Sud.

Sauver les rhinocéros et les éléphants est tout à fait possible, à condition que des mouvements populaires voient le jour en évitant les voies de la militarisation et la commercialisation.

This article was originally published in English

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