Quand l’humain devient « capital » : les conditions de la paix économique

Le « capital humain » (human capital), très à la mode, est-il un capital comme les autres ? ChimpLearnGood via Visual hunt , CC BY-NC-ND

« There is no alternative ». Ce fameux leitmotiv de la pensée néolibérale pourrait bien être aujourd’hui retraduit par : il n’y a pas de moyen d’échapper au « capital ». Capital financier, économique, social, naturel et enfin capital humain… Tout peut désormais se capitaliser, s’optimiser et croître.

À l’aune d’un nouveau regard sur les apports des entreprises à la cité à travers l’idée de paix économique, portons notre attention sur un capital bien particulier, qui au-delà des intentions, nous éloigne de l’humain.

Journalistes, candidat.e.s en campagne, consultant.e.s, chercheurs et chercheuses, managers d’entreprise, chef.fe.s d’entreprise, tou.te.s évoquent désormais le capital humain. L’engouement généré par un tel concept n’a fait que croître depuis les travaux de l’économiste néoclassique Becker.

L’origine du terme est pourtant plus ancienne et renvoie à une extension de la notion de capital pour considérer les ressources non monétaires. En décalage avec cet ancrage dans la sociologie critique qui s’intéresse aux origines des inégalités, cette nouvelle convention autour du capital humain renvoie pour les entreprises à la valeur économique d’un.e employé.e au regard d’un ensemble de compétences. Dans les politiques publiques, le capital humain est généralement conçu et réduit à la capacité de la population à stimuler la croissance économique.

Capital humain : pourquoi un tel succès ?

À l’heure du développement de la nouvelle économie et de la « démarchandisation », un tel capital joue un rôle de plus en plus fondamental, notamment du fait qu’il n’est pas possible de réduire la valeur d’une entreprise à son capital financier.

Ainsi, les transformations liées à ce qu’on appelle généralement l’économie de la connaissance soutiennent la pertinence d’un concept, qui au-delà du capital physique et financier, permet de mettre en avant les enjeux pour les entreprises de conserver « cerveaux » ou « talents ».

Le concept de capital humain permet ainsi d’expliquer au-delà de la dimension monétaire, les difficultés que peut rencontrer une entreprise sur le long cours (par manque d’anticipation en termes de gestion des ressources humaines par exemple) à pérenniser son existence. Il permet aussi de souligner qu’un territoire peut perdre de son attractivité faute d’avoir, par exemple, orienté ses investissements vers les secteurs permettant la valorisation de tel-le-s ou tel.le.s diplômé.e.s ou compétences.

Autre explication d’un tel engouement : parler de capital humain puis de capital naturel, social, etc. fournit l’illusion de la commensurabilité entre des dimensions totalement différentes et permet par cette simplification la construction de modèles explicatifs puissants du fonctionnement d’une entreprise ou d’une économie.

Dans une conception de la durabilité faible, il est par exemple possible de considérer que les générations présentes, qui consomment du capital naturel pour leurs activités de recherche et développement, génèrent un stock de connaissances qui bénéficiera ensuite aux générations suivantes.

Une telle conceptualisation sert en outre dans la visée de cette forme d’économiscime qu’est « l’impérialisme économique » à traiter avec les outils classiques de l’économie de champs de l’existence humaine généralement analysés par d’autres disciplines (sociologie, psychologie).

Enfin, cette conception d’un « capital humain » fournit des éléments théoriques pour justifier des différences de salaires et plus largement des inégalités sociales entre ceux et celles doté.e.s d’un haut niveau de capital et les autres. Ainsi, si la notion de capital constitue un outil théorique pour révéler les inégalités, notamment celles non monétaires, elle peut s’avérer également être un instrument de justification de celles-ci.

Paix économique versus capital humain

Au-delà des fondements théoriques très questionnables de la théorie du capital humain dans sa version néoclassique, une telle approche se concilie mal avec une orientation en termes de paix économique a minima pour trois raisons.

Premièrement, les approches récentes sur le capital humain reposent sur une valorisation instrumentale de l’humain. En effet, l’humain ne vaut que dans la mesure où sa valorisation joue positivement sur l’évolution des indicateurs classiques de la performance d’une entreprise (productivité, profit).

Cela est en phase avec une conception « croissantiste » du développement et une conception de l’attractivité territoriale orientée vers la captation des investissements sur le marché mondial et des catégories socioprofessionnelles supérieures, ainsi que vers l’augmentation du taux d’emploi. La théorie du capital humain occupe une place importante dans les théories du développement économique notamment celle de Florida, pour lesquels ce sont les classes créatives qui seraient porteuses pour un territoire d’innovation et de richesse.

Or, une telle conception du développement revient à concentrer les efforts de développement sur la main-d’œuvre la plus dotée en capital et à « laisser pour compte » une grande partie de la population qui ne participant pas à cette dynamique finit par ne compter pour rien.

L’indice du capital humain ou Human Capital Index publié par le World Economic Forum et visant à « classer les pays « en termes d’optimalisation de leur potentiel économique de la main-d’œuvre à long terme » témoigne bien du traitement instrumental s’opérant au travers de cette conception du capital humain, où l’inadéquation entre les besoins du marché et un haut niveau d’éducation amènent à s’inquiéter d’avoir « suréduqué » une partie de la population.

Deuxièmement, les approches en termes de capital humain dans le sillage des travaux de Becker promeuvent une conception de l’agent.e comme parfaitement rationnel-le et indépendant.e de son environnement social. Nous sommes face à un.e Homo oeconomicus essentiellement obnubilé.e par l’optimisation de son capital dans une visée d’accroissement de ses gains monétaires.

Cette vision amène à voir l’éducation comme une activité économique individuelle, la formation comme un simple investissement tourné vers la perspective d’une production d’un surplus monétaire en occultant totalement l’importance du savoir et de l’éducation pour se réaliser comme être humain, hors de toute finalité pécuniaire.

Ainsi, la bonne éducation est celle qui prépare au marché du travail et non celle qui permet le développement d’une personne autonome, dotée de sens critique et ouverte sur le monde. C’est ainsi une certaine « conformité » aux exigences du marché qui est promue, l’incidence de l’éducation sur l’épanouissement personnel n’étant qu’un supplément d’âme.

Dans cette vision, prime alors l’injonction à l’employabilité : il faut former des agent.e.s de production, des « animal laborans » dont on se soucie peu de la capacité à penser, à créer ou plus simplement à vivre bien. Ainsi, parler de capital revient à oublier la nature spécifique du savoir et des pratiques de coopérations qui croissent quand ils sont partagés et communiqués. C’est oublié également que la personne ne peut se résumer à un autoentrepreneur de sa propre existence gérant à des fins d’optimisation son portefeuille de compétences et son rapport à autrui, mais que chacun.e se constitue toujours, comme nous le rappelle les travaux sur la paix économique, dans un « avec », dans un « entre » qui implique de facto une interdépendance avec les autres.

Troisièmement, les effets sociaux des orientations prises en termes d’éducation, de santé et de justice ne sont pas envisagés. Sont mis ainsi sur un même pied d’égalité l’enseignement de la guerre et la paix économique. S’éduquer à l’art de la guerre de Sun Tzu ou à la communication non violente de Marshal Rosenberg importe peu dès lors que la formation est créatrice de valeur économique.

Pourtant, le type de résonnances émotionnelles et cognitives généré par ces enseignements diffère grandement et influe sur notre manière de nous ajuster aux évènements comme sur nos capacités de construire un « monde commun ». Ainsi, la question n’est pas uniquement celle du développement des compétences des personnes, celle de posséder un « stock » de savoirs ou de savoir-faire, mais bien aussi et surtout celle du sens donné aux expériences et aux vécus humains.

Les conditions institutionnelles de la paix économique ?

S’il ne s’agit pas de condamner toute réflexion et conceptualisation usant de la notion de capital, il importe par contre d’être prudent sur ce que charrie cette conception montante quand elle s’adjoint à l’humain. Loin de se traduire par une meilleure prise en compte de son rapport à soi et aux autres, cette notion sert bien souvent à appuyer une vision clientéliste et concurrentielle du savoir.

Or, penser les conditions institutionnelles de la paix économique implique de revoir :

1) la manière dont on valorise les personnes dans les différentes institutions et organisations en ne le réduisant pas à un simple instrument d’une croissance économique qui s’avère disjointe du respect des équilibres sociaux et environnementaux ;

2) notre conception de la concurrence et des règles de propriété pour favoriser les biens créateurs, qui selon les termes de Russell, peuvent et gagnent à être partagés de manière illimitée, à la place des biens privatifs purs dont la possession exclut le partage ou la gestion collective ;

3) les modes de redistribution de la richesse et les modalités au travers desquelles chacun.e voit son existence, ses besoins et ses efforts reconnus et ses possibilités d’épanouissement soutenues.

Ainsi, la paix économique se propose de faire tenir ensemble une réflexion sur la personne et les institutions et vise à rompre avec un excès de simplification dans la prise en compte de l’humain afin d’intégrer la complexité du vécu et des relations de la personne avec elle-même, le collectif, l’organisation et plus largement la cité.

On ne « fabrique » pas simplement du capital, mais on « transforme », chemin faisant, des êtres humains via l’éducation et la formation ouvrant ainsi de nouvelles potentialités pour l’ensemble de la société. C’est pourquoi prendre en compte cette complexité suppose de rompre avec des catégories trop figées d’appréhension de l’humain, peu aptes à en rendre compte.