Quelle sortie de crise en Allemagne ?

La chancelière, en phase d'observation, lors d'un sommet à Tallinn (Estonie), fin septembre 2017. Ilmars Znotins/AFP

Jeudi 30 novembre, le Président fédéral Frank-Walter Steinmeier a reçu pendant plus de deux heures les présidents des deux partis chrétiens-démocrates CDU et CSU, Angela Merkel et Horst Seehofer, et celui du Parti social-démocrate SPD, Martin Schulz. Il souhaitait touver avec eux une issue à la crise politique dans laquelle la rupture par le parti libéral FDP des pourparlers en vue de constituer un gouvernement de coalition avec les Chrétiens-démocrates et les Verts (aux couleurs de la Jamaïque) avait plongé le pays, tandis que le SPD maintenait son idée de rester dans l’opposition.

Pleinement dans son rôle en cas de pareille crise puisque c’est à lui qu’il appartient de proposer aux suffrages du Bundestag le nom d’un candidat à la chancellerie, F.-W. Steinmeier a rappelé qu’une fois investis par les élections de la responsabilité politique, les partis ne pouvaient se dérober, qu’il leur appartenait de trouver entre eux une solution à la crise. Le recours à des élections anticipées ne peut intervenir que comme solution ultime quand tout a été tenté auparavant.

Le message de F-W Steinmeier à l’intention du Parti social-démocrate, dont il est lui-même issu, ne pouvait être plus clair : parler avec les Chrétiens-démocrates pour vérifier les solutions pratiques possibles sans participer lui-même aux entretiens préliminaires. Mais pour aboutir à quoi ? Depuis l’invitation du Président fédéral du 20 novembre à rencontrer tous les présidents des partis représentés au Bundestag, y compris l’AfD (Alternative pour l’Allemagne) et Die Linke, et de provoquer plus particulièrement le sommet du 30 novembre, les partis ont eu l’occasion de préciser leurs points de vue.

Angela Merkel à la manœuvre

Pour ébranlée qu’elle soit, la chancelière a réussi à un rétablissement remarqué, conforme à son tempérament fait de persévérance et de ténacité. Elle souhaite éviter la formation d’un gouvernement chrétien-démocrate minoritaire qui pourrait être toléré par les Sociaux-démocrates et surtout, conformément à la position du Président fédéral, éviter des élections anticipées. Un gouvernement minoritaire obligerait la chancelière à chercher pour chaque grand projet de loi une majorité appropriée au Bundestag et n’éviterait pas le risque, à terme, d’élections anticipées.

A. Merkel cherche une solution qui lui permette d’aller jusqu’au bout de son quatrième mandat, seule façon à ses yeux de garantir la stabilité en Allemagne et de permettre au pays de jouer un rôle international : stabilité et responsabilité sont les maîtres mots de la chancelière. Mais elle aménage à l’occasion ses demandes, n’étant pas en mesure d’imposer son point de vue à un Parti social-démocrate qui joue la réticence. Ainsi, à ses yeux, la solution d’un gouvernement minoritaire serait encore préférable à des élections anticipées. Mais elle ne peut pas non plus exclure complètement cette éventualité.

Aussi bien la pression qu’Angela Merkel exerce sur le SPD quand elle lui demande de prendre ses responsabilités en formant sous sa direction une nouvelle grande coalition est aussi une façon de se positionner par rapport à lui et de lui faire porter par avance, dans l’éventualité d’élections anticipées, l’échec des négociations.

Dans l’adversité la CSU fait corps à Berlin avec la CDU. Mais son président Horst Seehofer se voit lui-même confronté en Bavière à une guerre de succession engagée par son rival Markus Söder, ministre des Finances dans le gouvernement bavarois de Seehofer. Il s’agit de savoir qui mènera la campagne électorale pour les élections bavaroises de 2018 et qui sera à l’avenir président du parti. Un double problème de succession à Munich qu’une grande coalition à Berlin permettrait de régler sans trop casser de porcelaine en permettant à H. Seehofer d’y occuper un poste ministériel important.

Au SPD, le repoussoir de la grande coalition

La situation pour le SPD reste délicate de par la décision prise dès le soir des élections par son président, Martin Schulz, de ne pas engager la moindre discussion avec les Chrétiens-démocrates et de se retirer dans l’opposition – une position réaffirmée avec fracas par la direction du parti à l’annonce de l’échec des pourparlers sur la formation d’une coalition aux couleurs de la Jamaïque.

Martin Schulz, le 1ᵉʳ décembre, ai siège du SPD à Berlin, sous l’œil de Willy Brandt. Kay Nietfeld/DPA/AFP

L’usage veut que tous les partis démocratiques représentés au Bundestag soient prêts à parler entre eux pour sortir le pays de la crise, et le SPD aurait pu au moins sonder les intentions des Chrétiens-démocrates et voir ce qu’il était possible de continuer à faire avec eux, la coopération ne s’étant pas révélée aussi mauvaise que cela au sein des grandes coalitions. Même si celles-ci sous la houlette d’A. Merkel n’ont pas profité, électoralement parlant, au SPD malgré l’apport qui a été le leur dans la politique sociale.

Il y a, aux yeux de Martin Schulz et d’une partie de la direction du SPD, de bonnes raisons de ne pas vouloir de grande coalition : la crainte de perdre sa crédibilité en reniant les décisions prises dans le passé et celle d’être encore plus fortement défait aux élections qui suivront dans quatre ans ainsi que le souci de renforcer, au nom de la démocratie, le rôle de l’opposition au Parlement et de ne pas laisser à l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), arrivée troisième aux élections du 24 septembre, le rôle de leader de l’opposition.

Martin Schulz sous pression

L’opposition au sein du SPD à une nouvelle grande coalition est forte, notamment dans la frange la plus à gauche et plus particulièrement chez les Jeunes socialistes qui viennent d’engager une campagne en faveur du non sur Internet. Lors de leur Congrès fédéral à Sarrebruck, fin novembre, ils n’ont applaudi M. Schulz que lorsque celui-ci rappelait les décisions du parti de ne pas entrer dans une grande coalition. Comme en 2013, où la formation d’une grande coalition n’avait déjà pas été facile, la base sera consultée sur une telle opportunité. Et on peut craindre que les tensions soient aujourd’hui plus fortes au sein de la direction du SPD et de sa base militante qu’il y a quatre ans.

Pourtant, il est probable que le sens des responsabilités et la recherche de la stabilité l’emportent en 2017 comme en 2013, quand 76 % des votants avaient finalement voté en faveur de la formation d’une grande coalition. La ministre-présidente de Rhénanie-Palatinat, Malu Dreyer, à la tête à Mayence d’une coalition tricolore SPD-FDP-Verts, pense qu’il n’y a pas au sein du SPD de majorité favorable à une grande coalition et propose en conséquence de tolérer à Berlin un gouvernement minoritaire CDU-CSU. Ce faisant, elle contribue à rendre acceptable l’idée d’un soutien du SPD aux Chrétiens-démocrates : dès lors que l’on est prêt à les soutenir, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de la logique de ce soutien et négocier avec eux une coalition à laquelle imprimer son empreinte ?

Vers une nouvelle grande coalition ?

Il semblerait bien que le long entretien du 30 novembre entre CDU, CSU et SPD chez le président fédéral ait, malgré les polémiques qui ont suivi dans les médias entre Schulz et Merkel, porté ses fruits et que la position défendue désormais par la direction du SPD consiste à favoriser le principe de pourparlers avec les Chrétiens-démocrates. Le résultat de ces discussions, dit-on en Allemagne, sont ouverts et peuvent aboutir à l’une ou l’autre solution : grande coalition, gouvernement minoritaire chrétien-démocrate toléré par le SPD ou élections anticipées.

Frank-Walter Steinmeier salue le président de la CSU, Horst Seehofer, et Angela Merkel, à l’issue de pourparlers le 30 novembre, à Berlin. John Macdougall/AFP

L’impression générale qui se dégage des débats politiques de ces derniers jours en Allemagne est que la direction du SPD cherche non pas la porte de sortie, mais la porte qui lui permettra de justifier son revirement pour s’engager sur la voie d’une nouvelle coopération avec la CDU-CSU, même si elle sait devoir redouter plus qu’auparavant l’avis de sa base. Stabilité et responsabilité devraient rester les maîtres mots du moment.

Mais les choses n’iront pas vite, les obstacles à surmonter pour le SPD sont multiples, de leur Congrès à la mi-décembre au cours duquel il faudra convaincre les délégués du parti à la consultation de la base qui pourrait avoir lieu en janvier ou février 2018.

Dans ce contexte, l’affaire du glyphosate, dont la réautorisation a été votée à Bruxelles par l’Allemagne par son seul ministre de l’Agriculture (CSU) alors que la ministre de l’Environnement (SPD) y était opposée – ce qui aurait dû entrainer selon les règles de fonctionnement du gouvernement fédéral un vote d’abstention – n’a certes pas contribué à créer la confiance au sein de l’actuel gouvernement intérimaire d’A. Merkel. Mais cela ne semble pas avoir pris une importance telle qu’elle puisse faire échouer la reprise du dialogue entre Chrétiens- et Sociaux-démocrates.

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