Régionales 2015 : l’irrésistible déclin des appellations politiques contrôlées en Bourgogne-Franche-Comté

Sophie Montel, la candidate FN en BFC, avec Marine le Pen. Sebastien Bozon/AFP

La nouvelle Région Bourgogne-Franche-Comté (BFC) peut bien s’enorgueillir d’un record des produits protégés par des signes d’identification de la qualité et de l’origine (SIQO) : avec 180 marques et jusqu’à 40 % de ses entreprises agricoles engagées pour un produit ou une démarche de qualité, BFC caracole en tête des Régions françaises.

Entre filière vini-viticole et filière lacto-fromagère, elle ne manque pas de pain sur sa planche agreste.

Las, les forces politiques labellisées « partis de gouvernement » n’y trouvent pourtant pas un destin plus florissant que sur le reste du territoire français. La gauche va mal, la droite ne se porte pas bien. Seul le Front national prospère, sur des terroirs qu’on lui pensait fermés.

Vague frontiste

Terre d’une ruralité renforcée par la fusion des deux sœurs que l’histoire et la République avaient séparées, entretenant une tradition dominante de droite modérée, longtemps rebelle au gaullisme et à ses avatars, voici la BFC rattrapée par la vague frontiste.

Les dernières et fraîches départementales y résonnent puissamment. Le FN talonne la droite dans la Nièvre, où la gauche demeure toutefois majoritaire. Dans l’Yonne, il dépasse les 30 % au premier comme au second tour (32,51 % ; 36,84 %). Avec une gauche à 36,6 %, une droite à 33,1 % et un FN à 30,3 %, la Haute-Saône figure pleinement le nouveau cours du système politique français : ce que nous appelons la triade sulfureuse, qui voit la bipolarisation fracturée en tripolarisation, les deux partis dominants se trouvant égalisés voire dépassés par un troisième.

Centré sur l’élection présidentielle et son implacable logique binaire, le jeu des partis se voit faussé par ce tiers perturbateur, la fracture étant consolidée par la démobilisation d’une part croissante de l’électorat, qui frappe alternativement voire cumulativement les deux camps.

Une somme de différences

La Bourgogne-Franche-Comté pourrait bien constituer une illustration précise de ce ménage à trois. Avec moins de charge symbolique, mais plus d’exemplarité que des cas extrêmes comme PACA ou Nord-Pas-de-Calais-Picardie.

Quatrième Région d’implantation du FN, elle offre tous les caractères pour faire miroir. Au fil des élections, la Bourgogne s’est toujours montrée comme une région « moyenne », reproduisant en les inclinant légèrement les mouvements nationaux.

Cela tient sans doute à sa texture géographique et socio-économique, que le mariage avec la Franche-Comté accentue. Paradoxalement, on pourrait qualifier le nouvel ensemble de « région rurale à caractère industriel » : ici la ruralité domine un paysage entrecoupé de zones puissamment industrialisées (dans le nord-est de la Franche-Comté avec Montbéliard-Sochaux-Belfort ; dans l’ancien bassin minier du Creusot en Saône-et-Loire).

À cette diversité des activités s’ajoute un morcellement des pays. La Bourgogne réelle ne recouvre en fait qu’une petite partie de la Bourgogne légale. Elle constitue une forme d’archipels de localités dessinant des trajectoires politiques distinctes, où la conscience d’une unité bourguignonne reste assez faible.

Ce serait d’ailleurs là une des différences avec la Franche-Comté qui, à l’exception du Territoire de Belfort, épouse peu ou prou les contours de l’ancienne province. Elle dispose d’une identité historique et naturelle qui explique une part de la réticence vis-à-vis d’une fusion ressentie comme une dissolution par absorption.

Vents dominants

Ce comportement moyen obtenu par somme des différences rend la Région BFC sensible aux vents dominants du moment. Ces vents ont pu être fastes pour la gauche, lui permettant d’enlever les deux anciennes régions en 2004, de confirmer cette prise en 2010, de conquérir quelques villes stratégiques en 2008 (Dole, Chalon, Montbéliard, Sochaux…) et de prendre le contrôle de six des huit départements formant la nouvelle Région.

Mais avec l’implacable chaîne du vote sanction, qui veut que la majorité nationale perde systématiquement les élections locales, le vent s’est retourné. Une lourde défaite lors des municipales de 2014 non seulement a fait perdre à la gauche la plupart de ses prises de 2008, mais lui a ôté des villes symboles comme Belfort et Montceau-les-Mines.

Deuxième mauvais coup : les Départementales de 2015, où le rapport de force s’est inversé :

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La gauche ne garde que deux des six départements où elle détenait la majorité. Elle perd le Doubs et la Saône-et-Loire, qui avec la Côte d’Or où la droite amplifie son hégémonie, sont les départements les plus peuplés. Autant d’indices de l’affaiblissement conséquent des bases arrières socialistes. La sévérité de la sanction vient redoubler celle des municipales, en confirmant le déclin de la gauche.

Changement d’heure électorale

Mais l’analyse précise des élections départementales fait apparaître d’autres éléments, annonciateurs d’un changement de cycle politique pour les deux camps.

Véritables élections de rupture qui, si elles ont pu profiter circonstantiellement à la droite républicaine, rétrécissent les perspectives des partis dominants.

À l’issue du premier tour, la droite, en net recul par rapport aux municipales, recueille au total 36,09 % contre 35,25 % à la gauche, qu’elle devance de 9 118 voix en Bourgogne mais qui la déborde légèrement en Franche-Comté (651 voix). Ce quasi équilibre sera bien sûr rompu au deuxième tour, où la droite l’emportera avec un écart de 102 842 voix.

Ce creusement spectaculaire s’explique par les contraintes du mode de scrutin (élimination ou retrait) combinées avec de nouveaux comportements. En sus de l’expansion spatiale du FN hors de ses frontières traditionnelles, il y a surtout les évolutions du second tour. Lorsqu’il est éliminé, plus des deux tiers de ses voix se reportent sur le candidat de droite, la gauche n’en recueillant qu’une part minime, le reste s’abstenant. Fait nouveau, lorsqu’il est présent le FN ne régresse plus au second tour : il augmente sensiblement son score, améliorant sa dynamique.

Une élection décalée et déterritorialisée

Dans le climat qui entoure le scrutin des régionales, cette nouvelle donne trouve une possibilité de confirmation.

Ces élections apparaissent en effet comme largement décalées. Décalées dans le temps, puisque pour la première fois de l’histoire des collectivités territoriales, elles se déroulent hors saison électorale en décembre, renvoyant au printemps le vote du budget.

Décalées dans l’espace, puisqu’elles s’accomplissent dans le cadre d’une fusion plus décrétée que souhaitée.

Décalées dans leur offre politique, puisque dans un contexte sensiblement différent elles voient s’affronter 10 listes, exactement comme en 2010 et en 2004, et selon le même schéma partisan.

Surprenant déni que ces divisions de premier tour, faisant l’impasse sur l’évolution récente. Sont représentées les trois gauches et trois droites : BFC a en effet l’unique « privilège » d’une liste MoDem, constituée en réaction contre l’union UDI/LR.

Un PS en déclin, une droite en doute, un FN en expansion dans une atmosphère hautement sécuritaire, tout est en place pour un scénario qui n’ira pas sans réveiller quelques souvenirs. La carte suivante parle d’elle-même : elle est celle du 21 avril 2002. Pour chaque département, la couleur de fond est celle du candidat arrivé en tête (noir pour Le Pen, bleu pour Chirac, rose pour Jospin) ; le point, celle du second.

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L’hypothèse que les derniers sondages, même imparfaits, confirment, est celle d’une triangulaire serrée et incertaine au second tour, après un 1er tour où le FN aura disputé la première place à la liste LR-UDI, laissant la liste conduite par la Présidente socialiste sortante de Franche-Comté loin en arrière.

Tout invite à situer les trois listes entre 32 et 35 %, tant semble établie la capacité du FN à surmobiliser son électorat, et fragile celle des deux autres listes à rassembler leur camp.

Voilà possible une BFC étrangement exemplaire : le risque est patent d’une absence de majorité absolue en sièges, malgré la prime majoritaire. Il faut en effet nécessairement que l’une des listes se détache avec au moins 34,2 % des suffrages pour y prétendre.

Et l’on sait que dans les deux anciennes régions, droite et gauche se sont à plusieurs reprises retrouvées à égalité entre 1986 et 1998, laissant le champ libre au FN pour peser sur le « troisième tour ».

Dans un scrutin totalement déterritorialisé, les enjeux locaux telle que la fusion passent au second plan. Les tragiques événements parisiens accélèrent le crépuscule des lieux de pouvoir régionaux.

Réduisant la campagne électorale au mode mineur, effaçant les marqueurs personnels, ils amplifient le phénomène de nationalisation, rendant plus décalée encore cette campagne tronquée.

Voici l’issue du vote soumise aux vents contraires du désengourdissement citoyen et de la mobilisation sécuritaire.