Hip Hop Management

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Si @Kerviel_j est innocent, alors qui est le coupable ?

Tour Société Générale. Bertrand Duperrin / Flickr, CC BY-NC-ND

En politique, c’est au choix : si vous cherchez à traverser la place de l’étoile à l’heure de pointe tout en évitant les gouttes, il vaut mieux avoir un bon scooter ; si vous naviguez dans les eaux troubles de l’industrie financière, alors soyez plutôt fuyant comme une anguille. Michel Sapin se trouve dans la seconde catégorie avec ce qu’il convient désormais d’appeler « l’affaire » dite de « la ristourne fiscale de la Société Générale ».

Le sujet est connu, on n’y revient pas. Le jeu du chat et de la souris continue, avec comme dernier rebondissement le rapport sur la légitimité de la « ristourne » que l’administration fiscale aurait commandé en 2012 et dont Julien Bayou, élu EELV, a demandé au Tribunal Administratif d’ordonner la publication.

Cité par l’AFP, Michel Sapin a estimé que ce n’était « pas à l’administration fiscale de reconsidérer elle-même sa position ». Le ministre des finances a invité à attendre le procès civil en appel de Jérôme Kerviel, qui doit se dérouler du 20 au 22 janvier 2016, expliquant qu’on pouvait « reconsidérer [ce crédit d’impôt] mais dans le cadre d’une décision de justice ».

Si vous souhaitez « en savoir plus » comme on dit, on vous renvoie à l’article du Monde publié jeudi 15 octobre 2015 dont cette citation est extraite.

L’affaire dite « Kerviel », dans le domaine du management « on la connaît » pour reprendre l’édito-choc qu’avait publié dès 2008 Jean-Marie Doublet dans les pages de la Revue Française de Gestion et paraphraser … le rappeur Youssoupha. Allons donc droit au but : si comme le pense Jean-Luc Mélenchon, Jérôme Kerviel est innocent de ce dont on l’accuse depuis début 2008, alors, qui est le coupable ? Cette question, ne cherchez pas, vous ne la trouverez dans aucun journal de presse, ni en France ni à l’étranger. Sujet très sensible oblige.

En ma qualité de chercheur en management, payé par le contribuable français pour mener mes travaux, j’ai librement et en conscience décidé en 2012 de prendre attache avec les conseils de Jérôme Kerviel. C’est ainsi que j’ai vécu, de l’intérieur, les audiences du procès en appel. Et que j’ai découvert, parmi tous les articles de presse, l'excellente couverture réalisée par La Tribune. Ainsi, le 21 juin 2012, j’ai vécu une journée particulière à l’audience de Daniel Bouton, où j'ai entendu, comme les autres, cette phrase de l’intéressé rapportée par La Tribune : « Vu le niveau où la chaîne des opérations sur les taux et la chaîne des produits dérivés se rejoignent, la personne qui peut être le comploteur, c’est moi, Citerne ou Mustier, si cette théorie (i.e., “du complot”) doit prospérer ».

Formulé ainsi, le « problème » invite donc à s’interroger sur les mobiles possibles des protagonistes si une telle théorie devait « prospérer », maintenant que la Cour de cassation a renvoyé le calcul et la répartition des responsabilités civiles en appel.

Commençons par Daniel Bouton. Brisé par cette « affaire » ont repris en choeur tous les médias. Sans doute. Mais l'on imagine que les gains amassés en tant que P.-DG et les 730000 euros de retraite annuelle (hors jetons de présence perçus en qualité de membre de divers conseils d’administration…) rapportés par Le Figaro ont aidé à cicatriser quelques-unes des blessures. Daniel Bouton, c’est la figure de la thèse – de moins en moins crédible – selon laquelle « la hiérarchie ne savait rien ».

D’autant que comme Hugues Le Bret le rapporte lui-même p. 323-324 d'un ouvrage pourtant écrit à décharge, La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial, la Société Générale sous présidence de Daniel Bouton a usé et abusé de cette héroïne managériale:

En raccrochant, je me rappelle une conversation que j’ai eue, quelques années auparavant avec le prédécesseur de Daniel, Marc Viénot. J’étais tombé sur lui par hasard au sortir d’une réunion. Il était énervé. Je m’en suis étonné. Nous étions bien avant les crises. Les résultats étaient excellents. Marc sortait d’un conseil d’administration consacré, entre autres, aux parts variables des rémunérations des mandataires sociaux et des plus hauts salaires de la banque.

– Vous en faites une tête, c’est rare de vous voir dans cet état.

– C’est vrai, nous venons de passer un moment difficile.

– Je ne comprends pas, les résultats sont excellents.

– Le problème, c’est Daniel, il vient de nous faire une scène parce que nous avons maintenu sa rémunération au même niveau que l’an passé… Silence de ma part. Je suis mal à l’aise. Marc reprend :

– Vraiment, je suis furieux, Daniel exagère… Vous comprenez, il gagne en euros ce que je gagnais en francs dix ans auparavant ! Marc poursuit son chemin en bougonnant, je l’entends répéter :

– Vraiment, il exagère !“

On laissera le lecteur curieux poursuivre la lecture de l’ouvrage d’Hugues Le Bret. Comme on laissera la cour d’appel de Versailles juger sur cette base-ci, quand on a produit le rapport dit Bouton « pour un meilleur gouvernement des entreprises cotées », on aurait quoi qu’il advienne dû savoir. Surtout, on voit bien mal désormais, au vu de tout ce que l’on sait comment elle pourrait arbitrer autrement.

Second usual suspect présenté à la cour d’appel par Daniel Bouton le 21 juin 2012 : Philippe Citerne. Parti fin avril 2009 après 30 ans de maison, sur fond de scandale : un plan de stock-options pour les dirigeants la Société Générale avait fait beaucoup de bruit. Philippe Citerne est indéniablement le moins « médiatisé » des usual suspects mais pas le plus inintéressant . Directeur général délégué (1999-2006), Directeur général délégué et administrateur (2006-09), il est aujourd’hui président non exécutif du groupe Accor. Un parfait protagoniste pour la seconde thèse, celle qu’invitent à instruire les sciences du management : plutôt qu’un raisonnement strictement substantif et binaire, et si on se demandait enfin qui savait quoi et quand de ce qui s’est passé à la Société Générale entre 2006 et 2009, des engagements de Jérôme Kerviel tout au long de l’année 2007, des innombrables alertes que personne n’a entendues, ou encore … de l’exposition aux subprimes ?

Le journal intime d’un banquier d’Hugues Le Bret débutant opportunément le 20 janvier 2008, il est à craindre que l’on doive se contenter de l’enquête qui a conduit à une amende de 4 millions d’euros. Et on regrettera simplement que les enquêteurs n’aient pas cru nécessaire – comme les membres de la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale d’ailleurs – de s’adjoindre les compétences des chercheurs en management, ils auraient sans doute découvert d’autres manières de poser les questions … et donc de trouver des réponses. On invitera dans tous les cas les magistrats de la cour d’appel de Versailles à conserver cet oubli en mémoire à l’heure d’imputer, sept ans après, les (ir)responsabilités passées.

Reste le troisième usual suspect cité par Daniel Bouton : Jean-Pierre Mustier. Pas un article qui ne glorifie l’ancien responsable des activités de marchés de la Société Générale, cette « star de la finance mondiale » qui, un jour, a prédit l’apocalypse. Pas un article qui ne loue sa capacité de résistance à des stress extrêmes; tout en rappelant qu’il a été le maître concepteur et animateur des activités de la banque dans les produits dérivés. Pas un article qui n’omet de dire que du temps de la grandeur et de la (sur ?)valorisation boursière, une bonne part de celle-ci reposait sur le génie de Jean-Pierre Mustier. Un usual suspect idéal en somme pour cette thèse qu’inviteraient à instruire aussi les sciences du management : et si, après tout, certains membres de la hiérarchie savaient ?

Il faut dire qu’entre une vente des actions en août 2007 conduisant à une amende pour manquement d’initié ; une arrivée chez Unicredit (longtemps présentée comme mariée potentielle de la Société Générale) qui se traduira, coïncidence étonnante, un peu plus tard par pas moins de 14 milliards d’euros de provisions, action jugée ainsi par un analyste : « "This is a jaw-dropping clean-up”, said one banking analyst, who declined to be named ». Oui, décidément, le moins que l’on puisse dire c’est qu’en matière de milliards d'euros qui partent mystérieusement en fumée, certains ont l’air d’avoir désormais acquis une redoutable expérience professionnelle !

Jean-Pierre Mustier donc, dernier usual suspect mentionné par Daniel Bouton, qui a rejoint désormais Tikehau IM, entreprise qui ambitionne de devenir le Blackstone européen et qui a également recueilli M. Chodron de Courcel, après que celui-ci ait quitté ses fonctions chez BNP Paribas suite à l’affaire de l’amende américaine. La mission de Jean-Pierre Mustier ? Développer le « business » avec l’international en général, et l’Italie en particulier. Sans doute la raison pour laquelle il a jugé utile de conserver un pied dans le comité consultatif international de la banque Unicredit… Il est vrai que quand on se pratique depuis si longtemps, que l’on a même envisagé sérieusement les fiançailles du temps des folles années où tout allait bien à la Société Générale, pourquoi se quitter aujourd’hui ? Ou comment une certaine conception de l’éthique autorise a minima quelques interrogations autour de cette notion que beaucoup considèrent comme le vrai « problème » de la crise de 2007 : le « conflit d’intérêt ».

Enfin, reste un usual suspect que Daniel Bouton n’a pas cité et pour cause puisqu’il l’a remplacé : Frédéric Oudéa. Un Directeur financier (et donc du contrôle de gestion entre 2003 et 2008) qui a connu une ascension fulgurante : directeur général délégué pour trois mois (mars-mai 2008), nommé directeur général en mai 2008 puis PDG en mai 2009, dans la foulée donc des départs de Daniel Bouton, Philippe Citerne et Jean-Pierre Mustier. Jusqu’en mai 2015 il aura tenu bon pour que sa société ne se résigne pas à mettre en œuvre cette « bonne pratique » de gouvernance dont sa banque était pourtant réputée championne : un conseil de surveillance et un directoire, plutôt que l’ensemble des pouvoirs dans les mains d’un seul.

En un titre, Libération, avait parfaitement résumé ce que tout le monde savait déjà, sans trop oser le crier trop fort pour ne pas chagriner l’annonceur : « merci Kerviel ! ». Sous-entendu : Jeune Jérôme K., la bande experte en organisation constituée des copains de promos de polytechnique, de l’ENA et de l’inspection des finances te salue bien ! Frédéric Oudéa, donc, dernier des usual suspects, peut-être devenu simplement un « as du tricot » depuis 2008 comme le rapperait peut-être Jean Rochefort dans une vidéo aussi exemplaire qu’hilarante au regard de l’affaire ici examinée.

Pour conclure sur ce sujet tout sauf drôle, qui sait si la justice française ne finira pas, un jour, par prendre le lapsus de Daniel Bouton au mot ; si elle n’ira pas confronter ces quelques usual suspects. Assurément, une autre Histoire que celle contée depuis 2008 pourrait s’écrire sans doute plus en cohérence avec les enseignements des sciences du management. Si tel devait être le cas, que les magistrats n’oublient pas de consulter le numéro spécial de la Revue Française de Gestion consacré au thème « Récits et management » – paru en 2006, dix ans déjà ! – qui pourrait constituer une pièce maîtresse.

Puisque, pour filer le sublime scénario du film The Usual Suspects, on imagine sans peine la saveur du café qui a un jour taché la moquette du bureau du Juge Van Ruymbeke. Années et révélations passant, le regret a dû être lourd d’avoir laissé peut-être s’échapper la version française du scandale Enron ; et qui sait, peut-être, le grand Keyser Soze lui-même ; à l’heure de la « Ponzi Finance ».

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