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Sommes-nous adophobes ?

Ados : pourquoi nous font-ils si peur ? miaikransen/Pixabay

Sommes-nous adophobes ?

En Occident, notre rapport aux adolescents est ambigu. Jamais nous n’avons porté autant d’importance à cette période de la vie. Les spécialistes enquêtent, les professionnels s’interrogent, les parents s’inquiètent. Des institutions spécialisées, comme les maisons des adolescents en France, font de la santé des adolescents leur mission principale, pendant que des politiques jeunesses orientent des actions spécifiques à l’endroit des jeunes. Nous cherchons collectivement des moyens pour veiller à leur entrée dans la vie adulte.

En même temps, il ne se passe guère une semaine sans que de grands médias se fassent le relais de nouvelles donnant une piètre image des ados : manifestation et émeutes, conduites à risques, sexualité débridée alors qu’en d’autres occasions la loupe grossissante est posée sur le suicide de l’un d’entre eux, sur le récit d’une agression, parfois même d’un viol ou d’un meurtre. Mais cette représentation de l’adolescence est-elle juste ? Témoigne-t-elle de ce qu’elle est véritablement aujourd’hui ? Ou ne serait-elle pas plutôt représentative de sociétés sombrant dans le piège de l’adophobie ?

Qu’est-ce que l’adophobie ?

L’adophobie désigne la peur ancestrale que les adultes entretiennent à l’égard des plus jeunes de leurs sociétés. Elle n’est guère nouvelle : en son temps, Platon tenait dans « La République » des propos durs à l’égard des jeunes générations !

Helsinki, 2014. Les adolescents menacent-ils vraiment la société des adultes ? ClearFrost/Flickr, CC BY-SA

Le sentiment que les valeurs se perdent, que la jeunesse soit fainéante et qu’elle menace le maintien de l’ordre n’est pas bien nouveau. Nous pouvons émettre deux hypothèses à ce sujet. D’une part, nous pourrions penser que cette vision des plus jeunes est constante : chaque génération d’adultes percevrait les générations suivantes de la sorte. D’autre part, nous pourrions imaginer que ce sentiment est spécifique aux sociétés dont les membres ressentent le déclin de leurs civilisations.

Dans tous les cas, des moyens sont mis en place pour éviter les débordements : du rite de passage à la fréquentation obligatoire de l’école, les adultes cherchent à contenir l’éventuelle remise en question de l’ordre établi par les plus jeunes. Or nous savons bien que les adolescents d’aujourd’hui ne deviennent plus des adultes comme ceux d’hier. L’expérimentation est ici le mot clef pour comprendre comment nos enfants progressent vers l’autonomie. C’est en multipliant les tests, les essais, les tentatives, les projets, etc., qu’ils sont amenés à faire lentement des choix… Un parcours dont les parents sont les témoins.

Jeux d’adolescents, « Die Kunst in der Photographie », 1901. Louise Binder-Mestro/Wikimedia

Un chemin souvent hasardeux qui rappelle que nous ne maîtrisons pas toujours l’avenir de nos propres enfants. Dans ce contexte, la peur pour nos ados se déploie et se mêle souvent à la peur que nous entretenons à l’égard de ces mêmes jeunes. Cette peur se manifeste notamment par le fait que des parents vont considérer de plus en plus souvent les autres adolescents comme des menaces potentielles pour leurs propres enfants.

Le piège de la visibilité ?

Les ados ne sont pas seulement menacés par l’incertitude, ils sont perçus eux-mêmes comme une menace. Mais que menacent-ils exactement aux yeux des adultes ?

Force est de constater que le rapport des ados à la sexualité, à la violence et à la mort est au cœur des craintes partagées par leurs aînés. Si le questionnement est légitime, si la volonté de protéger les plus jeunes n’est certainement pas à condamner, en revanche, l’émotivité que provoquent ces sujets entraîne souvent des interprétations erronées au sujet de l’adolescence.

Le monde des écrans favorise ces lectures « émotives ». Depuis quelques années, les ados sont devenus des producteurs de photos et de vidéos que nous pouvons considérer comme des fenêtres ouvertes sur leurs expérimentations. Ces traces visuelles ne nous donnent pourtant qu’un accès partiel à ce qui s’est réellement produit dans leur vie. D’autant plus que la plupart des photos et des vidéos commentées dans les grands médias concernent une fois de plus les trois grands tabous que sont la sexualité, la violence et la mort.

Les adolescents participent pleinement à la vie politique, ici une manifestation contre le candidat Sarkozy en 2007, à Paris. Mikael Marguerie/Wikimedia, CC BY

Ainsi, les images à caractère pornographique, les sextos, le slut shaming, le cyberharcèlement ou les suicides en direct sur Internet comptent parmi les sujets les plus médiatisés lorsqu’il s’agit de parler de l’adolescence. Or, cette tendance à mettre en avant ces sujets ne souligne pas seulement que nous avons peur que nos propres enfants soient « contaminés » par ces phénomènes. Elle renforce paradoxalement une image fondamentalement négative de cette période de la vie. Ainsi la peur des ados et de nos ados se nourrit inlassablement à l’ère du numérique.

Dénoncer l’adophobie

Pour comprendre un phénomène, il importe d’abord de le désigner. Pour dénoncer une attitude, il importe de la définir. Il fut un jour important, crucial même, d’inventer le terme xénophobie pour que des citoyens puissent la reconnaître et la signaler, pour que des institutions sortent de l’indifférence afin de la combattre. Il s’avérerait même difficile de repérer les paroles et les gestes xénophobes qui se répandent autour de nous sans mot pour en penser l’existence et en analyser les conséquences.

Si aujourd’hui l’idée nous paraît banale, il reste que le mot xénophobie, bien connu, n’a pas toujours existé, ni dans la bouche des hommes et des femmes ni dans la conscience humaine. Ainsi, la peur de l’étranger existe depuis longtemps, mais la lutte contre elle s’est engagée depuis peu. L’histoire fut semblable lorsque des individus refusèrent de la même façon la misogynie et l’homophobie. Qu’elle prenne la forme d’une stigmatisation de la jeunesse contemporaine, d’une condamnation de ses comportements ou même d’accusations injustifiées à son égard, l’adophobie repose sur notre peur de « l’étrangeté adolescente ». Il est peut-être temps d’interroger nos craintes afin de mieux la comprendre.