Le laboratoire créatif

Le laboratoire créatif

Stratégies créatives pour résoudre un conflit

Vol d'oiseaux.

Cette chronique est dans la droite ligne et se nourrit des recherches et rencontres publiées sur mon site Les cahiers de l'imaginaire. La chronique de cette semaine fait suite à mon texte de la semaine dernière, « Faut-il être intelligent pour apprendre ? » où nous explorions comment nous pouvons apprendre en nous inspirant des animaux et du vivant. Cette fois, ce sont les expériences des biologistes évolutionnistes qui nous enseignent des stratégies créatives pour résoudre des conflits.

Comportements sociaux vers l’état critique

Jessica Flack est biologiste évolutionniste à l’Institut Santa Fe aux États-Unis. Elle s’intéresse à la façon dont les collectifs biologiques, qu’ils s’agissent d’essaims d’oiseaux ou de réseaux de neurones, traitent conjointement l'information pour déterminer leur comportement.

Les motifs créés par des vols d’oiseaux dans le ciel sont visuellement et immédiatement repérables. D’autres motifs, moins facilement discernables, mais tout aussi intéressants, peuvent être modélisés, par exemple, à partir du comportement social des grands singes.

Dans le cas des singes, la modélisation peut être réalisée à partir de coordonnées sociales au sein d’un groupe donné. Jessica Flack a mené une expérience qui consistait à déterminer comment une communauté de macaques réagirait face à un événement perturbateur. Les données recueillies ont été traitées en deux temps :

  1. Dans un premier temps, et de manière semi-indépendante, les individus du groupe déterminent qui des leurs est en mesure de sortir vainqueur d’un combat.

  2. Ensuite, en échangeant des signaux entre eux, les membres du groupe consolident cette information et arrivent à un consensus sur la capacité des combattants éventuels. Ce consensus et le constat qui en découle réduisent au minimum le nombre de combats, ou les rendent tout simplement inutiles.

Dans le groupe de macaques étudiés, les combats impliquaient habituellement une trentaine d’individus. Les petits combats étaient fréquents, et les combats d’envergure plutôt rares.

En modélisant le comportement du groupe, les chercheurs ont déterminé qu’il suffisait de trois à cinq individus pour provoquer le point de bascule.

Lorsque l’état critique du système est ainsi atteint, une bataille généralisée a lieu.

Ces études, en les généralisant, peuvent avoir plusieurs applications intéressantes. Il serait possible d’appliquer ces modèles pour étudier l’état chaotique actuel dans lequel se trouvent les sociétés. En intégrant dans ces modèles des données pertinentes en nombre suffisant, il serait possible de calculer dans quelles mesures, par exemple, un système financier ou social est en voie d’atteindre une phase critique de changement.

Black rappelle, à juste titre, que pour s’adapter à son environnement, tout système biologique oscille constamment entre un état stable et un état chaotique.

Une certaine dose de chaos est nécessaire

La stabilité est une stratégie efficace lorsque l’environnement change peu. À l’inverse, introduire une certaine dose de chaos est nécessaire pour permettre au système de se reconfigurer et de s’adapter lorsqu’il est confronté à une nouvelle condition.

La mesure de la distance entre l’état actuel d’un système et son point critique de bascule rend possible une modulation, des interventions et des ajustements qui, dans certains cas, peuvent constituer de véritables défis dans l’évolution adaptative d’un système.

L’identité culturelle a-t-elle un sens ?

Récemment Étienne Klein s’entretenait avec François Julien à l’occasion de la sortie de son livre Il n'y a pas d'identité culturelle. Les propos de François Julien sur la pensée chinoise et son mode de représentation du monde se rapprochent de la façon dont les chercheurs de l’équipe de Jessica Flack perçoivent la réalité d’un système.

La pensée occidentale (la nôtre) privilégie une logique compositionnelle. La réalité consiste en un certain nombre d’éléments aux propriétés diverses que l’on combine entre eux.

La pensée chinoise, à l’inverse, est une logique corrélative dans laquelle les interactions comme telles jouent un rôle clé. Dans cette logique, c’est la tension entre les éléments qui comptent et non pas les éléments eux-mêmes.

L’écart (qu’il soit physique, biologique ou culturel) crée une tension et ouvre plusieurs possibilités d’actions. Pour Julien, cet écart, dans la mesure où l’on se saisit des possibilités qu’il offre, permet le vivre ensemble en société. Pour des chercheurs comme Flack, c’est l’étude et la mesure de cet écart entre les éléments d’un système qui permet de comprendre leur état.

La dynamique des écarts

Pour la pensée chinoise, l’essence de la réalité réside dans l’écart car le monde est en transition continue. L’essence d’un système réside dans la dynamique des écarts.

La pensée chinoise reconnaît ce mouvement incessant entre l’ordre et le chaos. L’appréhension de cet écart par les mathématiques et la modélisation se conforment d’une certaine façon à cette logique. Elle fait résider l’essentiel de la réalité dans les relations entre des éléments, plutôt que dans les éléments eux-mêmes.

Lorsque j’anime des séminaires sur la résolution de conflits, un des premiers éléments, pour l’animateur d’un groupe, c’est de se placer parmi les autres, cela permet de créer une relation de proximité plus porteuse. Il nous faut créer des liens plutôt que d’attiser la controverse.

Nous avons souvent tendance à nous placer dans le rôle de l’émetteur alors qu’il est plus efficace, pour des expériences d’apprentissage, de se placer parmi les éléments. On peut alors amorcer une véritable conversation plutôt que d’essayer de diffuser son savoir comme une science infuse. Enseigner tout comme apprendre est un acte de co-création.

Une antenne-relais plutôt qu’un émetteur

Je terminerai sur cette belle citation de l’auteur du Théorème Vivant, découverte lors de la superbe exposition organisée par la Fondation Cartier pour l’art contemporain en 2012, « Mathématiques, un dépaysement soudain » :

« La concision, la puissance, le pouvoir explicatif font partie de la beauté mathématique… La clarté est une vertu irremplaçable de l’esthétique mathématique. Je me place toujours au milieu du monde ; catalyseur, synthétiseur, antenne-relais plutôt qu’émetteur ». Cédric Villani

Apprendre à être moins violents pour les humains serait une avancée positive et importante. Y a-t-il une seule espèce, à part la nôtre, qui fait preuve d’autant de violence envers, par exemple, les petits et les femelles ? De plus en plus de personnes craignent que l’intelligence artificielle nous domine et nous conduise à notre perte. La technologie ne sera toujours que de la technologie. Ce sont les humains qui programment les machines pour qu’elles apprennent à apprendre. Que voulons-nous qu’elles apprennent ? Si nous reproduisons nos comportements actuels, il y a, en effet, raison de s’inquiéter.

Mais il est aussi possible d’agir dès maintenant. Parents, enseignants, citoyens, nous sommes tous concernés par ces questions.

« Deep Learning »

Personnellement, ce qui me rassure, c’est la qualité des chercheurs dans le domaine de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage automatisé. Cette semaine, nous avons eu le privilège d’échanger avec des sommités du domaine lors du Deep Learning Summit dont Yann LeCun, directeur de l’intelligence artificielle chez Facebook (j’ai parlé de lui dans une chronique précédente, « Conversation entre humains et robots », Geoffrey Hinton de l’Université de Toronto, membre de l’équipe de Google Brain et Joshua Bengio, la pierre angulaire qui a permis d’attirer des investissements importants en recherche à Montréal (Facebook, Google, Microsoft, Thales…) et à convaincre le gouvernement canadien de l’importance d’investir et de se préparer pour l’avenir.

Professeur à l’Université de Montréal, Joshua Bengio est le Fondateur d’Element AI, le directeur de l’Institut des algorithmes d'apprentissage de Montréal (Mila), un ambassadeur pour la nouvelle initiative Technopolys, le directeur scientifique d’Ivado et le codirecteur du programme de l’Institut canadien des recherches avancées. Ce chercheur hors du commun ne cesse de répéter l’importance de se préoccuper des questions éthiques et des impacts sociaux.

Cet événement était organisé par Re-work, une entreprise composée uniquement de femmes. Elles choisissent un thème, recherchent les meilleurs chercheurs dans le domaine et organisent des événements pour réfléchir à l’avenir de la société avec ces technologies, je vous reparlerai de cette équipe formidable, dont les bureaux sont à Londres, à une autre occasion.

L'équipe de Re-work en compagnie de Joshua Bengio et Yann LeCun. Au centre la fondatrice, Nikita Johnson, fondatrice de Re-work, les chercheurs Yann LeCun et Yoshua Bengio et la co-directrice de Re-Work, Pip Curtis.

Ce qui me rassure également c’est qu’il y a une place de plus en plus importante accordée aux femmes. Facebook vient de recruter l’experte en apprentissage automatisée de l’Université McGill, Joelle Pineau pour diriger son laboratoire de recherche en intelligence artificielle (AI) à Montréal et Google a choisi Doina Precup, également de l’Université McGill, pour diriger l’équipe de Deep Mind en apprentissage par renforcement. Comprenez-moi bien, elles n’ont pas été choisies parce qu’elles sont des femmes, mais parce qu’elles sont les meilleures dans leur domaine.

Si Montréal est en voie de devenir la prochaine « Silicon Island » comme plusieurs l’affirment, pour moi, que les femmes jouent un plus grand rôle ne peut être que prometteur pour co-construire un avenir plus serein où chacun, c’est à souhaiter, pourra s’épanouir et contribuer à un monde tel que nous le souhaitons.

Professeurs demandés

En passant, si vous êtes intéressé(e)s, le message entendu tout au long de ces deux jours : Montréal a besoin de plus de professeurs pour former tous ces étudiants qui affluent.