Le laboratoire créatif

Le laboratoire créatif

Conversation entre humains et robots

Avatars du projet britannique « SEMAINE » The SEMAINE database

Je suis ravie que le site The Conversation m’ouvre ses pages pour cette chronique sur la créativité. Elle sera dans la droite ligne et se nourrira des recherches et rencontres publiées sur mon site Les cahiers de l’imaginaire.

Le ton sera légèrement différent, car j’aimerais vous entraîner dans une conversation créative. Le futur ne doit pas être perçu comme quelque chose à subir, mais plutôt comme quelque chose à inventer ensemble. J’espère que vous accepterez de participer à mes jeux pour stimuler votre créativité. N’hésitez surtout pas à m’envoyer vos commentaires, à me poser des questions, à me soumettre des sujets. Mon souhait est de faire évoluer nos échanges vers une co-création. Et comme premier sujet, je vous suggère tout naturellement, la conversation !

Dessin : Pierre Guité. http://www.cahiersdelimaginaire.com/votrelaboratoirecreatif-sylviegendreau/la-conversation

Sommes-nous en train de désapprendre à converser ?

Certes, téléphones portables en main nous échangeons constamment, mais qu’en est-il de la véritable conversation, celle qui mobilise le corps entier, qui sollicite notre présence, et surtout, qu’en est-il de la conversation ouverte, imprévisible entre deux individus ?

Ali Benmakhlouf, professeur de philosophie à l’Université Paris-Est-Créteil, nous rappelle qu’au cœur de la conversation se situe évidemment le langage. Engager une véritable conversation est une manière de vivre et un élément vital pour tout être humain.

Converser fait bien sûr appel au langage, mais aussi au ton de la voix, aux expressions faciales, à la posture du corps. Il existe une matérialité des voix elles-mêmes, au-delà du sens transmis par la parole.

La conversation est au cœur de notre relation avec le monde qui nous entoure. C’est elle qui établit la tonalité relationnelle pas seulement avec l’interlocuteur, mais aussi avec nous-mêmes, et même avec nos animaux de compagnie !

Bien que la conversation soit une spécificité humaine, Ali Benmakhlouf insiste sur le fait qu’une conversation réussie doit se faire à bâton rompu. Elle est menée en relation avec une situation, ici et maintenant, au moment où elle s’amorce. Converser, c’est accepter de se laisser affecter par la parole de l’autre.

Pour qu’une conversation soit réussie, il est nécessaire d’être hors propos pour mieux revenir à l’à-propos. Le quiproquo est non seulement toléré, il est, en fait, recherché ! Il entraînera des éclaircissements et mènera ainsi à une meilleure compréhension de l’autre. Les malentendus sont bienvenus, et, en ce sens, selon Ali Benmakhlouf, Alice aux pays des merveilles est un hymne à la conversation.

Définie ainsi, la conversation exige du temps. Il faut s’armer de patience. Si la conversation est importante, du fait qu’elle nécessite du temps et de la patience, elle est de nos jours menacée. Les courriels ne permettent pas le jeu de balle subtil qu’exige une conversation. De surcroît, il y a une parole « invisible » qui ne sort que dans la conversation, et non dans les échanges électroniques.

Mais si la conversation se perd, ses avatars préoccupent tout de même les chercheurs en robotique et en intelligence artificielle. Ils s’inquiètent, en effet, de la qualité des échanges entre les humains et les robots avec lesquels, tôt ou tard, il nous faudra tenir des conversations.

Dans une relation d’humain à humain, une conversation réussie s’exprime avec une parole invisible qui permet d’extérioriser de véritables sentiments humains.

Dans une relation d’humain à robot, les chercheurs s’efforcent de recréer artificiellement un semblant – un ersatz de conversation – et reconnaissent de ce fait le caractère entier de la conversation qui va bien au-delà de la simple parole.

Ce qu’on apprend quand on converse avec des robots

Des études ont été menées par des chercheurs britanniques dans un champ de recherche consacré au développement de systèmes de modélisation des émotions humaines. Le terme anglais affective computing est traduit en français par informatique affective.

L’expérience consiste à développer des agents autonomes utilisés dans des interfaces logiciels et dont le rôle est de reproduire au mieux une conversation entre humains.

150 participants ont enregistré des conversations d’une durée de cinq minutes environ avec différents agents. Ces conversations ont été analysées. Les conversations jugées les plus performantes mettent en évidence, selon les notes qui leur ont été attribuées, le caractère global d’une conversation réussie, qui va bien au-delà du langage.

En tête de liste vient bien sûr une appréciation de la qualité de l’information transmise par l’agent (un des objectifs principaux d’une conversation avec un agent machine). Vient ensuite une évaluation émotionnelle de l’échange, qui varie selon l’agent concerné (quatre agents ont été mis à contribution : Obadiahm, Poppy, Prudence et Spike.

Par ordre d’importance :

L’agent « transmet l’information désirée », « consent », « suscite l’amusement », « donne son opinion », « est attentionné », « est à l’aise », « est sûr de lui », « est enjoué », « est triste », « manifeste de la colère », « fait preuve d’hostilité », « fait preuve de mépris » et « manifeste de l’intérêt ».

Finalement, les robots et l’intelligence artificielle auront peut-être des retombées positives inattendues. Leur programmation nous oblige à réfléchir davantage à qui nous sommes, à nous redéfinir en tant qu’humains, à approfondir nos sentiments.

twitchgoogle. http://www.slate.fr/story/133691/google-home-discussion

L’année 2017 a commencé avec une conversation entre agents, diffusée par Google Home sur Twitch, qui a amusé plusieurs d’entre nous. Gregor Brandy a relevé certains commentaires diffusés alors, si vous ne les avez pas vu, les voici.

Dans l’univers techno, il y a énormément d’intérêt, voire d’enthousiasme, particulièrement ces derniers mois pour les avancées des chercheurs grâce à la plate-forme créée par Elon Musk et Open AI. Ils sont convaincus que des pas de géants seront faits très rapidement, que nous saurons apprendre aux agents à accomplir la plupart de nos tâches. Pour certains, le travail serait même voué à disparaître plus tôt que prévu.

Les sommités en intelligence artificielle sont plus réservées. Comme l’explique l’un des principaux artisans mondiaux du développement de l’intelligence artificielle, Yann LeCun, le directeur du Facebook Artificial Intelligence Research et le titulaire de la chaire Informatique et sciences numérique au Collège de France, nous ne sommes pas encore en mesure d’avoir des échanges avec des agents conversationnels comme ceux imaginée pour le film Her.

HER.

La sommité internationale dans le domaine du deep learning (apprentissage profond) et de l’intelligence artificielle explique à Nicolas Martin pour « La Méthode Scientifique » sur France Culture, tout le chemin qu’il reste à parcourir. Une conversation passionnante.

On retire de cet échange, l’importance que les disciplines se parlent entre elles. Tout finit toujours par être une question de communication. En réfléchissant à la façon d’apprendre aux agents à imiter nos conversations peut-être retrouverons-nous l’essence même d’une conversation réussie comme le définit le philosophe Ali Benmakhlouf.

J’aimerais beaucoup lire vos commentaires sur le sujet. Qu’est-ce qu’une conversation réussie pour vous ? Que faire pour encourager plus de conversations créatives au travail ? À l’école ? À la maison ? Réussirons-nous à engager des conversations intéressantes avec des robots ? Si nous travaillons moins, occuperons-nous ce temps à converser davantage ? L’idée du futur et l’envie d’y participer sont de puissants stimuli pour notre créativité.