Tous misogynes ?

Jan Massys ou Metsys, 1509, av. 1575 (entourage de), Tarquin et Lucrèce, c. 1550 (Palais des Beaux-Arts, Lille). Renaud Camus/Flickr

Depuis le XVIIIe siècle, l’amour a pris une place de plus en plus importante dans la formation du couple, et plus généralement, dans les relations affectives. Le modèle du mariage amoureux s’est démocratisé en Europe, donnant ainsi l’illusion d’une idéologie égalitaire. Et pourtant, malgré́ le rapprochement des sexes, la misogynie et les discriminations qui affectent les femmes dans leur vie de couple n’ont pas disparu : aujourd’hui encore, c’est dans les relations amoureuses que la domination masculine s’exerce le mieux. Comment ?

La misogynie ambiante

Depuis une vingtaine d’années, les recherches ont démontré que l’espace urbain était genré. Nous ne pouvons plus considérer la ville comme offrant aux femmes les mêmes services qu’aux hommes. Nous savons désormais que les usages qu’elles en font sont contraints et limités par le pouvoir masculin.

On se souvient du retentissement causé en 2012 par le film Dans la rue tourné par une étudiante belge, Sofie Peeters, dans un quartier du centre de Bruxelles. Il montrait à quel point les femmes sont la cible d’agressions verbales dans l’espace public. Après plusieurs campagnes médiatiques, les deux assemblées ont fini par voter, en 2015, la baisse de la « taxe tampon », ramenant de 20 % à 5,5 % la TVA sur les protections hygiéniques. Ainsi, nous ne pouvons plus ignorer que dans les produits de première nécessité se logent des discriminations de genre.

Ces deux exemples de prise de conscience collective pourraient être multipliés en remontant dans le temps. Toutes les avancées obtenues en direction de l’égalité femmes-hommes ont donné lieu à un changement d’attitude plus ou moins rapide et profond. Il y a déjà un certain temps que les femmes ne sont plus regardées comme des sorcières potentielles, et depuis deux générations nous avons pleinement intégré l’idée qu’elles sont aptes à voter.

À moins de considérer que l’égalité entre les sexes est atteinte, ces considérations devraient nous conduire à penser notre présent comme encombré de discriminations invisibles, qui apparaîtront dans le futur comme tellement évidentes que nous nous demanderons comment elles nous avaient échappées. Il existe donc une « misogynie ambiante », indiscernable et indolore, dans laquelle nous évoluons tous et toutes, sans en avoir conscience.

Elle est constituée de normes, d’attitudes et de comportements qui passent pour naturels tant que personne ne les considère comme le produit des rapports sociaux de genre. Mais entre le moment où les lanceurs d’alerte (en général, les féministes et les chercheurs et chercheuses en sciences humaines et sociales) s’emparent de la question et celui où elle bénéficie d’une couverture médiatique suffisamment large pour permettre une prise de conscience collective, il peut se passer beaucoup de temps.

La transmission du nom sous domination masculine

L’exemple du nom donné aux enfants fournit une idée de la complexité du problème. Le sujet peut paraître anecdotique, mais il définit bien la misogynie ambiante. Les femmes ont longtemps bataillé pour obtenir le droit de conserver leur nom dans le mariage, mais elles semblent moins pressées de le léguer à leurs enfants. Depuis la loi de 2005, l’enfant peut recevoir le nom de la mère ou celui du père, ou encore les deux, dans l’ordre que les parents désirent. D’après une enquête de l’Insee, sur les 818 565 bébés nés en France en 2014 (Insee Focus N° 33, septembre 2015), une écrasante majorité ont ainsi reçu le nom du père (83 %), ce pourcentage s’élevant à 95 % pour les couples mariés.

Seulement 6,5 % des bébés portent le nom de la mère : dans 98 % des cas les parents ne sont pas mariés et neuf fois sur dix le père n’a pas reconnu l’enfant. Quant aux parents qui transmettent leurs deux noms (10,2 %), ils le font bien plus souvent dans l’ordre « père-mère » (8 %) que dans l’ordre « mère-père » (2,2 %). Ces chiffres sont donc sans appel : l’égalité est loin d’être atteinte en ce domaine.

Bien des facteurs entrent en jeu pour expliquer la transmission du nom. Entre autres déterminants, elle dépend du statut matrimonial des parents, de leur pays de naissance et même de leur région de résidence. Par exemple, le double nom de famille est plus fréquent chez les parents d’origine espagnole ou portugaise, ainsi que dans le sud-ouest de la France, où l’influence des cultures ibériques est plus forte qu’ailleurs. Mais ces facteurs n’expliquent en rien la perpétuation de la domination masculine dans la transmission du nom. Ce sont les mécanismes psychosociologiques à l’œuvre dans le fonctionnement du couple qui sont à l’origine de l’inégalité.

Aimer, c’est céder

Traditionnellement, l’enfant porte le nom du père : c’est la « logique de situation », qui induit à faire « comme d’habitude » et « comme tout le monde ». Pour modifier ce processus de conformisation, il faut qu’il y ait une possibilité de changement (la loi de 2005), un désir d’innovation et l’espoir d’un bénéfice. Or le désir de donner à l’enfant le nom de sa mère se heurte à une seconde logique : celle de l’amour. L’amour est le ciment du couple contemporain, qui le met constamment à l’épreuve par les choix qu’il est amené à faire. L’attribution d’une identité à un nouveau-né en nécessite au moins deux, qui concernent le prénom et le nom.

Manifestation de suffragettes en 1911 en Angleterre. Johnny Cyprus/Flickr, CC BY-SA

La grande affaire des parents est le choix du prénom. Une large palette et un enjeu limité tirent l’exercice vers le jeu de société. Le prénom fait l’objet de discussions et d’accommodements que facilite l’éventail des options : un enfant peut recevoir plusieurs prénoms ; les parents peuvent étaler leurs préférences sur plusieurs enfants. Il est donc aisé de trouver un accord « gagnant-gagnante ». Le choix du nom rencontre plus de contraintes : on n’en lègue qu’un, il est prédéterminé et tous les enfants portent le même. À moins d’opter pour un nom composé, le choix du couple débouche sur un gagnant et un perdant, qui est le plus souvent une perdante. Mais grâce à l’amour, la situation n’est pas vécue ainsi.

En exprimant son désir de changement, la femme adopterait un comportement conflictuel. Aller à l’encontre de la norme qui prescrit la transmission du nom paternel, signifierait qu’il existe dans le couple un premier et un second rôle, et qu’elle prétend occuper le premier. Or l’amour ne permet pas que l’on se montre clivant pour des « choses qui n’en valent pas la peine », autrement dit pour des décisions symboliques. Vouloir aller contre les habitudes, c’est faire preuve de résistance et même d’agressivité.

On cède donc, au nom de l’amour. Aimer, c’est céder. Céder avec joie, avec plaisir, avec contentement – mais céder tout de même. Il ne s’agit pas ici d’une défaite, comme si on cédait à autrui : on cède à son époque, à la situation. Mais on cède aussi à soi-même, on refoule le désir de changement.

Le levier du changement

Dans le couple, l’amour fait donc le lit de la misogynie ambiante. C’est pourquoi la transmission du nom est si lente à progresser. Le levier du changement ne peut provenir que de l’extérieur. Ce sont les transformations de l’environnement social qui conduiront à d’autres habitudes, d’autres normes. Et ce n’est qu’en levant le voile sur la misogynie ambiante, invisible et indolore, que l’on pourra modifier les comportements dans le sens d’une plus grande égalité entre les femmes et les hommes.


Maurice Daumas vient de publier « Qu’est-ce que la misogynie ? » (éditions Arkhê).