Historiophages

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Trois réflexions sur l’analogie entre la crise coréenne et la crise de Cuba

Un écran géant ans une rue de Tokyo, le 29 août au matin. Kazuhiro Nogi/AFP

Après la brusque poussée de fièvre entre la Corée du Nord et les États-Unis, début août, la tension avait semblé retomber. Un répit seulement, car la Corée du Nord vient de tirer un missile au-dessus du Japon, à l’issue des exercices militaires menés conjointement par les Américains et les Sud-Coréens dans cette même zone. Il s’agit sans doute de montrer que les menaces et les sanctions n’empêcheront pas le régime de Pyongyantg de poursuivre coûte que coûte son programme balistique.

A plusieurs reprises, la crise de Cuba, alma mater de l’étude des crises nucléaires, a été évoquée dans ce dossier. Certes, cette crise a été une vraie surprise, alors qu’un nouveau pic de tension avec la Corée était attendu, à cause des progrès en matière balistique accomplis Pyongyang. Il ne s’agit pas ici de faire la liste des ressemblances et des différences entre 1962 et 2017, mais de proposer quelques réflexions d’historien.

Les armes nucléaires sont-elles offensives ou défensives ?

Dans chaque étude sur la crise de Cuba, on reproduit la carte montrant la portée des missiles installés sur l’île, pour montrer à quel point ils menaçaient le territoire américain. On a fait de même avec les missiles nord-coréens. Ils semblent, dès lors, relever de l’offensive, voire de l’agression possible, et il y a eu bien des surréactions à la demande de Kim Jong-un de plans pour faire des tests de missiles près de Guam. La vulnérabilité à des frappes nucléaires a toujours rendu les Américains mal à l’aise, et c’est bien ce qui a amené le président Reagan, dans les années 1980, à vouloir sortir d’une stratégie de prise en otage mutuelle, en souhaitant au mieux un monde sans armes nucléaires et au minimum un bouclier antimissile.

Les missiles à Cuba servaient, pour Khrouchtchev, à rééquilibrer le jeu nucléaire américano-soviétique. Kennedy s’était fait élire grâce à la thématique du « missile gap ». Or les Américains, au contraire, étaient très supérieurs aux Soviétiques en ICBM (missiles à longue portée). Comme le leader soviétique misait sur le nucléaire pour la défense du pays, afin de rediriger des ressources vers le développement économique, il lui fallait, auprès du Politburo, ne pas paraître en difficulté. Des missiles à Cuba toucheraient les États-Unis de la même façon. Les Américains avaient installé des missiles autour de l’URSS pour la même raison, avant d’avoir assez d’ICBM ou de missiles embarqués sur des sous-marins. Par ailleurs, Khrouchtchev était ravi de montrer aux Américains ce que représente de vivre avec des missiles ennemis aux frontières, comme ils en avaient déployé en Turquie.

Che Guevara et Fidel Castro en 1961. Albert Korda/Wikimedia

L’objectif du Kremlin n’était donc pas d’attaquer. Les missiles américains en Turquie étaient présentés comme défensifs, et comme une « garantie » de l’alliance entre Washington et Ankara (dans le cadre de l’OTAN). De même, pour Khrouchtchev, les missiles servaient bien à défendre Cuba. Rappelons ici l’affaire de la Baie des Cochons (1961), tentative de débarquement des anti-castristes, mais aussi que les États-Unis préparaient, en 1962, une opération militaire de grande ampleur pour faire tomber le régime castriste (préparation ne voulant pas dire toutefois mise à exécution).

Aujourd’hui, la question est de savoir si le régime à Pyongyang ne juge pas tout simplement le nucléaire et les missiles comme étant indispensables à sa propre défense. Les Américains ont retiré leurs dernières armes nucléaires de Corée du Sud en 1991 (elles y avaient été installées à partir de 1957), mais peuvent frapper le Nord de bien d’autres manières. On peut rappeler que la crise de Cuba s’est achevée par la promesse de non-invasion de Cuba par Washington contre le retrait des missiles soviétiques de l’île (et américains de Turquie). La Corée du Nord pourrait-elle accepter ce type d’accord ? Les Américains veulent moins changer son régime que celui de Cuba, et les émigrés anticastristes sont plus préoccupés par leur île que les Coréens du Sud par la Corée du Nord.

N’oublions pas qu’il y a eu, en réalité, une seconde crise de Cuba, lorsqu’en novembre 1962, les Soviétiques ont voulu retirer leurs missiles de l’île. Castro, qui avait vitupéré contre la « capitulation » soviétique le mois précédent, vécut très mal cet « abandon ». Il pouvait toutefois estimer que l’Union Soviétique restait une protection efficace (d’autant que l’URSS développa alors sa marine), alors que la Corée du Nord se sent bien seule aujourd’hui. Pyongyang a bien vu qu’en 1962 Cuba avait été abandonné par Moscou, et cela l’a encouragé à obtenir ses propres capacités nucléaires (quitte à demander de l’aide, sans succès, de la part des Soviétiques et des Chinois).

L’invasion de la Grenade par les Américains en 1983 a aussi provoqué une accélération du programme nucléaire de la Corée du Nord. En définitive, la Corée du Nord a gagné en 2017 plus que l’URSS (et Cuba) en 1962, puisque la perspective de sa dénucléarisation a semblé s’éloigner, C’est un peu comme si les missiles soviétiques étaient restés à Cuba…

Le risque d’utilisation de l’arme nucléaire

Les historiens estiment désormais que le risque d’escalade nucléaire ne fut finalement pas aussi grave que redouté à l’époque. L’autodissuasion a joué. Il semble bien que Khrouchtchev ait perçu les risques d’une guerre nucléaire. Certains stratèges continuent de colporter l’image d’un Kennedy viril, menaçant du pire les Soviétiques et les forçant à capituler, et vont jusqu’à souhaiter que Trump pousse la crise à l’extrême avec la Chine pour qu’elle règle le problème nord-coréen. Avec le recul, Kennedy apparaît pourtant davantage comme une colombe au milieu de son entourage de faucons, alors que Trump semble le faucon dans un entourage plus « réaliste ».

C’est oublier les anciennes critiques de gauche qui se demandèrent pourquoi Kennedy a déclenché une crise avec Moscou sur Cuba, alors que les missiles déployés sur l’île ne changeaient pas tant l’équation stratégique que cela, si ce n’est que les Américains seraient morts quelques minutes plus tôt en cas de tir depuis Cuba plutôt que depuis l’URSS… Pour ces critiques, le jeune Président aurait pensé, avant tout, à sa crédibilité personnelle et internationale. Il aurait voulu affirmer sa virilité et celle de l’Amérique, alors que Cuba, jadis féminisée dans les discours et les représentations iconographiques américaines, avait été conquise par un barbu en treillis et cigare (Castro castrant l’Amérique) et l’hémisphère occidental « pénétré » par l’Union Soviétique qui y installait de gros missiles…

Aujourd’hui, Trump est suspecté de rouler des épaules parce qu’il ne joue qu’au golf pendant que Poutine montre ses muscles à la pêche. Une récente étude a montré que l’opinion américaine n’était pas hostile à l’usage de l’arme nucléaire face à la menace coréenne, mais on peut s’interroger – comme dans les années 1950 – sur le choc que constituerait pour l’opinion asiatique un nouveau bombardement atomique sur des populations locales.

Les personnages de Trump et de Kim Jong-un laissent à penser qu’on est en train d’inaugurer une ère inquiétante, celle de la dissuasion « du fou au fou », ou du voyou au voyou. Et certains de se demander, comme avec Nixon au début des années 1970, s’il ne faudrait pas rogner le pouvoir de Trump habilité à déclencher le feu atomique, tandis que Kim apparaît même aux yeux de certains observateurs comme le plus rationnel des deux.

Le danger apparaît davantage dans le risque d’escalade que dans le nucléaire nord-coréen en tant que tel. Certains stratèges soulignent que la crise de Cuba aurait pu dégénérer, même si les deux K ne le voulaient pas. On aurait ainsi frôlé la guerre nucléaire par inadvertance ou malchance, même s’il ne faut pas exagérer ce risque.

Nikita Khrouchtchev et John Kennedy (ici en 1961, à Vienne), les deux acteurs principaux de la « crise de Cuba ». U. S. Department of State/Wikimedia

Il n’empêche : le refus de la prolifération nucléaire s’appuie bien souvent sur la question du contrôle des armes atomiques, de la psychologie des dirigeants et du risque de dérapage. Bien sûr, après la crise de Cuba, les deux Grands ont mis en place une « hot line » (improprement traduit en français par « téléphone rouge ») pour éviter les mauvaises perceptions et faciliter la gestion des crises. Mais il est douteux que Washington accepte de rehausser le statut de la Corée du Nord en établissant une telle ligne directe.

Et si on pensait global ?

Le traitement médiatique de la crise avec la Corée est marqué par la rareté des perspectives d’ensemble, qui existent désormais pour celle de Cuba en 1962. On a, certes, abondamment parlé de la Chine, mais aussi du Japon et de la Corée du Sud. Avec cette préoccupation côté américain : le nucléaire nord-coréen pourrait provoquer une réaction en chaîne : nucléarisation du Japon et de la Corée du Sud. Il faut noter que celle-ci est souhaitée par certains think tanks conservateurs américains qui militent pour une implication minimale des États-Unis sur la scène internationale. Ils estiment que le Japon et la Corée du Sud sont assez riches pour se défendre seuls. Trump, du moins au départ, semblait d’ailleurs sur cette même ligne.

De leur côté, Japonais et Sud-Coréens craignent d’être engagés dans une guerre « américaine » contre la Corée qui pourrait se muer, comme celle de 1950-53, en guerre avec la Chine. Ils ne veulent ni être abandonnés par l’Amérique, ni être entraînés par elle dans un conflit. En cas d’escalade, Washington doit intégrer le risque de possibles attaques sur la Corée du Sud (surtout sur la capitale hypertrophiée Séoul) : en octobre 1962, Kennedy a redouté en permanence une réplique soviétique sur Berlin-Ouest. Plus largement, le sort des alliés ouest-européens des États-Unis était alors en jeu dans les tensions avec Moscou, et c’est principalement les Britanniques qui étaient consultés par Washington.

À l’époque, Kennedy ne pouvait ignorer l’offensive de l’armée chinoise contre l’Inde, qui commença précisément durant la crise de Cuba. La connexion entre ces deux événements est trop rarement évoquée. Nehru en appela alors aux États-Unis, compromettant son image de non-aligné, tandis que la Chine devait juger le soutien soviétique très insuffisant. Kennedy croyait à une offensive concertée sino-soviétique (Cuba, Inde et Indochine), mais la Chine poussait surtout Moscou à se montrer intransigeant sur Cuba. Ce n’est pas le cas aujourd’hui de la Chine face à la Corée du Nord. Aujourd’hui, le silence des médias sur les actuelles tensions frontalières entre la Chine et l’Inde et l’escalade verbale entre les deux États est surprenant. Notons toutefois qu’un règlement vient d’intervenir, l’Inde acceptant de faire un geste en retirant les troupes qui s’étaient avancées au Doklam, dans l’Himalaya).

Les États-Unis ont semblé envoyer quelques signaux à l’attention de l’Inde. Celle-ci n’en redoute pas moins que Trump ne l’abandonne face à Pékin contre un soutien chinois sur le dossier nord-coréen. Des éditorialistes chinois mettent d’ailleurs en garde l’Inde : pas plus qu’en 1962 elle n’aura de soutien de la part des États-Unis.

Ces mêmes éditorialistes estiment que la Russie, pas plus qu’en 1962, ne pourra faire un choix entre la Chine et l’Inde – d’autant que Moscou rêve depuis les années 1950 d’un alignement Moscou-Pékin-Delhi. Moscou semble être une carte de rechange pour Pyongyang. La Russie a toujours été un acteur important dans cette zone, même si ce n’est pas elle seule qui a « fabriqué » le régime nord-coréen d’après 1945. Aujourd’hui, comme hier, elle paraît vouloir jouer sur tout le clavier eurasiatique (Baltique, Ukraine, Balkans, Syrie, Caucase, Afghanistan, Corée…) pour promouvoir ce qu’elle perçoit comme ses intérêts, tout en perturbant ceux des États-Unis. Il est impossible d’analyser la crise coréenne sans penser l’ensemble des théâtres où se déploient Américains et Russes.

Enfin, la question coréenne ne peut être isolée de la question iranienne. Un débat virulent se déroule en ce moment à Washington sur l’avenir de l’accord de 2015 qui devait empêcher l’accession de l’Iran à l’arme nucléaire. Si les États-Unis déchirent cet accord, cela n’incitera guère Pyongyang à renoncer à son programme nucléaire. Le régime nord-coréen a n’a pas oublié l’élimination de Kadhafi en 2011, alors que la Libye avait négocié l’abandon de son programme nucléaire.

En résumé, il ne sert à rien de savoir si l’histoire se répète, ou à se focaliser sur les « leçons » du passé. Il vaut mieux penser toutes les variables et leurs interconnexions. Ce qui permet de rappeler qu’agir sur la scène internationale est une tâche des plus ardues.