Une redoutable bactérie disséminée par des insectes : Xylella

Cicadella viridis (Var, 2013) R.G., Author provided (No reuse)

Nous évoquons souvent les espèces invasives ou exotiques envahissantes sur ce site, et nous insistons régulièrement sur la nécessité de savoir les identifier pour protéger notre environnement. Ces espèces perturbent les écosystèmes dans lesquels elles s’installent.

Comble de l’ironie, elles ont parfois été introduites de manière volontaire, pour lutter contre des organismes nuisibles à la faune ou à la flore, des déprédateurs qui peuvent eux-mêmes être invasifs : on parlera d’épidémie quand ces espèces correspondent à des microorganismes (bactéries, virus…), de pandémie si l’épidémie concerne une très large zone géographique.

Une tueuse en série

D’abord épidémie en Californie, la contamination par la bactérie phytopathogène Xylella fastidiosa est en passe de se transformer en pandémie. Dans la vigne, elle provoque la maladie de Pierce, dont les symptômes les plus visibles sont une décoloration des feuilles qui virent au jaune, puis au brun, avant de tomber. Il y a plus d’une centaine d’années, Xylella fastidiosa a ainsi dévasté pas moins de 160 km2 de vignobles américains. Reste que la vigne est loin d’être son seul hôte. La bactérie peut trouver le gîte et le couvert chez de nombreuses espèces de plantes sauvages et cultivées : des arbres fruitiers, des arbres et arbustes d’ornement, ou encore des plantes herbacées. Chez toutes, sa présence se traduit par un dépérissement qui entraîne la mort.

En réalité Xylella fastidiosa n’est pas une, mais plusieurs. Dotée d’une importante diversité génétique, elle est présente à travers le continent américain sous la forme de différentes sous-espèces (fastidiosa, multiplex, morus, pauca, sandyi). Elles n’attaquent pas les mêmes végétaux et sont plus ou moins virulentes. Des souches qui se sont d’ores et déjà installées dans plusieurs pays d’Europe (en Italie, en Allemagne, en Espagne, et plus récemment au Portugal), et ont récemment fait leur entrée au Moyen-Orient (Israël), suscitant à raison l’inquiétude des agriculteurs._


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Identifiée en 2013 dans la région des Pouilles, au sud de l’Italie, elle y a décimé des champs d’oliviers. Deux ans plus tard, on la repérait en Corse, dans le Var et dans les Alpes-Maritimes. Au départ, elle n’y avait pas d’impact sur les cultures. Mais en septembre 2019, le ministère de l’Agriculture a fait savoir par un communiqué que des oliviers avaient été touchés dans le Var. Pour faire face à la menace, les services de l’État ont depuis mis en route un plan national d’actions : tous les arbres atteints devront être arrachés et brûlés, de même que tous les végétaux contaminés en périphérie (100 m). Ce qui n’est pas nécessairement bien accepté par les oléiculteurs

Ce sont notamment des insectes qui propagent cette bactérie d’un hôte à l’autre, et sans doute d’une aire géographique à une autre, en se nourrissant sur des plantes contaminées. Ils constituent des vecteurs de la maladie. Il s’agit d’Hémiptères dont font partie les punaises, les cigales ou les pucerons : des insectes piqueurs-suceurs dont les pièces buccales se sont adaptées pour percer l’enveloppe externe des plantes et de leurs proies, puis aspirer les fluides internes, qu’il s’agisse de sang ou de sève, des tissus digérés. Un ordre d’insectes très diversifié, avec plus de 8000 espèces en Europe.

Utiliser les insectes pour repérer la bactérie

Plusieurs familles d’Hémiptères sont capables de transmettre la bactérie Xylella : principalement les Aphrophoridae, les Cercopidae, les Cicadellidae ou encore les Cicadidae. Une multitude de proches parentes des cigales qui se nourrissent des végétaux et parmi lesquelles, de façon paradoxale, une espèce relativement rare – le Grand diable, ou Ledra aurita – a acquis en île de France le statut d’espèce protégée…

Dans chaque localité où l’irruption de la bactérie est redoutée, ce sont ainsi des dizaines d’espèces d’Hémiptères qui sont susceptibles de la disséminer : on en compte plus de 250 au Brésil, où la diversité de ces insectes est très élevée. Et ce qui les caractérise, c’est leur manière de s’alimenter : ce sont des suceurs qui vont aspirer la sève à partir du xylème, tissu conducteur des végétaux véhiculant la sève brute des racines vers les feuilles.

Cercopis intermedia (Var, 2009). R.G., Author provided (No reuse)

Tous les Hémiptères ne se nourrissent pas de cette manière, au niveau du xylème. On peut donc en exclure une partie – dont pour l’instant les punaises – de la liste des potentiels vecteurs de la bactérie. Quant aux espèces connues pour propager Xylella fastidiosa dans son aire d’origine, ce sont des cicadelles dont certaines font partie du groupe des Proconinii et Cicadelinii, auquelles on a donné le nom de « sharpshooters », qui se traduit par « tireurs d’élite », sans que l’on en comprenne les raisons. Peut-être pour leur capacité à sélectionner cette sève brute des végétaux dans des tissus spécialisés, ou bien celle de se cacher dans la végétation ?

Les insectes peuvent être utilisés pour repérer la présence de Xylella fastidiosa, prévoir son installation et même l’étendue de l’aire qu’elle est susceptible d’occuper par recours à la modélisation de niche écologique. Mais pour être à même de s’en servir comme outils, il importe d’avoir une très bonne connaissance de la taxonomie et de la systématique, tout comme de leur écologie. Sans quoi on prend le risque d’un cortège de mauvaises décisions, ou d’inutiles inquiétudes.

Des espoirs de lutte biologique ?

C’est un autre Hémiptère, le réduve Zelus renardii, qui pourrait aider a réguler ces vecteurs dont elle est friande. Originaire du continent américain, et elle aussi invasive, Zelus renardii s’installe actuellement dans le monde entier. On l’a ainsi détectée en France, et plus précisément dans le Var, où la bactérie Xylella est présente. Peut-on espérer qu’elle nous en débarrasse en limitant les vecteurs ? En attendant, il faut envisager d’autres moyens de lutte que sa seule irruption opportune : une lutte intégrée incluant le biocontrôle et l’adaptation des pratiques culturales.

Zelus renardii (France, 2019). R.G., Author provided (No reuse)

Pendant trop longtemps, ces méthodes globales ont été négligées au profit de solutions agronomiques simplistes. Des solutions ne prenant pas en compte l’écologie des agrosystèmes et des espèces qui les constituent, tout en étant néfastes à l’environnement – il suffit pour s’en convaincre de penser aux monocultures strictes, parfois très homogènes sur le plan génétique, ou encore au recours systématique à la chimie de synthèse, qu’il s’agisse de pesticides ou d’engrais.

Dans cette globalisation de la biodiversité qui est à l’œuvre, entre la multiplication des échanges (favorisant la rapide dissémination des espèces invasives) et le changement climatique, c’est toute une série d’organismes qui se déplacent. Et s’ils ont déjà des effets nuisibles dans leur aire d’origine, ils en ont davantage encore dans des écosystèmes dont « l’invasibilité » a été augmentée par les pratiques agricoles (monocultures, pesticides) et l’anthropisation, c’est-à-dire la destruction et la modification des habitats naturels qui sont les refuges des agents auxiliaires de lutte biologique.

Taxonomie et systématique : des disciplines négligées

Encore une fois, que de temps perdu à régler des problèmes taxonomiques, que ce soit au niveau de l’agent pathogène lui-même, avec ses nombreuses sous-espèces, qu’au niveau des vecteurs. Face au manque de connaissances sur la biodiversité de ces organismes, les identifications sont considérablement ralenties, d’où des décisions prises avec retard, surtout en situation de crise.

En France, l’inventaire des insectes concernés n’a jamais été achevé – tout comme d’ailleurs celui de nombreux groupes du monde animal. De fait, la biodiversité et le fonctionnement de nos écosystèmes – et les agroécosystèmes – sont des sujets complexes, et une longue formation – encore dispensée dans nos universités, mais plus forcément dans les écoles d’agronomie – est nécessaire pour les appréhender. Il reste beaucoup à comprendre. Mais encore faudrait-il que des spécialistes puissent s’en charger, et pas uniquement en situation de crise où il est souvent bien trop tard.


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Pour l’heure, par exemple, il n’existe sur le territoire français aucun spécialiste des vecteurs de la bactérie Xylella (à notre connaissance). Les Hémiptères, en dépit de leur intérêt pour l’agronomie ou la santé, sont en effet l’un des domaines négligés de la taxonomie. Et bien que l’on dispose de jeunes scientifiques formés ou disponibles pour l’être rapidement, aucune institution ne leur réserve de poste ou d’emploi digne de ce nom.

De même, les collections d’insectes, outils de référence incontournables, sont délaissées ou malmenées dans toutes les institutions, par manque de personnel et de moyens. La systématique et la taxonomie n’intéressent finalement que ponctuellement nos décideurs, lorsqu’elles leur sont utiles pour préserver des cultures ou la santé humaine. Et encore… Or ce n’est évidemment pas suffisant pour assurer une réelle veille sanitaire. A quand la prochaine invasion problématique ?


Cet article est publié en collaboration avec les chercheurs de l’ISYEB (Institut de Systématique, Évolution, MNHN/CNRS/EPHE/Sorbonne Université/Université des Antilles). Ils proposent chaque mois une chronique scientifique de la biodiversité : « En direct des espèces ». Objectif : comprendre l’intérêt de décrire de nouvelles espèces et de cataloguer le vivant.

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