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Varlam Chalamov ou le Chant des Ténèbres

Kolyma by Tomasz Kizny. http://www.thegulag.org/photos/kizny-4

Ce qui arrive, après la lecture de Varlam Chalamov – comme après celle de Primo Lévi mais différemment – c’est que les mots disparaissent. Je ne peux pas écrire. On ne peut pas écrire dessus, derrière, après. Seulement se taire et lire. Puis se taire et refermer le livre. Pleurer, peut-être. Car ce commentaire restera incommensurable avec le texte qui l’a fait naître. Après, restent la neige, la faim, le froid, les corps décomposés vivants, la terre qui les engloutit et les recrache. L’absence de mots. La banale inhumanité de l’espèce humaine. Sa résistance. Sa colère. Sa beauté.

Chalamov 1960. Author provided

Mais l’incommensurable commence avec l’expérience même du goulag. Comment la mettre en mots ? Comment la transmettre ? Comment raconter et pourquoi ? Nous, lecteurs ayant achevé la lecture du livre, sommes soumis, à notre modeste échelle, à une impuissance somme toute analogue à celle de Chalamov : comment retrouver les mots après, leur poids, leur usage et quoi passera de la vie, de l’extrême de ces conditions subies, dans le langage et, finalement, chez l’auditeur ? Mais cette raréfaction des mots a une origine plus profonde. Elle s’ancre dans le camp même où, selon le principe d’économie qui y règne, les prisonniers réduisent leur lexique au strict nécessaire. Il s’agit de survivre (voir le récit « Maxime »).

Quels mots pour dire ça ?

La virtuosité de langage n’est le fait que de rares personnages se faisant une spécialité du récit oral, des « romanciers » dans la langue des truands, mais récit orchestré là aussi en vue de gagner de la soupe, du pain, une couverture, etc. Et encore, la prouesse réside moins dans l’étendue du vocabulaire (il faut rester accessible à son public, public qui a le pouvoir, qui détient la force, donc public de « truands » au sens de l’auteur) que dans l’agilité à enchaîner les péripéties les plus diverses (lire, entre autres, « La quarantaine »).

En outre, pour Chalamov, il n’y a rien à dire du goulag parce que rien ne sera transmissible, rien ne sera intelligible pour quelqu’un qui n’a pas vécu lui-même cette néantisation consciente et méticuleuse de soi-même par la mécanique étatique et communautaire d’un système de terreur organisée. Dans les enseignements qu’il a tirés de ce calvaire (littéralement) de presque vingt ans, il y a celui d’une poétique de l’impossible que pourtant il pratique. Ne dit-il pas, en 1961, que, finalement, un écrivain doit être étranger au sujet qu’il décrit ? S’il connaît trop bien sa matière, il écrira d’une manière qui ne sera compréhensible par personne. Et pourtant, Chalamov écrit, il n’arrête pas d’écrire sur ça, ça qui ne se dit pas.

Lire Les Récits, une expérience

Sortir des Récits de la Kolyma (1536 pages dans l’édition intégrale de Verdier datant de 2003), c’est, pour le lecteur, un peu sortir de la Kolyma aussi. Et si la sélection de treize récits dont il est question ici rend l’expérience de lecture moins longue et moins conforme au projet initial de l’auteur, elle n’en est pas moins tout aussi intense et tout aussi douloureuse. Il faut lire Les Récits mais nous n’en avons ni tous le temps, ni surtout tous la force.

Chalamov. Ed Verdier

Ces treize fragments en format poche rendent le témoignage de Chalamov plus accessible, comme si la Kolyma commençait à s’ouvrir, comme cette fosse, lors du dégel, qui vomit des monceaux de cadavres des victimes de ces autres camps de la mort tout le long des collines et qu’on cache au regard (voir « Prêt-bail »). Porter témoignage : en Russie, encore aujourd’hui, Varlam Chalamov est peu connu et les gens ont du mal à regarder en face cet héritage. En famille, on ne parle pas de ce qui fait mal. Et à Magadan, les nouvelles générations savent rarement qui a construit leur ville et dans quelles conditions.

Une écriture qui reste

Mais ces récits ne sont pas que témoignage d’une expérience indicible. Il y a, avant cela – car elle le conditionne –, la rencontre avec la vie littérairement vécue, c’est-à-dire avec une écriture omniprésente et omnipotente (malgré ce que l’auteur en dit), qui reste malgré tout, qui reste quand tout a disparu, comme organisatrice de l’expérience, voire organisatrice de la survie, et réorganisatrice de sa transmission, que ce soit l’écriture des pas dans la neige (« Sur la neige ») ou l’écriture au graphite, devenu en ce lieu plus éternel que le marbre, sur les arbres ou sur les tablettes de l’hôpital (« Le graphite »). Si l’expérience du goulag comme épreuve de la vie nue – pour reprendre l’expression de Giorgio Agamben – est, de par sa négativité, incommunicable, n’est-ce pas en cela justement qu’elle a une affinité particulière avec l’écriture ?

Car l’écriture n’est pas la communication : « Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire » disait, par exemple, Duras. L’écriture de l’écrivain n’est ni l’échange ni la parole mais un fragment mort arraché au néant d’un moment d’existence, qui n’a besoin de personne, mais en même temps précaire comme la feuille ou l’écorce qui la retient quelque temps (ou les pixels de l’écran). Elle ne vient de nulle part, ne s’adresse à personne et ne sert pas, ne sert rien. L’écriture, c’est l’ineffable même et la trace d’un fantôme. Comme ces signes laissés sur les pins de la toundra, marques de lignes imaginaires, ou encore comme ces pas dans la neige, prémisses d’une route ou destinés à disparaître. L’avènement d’un sens (la persistance de la voie) ne sera rien d’autre ensuite que contingences de rencontres, convergences de climats, évocation de lieux communs au-delà des différences. C’est un risque à prendre.

Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma. Treize récits traduits du russe par Sophie Benech et Luba Jurgenson. Paris, Verdier poche, 2013, 183 pages.