Violences sociales et politiques : faut-il se résigner à une démocratie des pavés qui volent ?

Manuel Valls chahuté à l'issue du second tour des législatives à Evry, le 18 juin 2017. Guillaume Bonnet / AFP

À l’image de la vie sociale, la vie politique semble être de plus en plus touchée par la violence. Des échauffourées ont éclaté à Évry lorsque Manuel Valls, au soir du second tour des législatives, a tenté de faire sa déclaration de victoire. Le même soir, sur le plateau de BFMTV, Rachida Dati a dénoncé des violences dont elle ou sa fille ont été victimes au cours des dernières années.

Il est très certainement nécessaire de se pencher sur les causes d’un tel phénomène, qu’elles soient sociales, économiques ou autres. Mais nous voudrions attirer l’attention sur une autre analyse qui nous paraît urgente, et qui concerne la légitimité dont se prévalent certains de ceux qui usent sans état d’âme de la violence dans le champ social et politique : la violence serait-elle un droit ?

Une violence qui vient de loin…

Sans doute des phénomènes de violence, dont la Terreur fut un grand et symbolique moment, ont-ils de tout temps accompagné la vie politique. « Depuis que l’homme écrit l’Histoire, Depuis qu’il bataille à cœur joie », comme le chante Brassens (« La guerre de 14-18 »), il n’a jamais reculé devant la torture, l’assassinat ou le massacre.

Mais, avec l’avènement de la démocratie, on aurait pu espérer, sinon une disparition, du moins une atténuation significative, des phénomènes de violence. La démocratie n’a-t-elle pas pour fin, comme Frédéric Worms l’a bien fait apparaître, de nous protéger à la fois des violences extérieures (telle est « la première fonction vitale du politique »), et des violences intérieures, celles que « ses membres… peuvent exercer les uns sur les autres » ? La survivance, voire l’augmentation, des violences intérieures, serait donc le signe que la démocratie fonctionne mal.

Une violence qui se banalise

On pourra parler, pour le moins, de fatigue démocratique. Car, dans le champ social et politique, la violence se banalise, dans un climat de tension marqué par une exacerbation de l’hostilité et de l’agressivité. On peut en tenir pour preuves les violences qui accompagnent la radicalisation des luttes environnementales (Notre-Dame-des-Landes, ZAD de Sivens) ; celles qui ont marqué les manifestations contre la loi El Khomri ; celles qui scandent le difficile dialogue police/jeunes dans « les cités » (émeutes, brutalités) ; ou encore celles qui enflamment les abords des lycées, voire l’intérieur de ceux-ci (élèves et personnels brutalisés). Sans oublier les mitraillages de permanences politiques, les saccages de locaux syndicaux, ou les « interpellations » de ministres à leur domicile familial.

Cette violence peut être tout d’abord simplement rhétorique : la candidate participant au débat du second tour de la présidentielle en a donné un brillant exemple, au même titre que les tweets odieux ou haineux qui fleurissent sur les réseaux sociaux, ou les paroles de certains textes de rappeurs (« Ferme ta gueule, ou tu vas te faire marie-trintigner »). Puis, aux injures verbales, ou aux guérillas judiciaires, succèdent les violences physiques, les caillassages, la casse, et finalement les guérillas urbaines.

Une légitime violence militante ?

Pour ce qui concerne le vivre-ensemble, et d’un simple point de vue éthique, ces violences nous semblent, plus que regrettables, inadmissibles. Il suffit de se référer à l’unique principe de l’« éthique minimaliste » brillamment théorisée par le très regretté Ruwen Ogien : ne pas nuire aux autres. À l’évidence, ces violences font du mal à autrui !

Mais, et c’est là ce que réside le problème auquel il nous paraît urgent de réfléchir : pour certains, d’un point de vue non plus éthique, mais militant, ces violences pourraient être considérées comme légitimes. À la logique, finalement bourgeoise, de l’éthique, il faudrait substituer une autre logique, sociale et politique. La violence ne serait qu’une arme dont les faibles et les opprimés s’emparent pour résister à la violence exercée par l’État capitaliste. Blocages, sabotages, agressions, ne sont que de justes moyens de lutte : car ce sont « les autres » (les dominants, les capitalistes, l’État) qui ont commencé ! Les violences des zadistes ou des manifestants ne seraient donc qu’une réponse appropriée aux violences policières et à la « violence sociale du gouvernement ».

À l’entrée de la ZAD de Notre-Dame des landes. DR, CC BY

Pour les militants anti-aménagement du territoire ou anti–loi travail, l’action dure, face à l’État ou aux lobbys industriels, est vécue comme une légitime nécessité, dans le cadre d’une recherche d’efficacité dans les luttes. À la démocratie des bulletins de vote succède alors la démocratie des gifles qui claquent et des pavés qui volent. « Choisis ton bulletin de vote » peut-on ainsi lire sur le site de Notre-Dame des Landes.

A quoi joue-t-on, finalement ?

Cela a très clairement été formulé par celui qui fut l’une des figures du mouvement social de mai 2016 à Rennes, Hugo Melchior. La légalité et le pacifisme ne permettent pas de renverser le rapport de force existant. Il faut donc créer un climat de tension maximale avec l’État pour rendre la situation intenable. « S’affranchir un peu des règles du jeu », celles que l’État impose aux citoyens (respect formel des lois, et de l’ordre), pour imposer un nouveau jeu, celui du chat et de la souris, et de la casse. Puisque, comme l’exprime un manifestant, « la casse, ça arrive de temps en temps, ça fait partie du jeu » (dans le Le Dauphiné Libéré du 27 mai 2016).

Mais la violence peut-elle se substituer au droit, et la transgression devenir la règle ? Le jeu des pavés qui volent est-il vraiment préférable au jeu calme du citoyen qui vote et veut vivre en paix ? La difficulté, pour la démocratie – et on peut imaginer que c’est, entre autres choses, ce qui la fatigue ! –, est de concilier deux séries de droits : droit à la liberté (de s’exprimer, de manifester) d’un côté ; droit à la sécurité (à l’ordre, au calme, et au respect de ses biens et de son intégrité physique) de l’autre.

Mais liberté et sécurité ne sont-elles pas précisément compatibles qu’à la condition de refuser que la violence devienne une règle dominante de fonctionnement ? Qu’à la condition de faire prévaloir l’éthique ?

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